LE MAL DU PAYS
On rôde; on a la mer immense pour prison;
On n'a plus Tavenir, mais on a l'horizon ;
On médite; on attend que l'océan s'en aille.
La mémoire, bourreau, vous tient dans sa tenaille.
Je cherche ce Paris perdu, que je défends;
Où donc est le jardin où jouaient mes enfants
Lorsqu'ils étaient petits et lorsque j'étais jeune?
J'entends leurs fraîches voix crier : Père, on déjeune !
Où donc es-tu, foyer où je me réchaufTais?
Les arbres étrangers, hélas ! ne sont pas faits Comme ceux du pays natal ; l'ombre où l'on erre Est noire et par degré vous fait visionnaire ; Comme on avait raison de tâcher de mourir! L'azur indifférent vous regarde souffrir; C'est sur vous que cette eau goutte à goutte distille Son fiel, et c'est à vous que l'écume est hostile; Les flots autour de vous sont comme des archers; On se sent vaguement haï par les rochers;
L'herbe est froide, l'épine est mêlée à la mousse; Quoi ! j'ai cru la nature hospitalière et douce ! J'ai cru les bois calmants! Comme je m'aveuglais ! On se dit par moments : la foudre parle anglais.
Ah î comment s'évader de l'âpre nostalgie ?
On jette à ce chaos quelque strophe rugie
Dans l'orage, et, pensif, on dit aux quatre vents
De la porter à Dieu par-dessus les vivants.
Et l'on s'arrête, et puis on attend. Toujours l'onde.
Que la terre de France était riante et blonde!
Où donc est-elle?
On rêve; et l'on a la rougeur De la honte d'autrui. Ciel ! ô ciel ! un vengeur ! Où donc est Juvénal? Gouffre ! où donc est Tacite? On se rappelle tout, l'infâme réussite.
L'aube noire du jour monstrueux, et Paris Pris à la gorge et mis à la chaîne, et les cris, Et les convulsions du peuple qu'on opprime Et tous ces affreux chefs, capitaines du crime. « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs »; Disait Baudin; les mots de la tombe sont grands. Cela n'empêche pas un tas de misérables De crier aux proscrits, aux vaincus mémorables Par le devoir au fond de l'abîme liés : — C'est bien fait! Vous étiez comme nous, vous vouliez Être sénateurs, ducs, ambassadeurs, ministres... —
Oh ! que la mer est sombre au pied des rocs sinistres !
20 juillet 1857-.
Je suis de ceux qui, sûrs du progrès, Tâme ouverte,
Mettent l'ombre à l'essai, Et, durs navigateurs, vont à la découverte
Dans ce gouffre, le vrai.
Je vais sondant, pareil au navire qui rôde. L'immense espoir, amer,
Battiî de l'onde, en proie aux hydres d'émeraude De cette sombre mer,
Ces hydres au dos vert, flots vils du gouffre auguste
Sous Socrate mourant.
Qui, hurlants, punissaient Thraséas d'être juste
Et Caton d'être grand.