II. BERLIOZ
A Mademoiselle Henriette Smithson. rue de Rivoli, hôtel du Congrès.
Collection de M. Gaston Calmann-Lèvy.
a Ferdinand hiller, Paris, 18 juillet 1833 (Corresp. inéd., 109). « Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec vous, que l'état de liberté dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, Henriette me fit prier instamment de venir la voir. Je fus froid et calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après ; j'y retournai, et après mille protestations et explications qui, sans la justifier complètement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour...
» Je vais partir dans deux jours pour Grenoble : il faut que je voie si décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma famille un paria.
» Ma pauvre Henriette commence à marcher : nous sommes allés déjà plusieurs fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre ! Mon père ne veut rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je ne puis rien ou fort peu pour elle ; hier soir, nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux.
» Sous quelque prétexte que ce soit, je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des Beaux-Arts une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je A'eux lui remettre moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, soit de mon père, soit de mon beaufrère, ou de mes amis, ou même des usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi. de l'atroce situation où nous nous trouvons.
» Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, vous puissiez réclamer toute ma musique manuscrite que je vous lègue et confie. »
A humbert ferrand, lpr août 1833 (Let. irit., 129). «Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai peut-être Henriette ce soir pour la dernière fois; elle est si malheureuse que le cœur m'en saigne, et son caractère irrésolu et timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination... Toute cette histoire est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des larmes... »
au même, 30 août 1833 (id., 131). «Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable sœur a déchiré ; il y a eu des désespoirs de sa part ; il y a eu un reproche de ne pas l'aimer ; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir sublime !... rires atroces de ma part !... désir de revivre en voyant ses terribles protestations d'amour !... émétique !... ipécacuana !... vomissements de deux heures!... il n'est
LES ANKÉEB ROMANTIQUES. 235
resté que deux grains d'opium ; j "ai été malade trois jours el j'ai survécu. Henriette, désespérée, a voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé, et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les instigations de sa sœur et par la crainte que lui cause notre misérable situation de fortune.
» Elle n'a rien et je l'aime, et elle n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des mois ! Damnation ! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain samedi pour la conduire à la mairie, je partais jeudi prochain pour Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de faiblesse et de raison. Je partirai donc.
» Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau plutôt que de redevenir sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument quitter la France: une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue. je l'ai un peu rassurée et consolée ; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer quelque part dans les chœurs, par l'entremise de Spontini; elle y consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée! ■[ confiante,
je la protégerai, je ferai lous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime, je tordrai mon cœur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée, touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!
» .Mon passe-port est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre- Henriette bien malheureuse, sa position est épouvantable ; mais je n'ai rien à me reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à l'instant ma vie pour un mois passé près d'elle, aimé comme je dois l'être. Elle pleurera, se désespérera ; il sera trop tard. Elle subira la conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand sentiment et d'une forte résolution... puis elle se consolera et me trouvera des torts. C'est toujours ainsi . Pour moi, il faut que j'aille en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre oracle. »
au même, 3 septembre 1833 (id., 13o). « Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours, tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.
» Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir. »
Le mariage d'Hector Berlioz et d'Henriette Smithson fut célébré le 3 octobre 1833, ainsi qu'en témoigne l'acte dont suit la copie, et dont l'original est conservé à l'Ambassade d'Angleterre. On remarquera la signature de Liszt parmi celles des témoins.
Marriages solemiized in the House of Her Britannic Majesty's Embassy at Paris,
in the year 1833.
MT Louis Hector Berlioz, of the Town of Cote Svint- André, in the Departem? of Isère, France, Bachelor
and Harriett Constance Smithson, of the Painsh of Ennis, in the County of Clave, Ireland, Spinster
were married in this House this third day of October, in the year one thousand eight hundred and thirty three.
by me, M. H. Luscombe, Chaplain.
This marriage was solemnized bettveen us : H. Berlioz, H. C. Smithso?!.
In the présence of : Bertha S m irai, Bobert Coopeu, Jacques Henry (?), F. Liszt.
A SA SOEUR ADÈLE
Vincennes, lundi " octobre 1833.
Ma chère bonne petite sœur, J*ai demeuré bien longtemps sans t'écrire et tu as dû me trouver aussi ingrat qu'oublieux, mais c'est qu'après tant d'incertitudes je ne voulais prendre la plume que
pour l'annoncer que j'étais enfin marié. Oui, nia bonne Adèle, c'est fini. Jeudi dernier la cérémonie a eu lieu suivant les usages français et anglais. Henriette avait peur de mon émotion, et m'avait bien recommandé de me contenir le plus possible devant tant de témoins, et j'ai si bien suivi ses leçons que j'ai été d'un calme superbe et que c'est elle au contraire qui a pleuré. Je suis avec elle à Vincennes dans une jolie petite maison de campagne, loin de tous les curieux importuns. Le jour de notre mariage, sa sœur nous ayant laissés seuls, nous avons fait notre repas de noces de la plus comique manière du monde; sans domestiques pour nous servir, nous avions l'ait apporter notre diner du restaurant de Vincennes; le dessert, nous l'avions cueilli au jardin; il faisait un temps délicieux, riant, doux, frais, superbe. Enfin, c'était d'un bonheur insolent.Detempsen tempsje vais à Paris, voir ce qu'on y fait et suivre le fil de mes occupationshabituelles.il me faut aujourd'hui redoubler d'activité et de travail. Quand je songe que j'ai mal employé une heure que j'aurais pu consacrer au bonheur de ma chère adorée, je me le reproche toute la journée. C'est une créature bien délicieusement pure !et bonne que ma femme ; il n'est presque pas croyable de rencontrer chez une actrice de son âge tout ce que j'y ai trouvé. Ainsi, arrière les calomnies, qu'elles retombent sur leurs infâmes auteurs, elle peut les braver; je suis sûr d'elle. Oh ! que j'ai eu raison d'écouler la voix de mon cœur; lui qui trompe si souvent ne m'a dit cette fois
que la vérité. Je vais monter un petit concert qui ne coûtera rien et dont le produit sera par conséquent tout bénéfice ; dans un mois ou deux, j'irai peut-être à Lyon en donner un énorme. Henriette m'y accompagnera, el cet hiver nous irons l'un et l'autre en Prusse où ma pension m'oblige d'aller et où on vient de proposer à ma femme un engagement assez avantageux pour y jouer la tragédie anglaise. Je ne compte plus sur l'aide de nos parents, quoique je me trouve dans le moment le plus difficile, mais mon père m'a écrit une lettre si atroce sans que je l'eusse provoqué que réellement il y aurait folie de chercher à vaincre ses préventions. Il reconnaîtra peut-être plus tard combien elles sont injustes. Pour toi, qui es bonne comme un ange, je ne doute pas que tu prennes la part la plus vive à mon bonheur et à mes inquiétudes.
Adieu, chère bonne sœur, adieu.
Je t'écrirai une autre fois, et Henriette y joindra quelques lignes de sa main.
Ecris-moi toujours à la même adresse à Paris.
Ton affectionné frère,
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
A FRANZ LISZT
Vincennes, lundi matin, 7 octobre 1833.
Mon ami,
Veux-tu te trouver ce soir chez Hugo, à sept heures? Tu sais qu'il doit lire son nouvel ouvrage1, j'y serai.
Eh bien, avais-je raison de croire la voix secrète de mon cœur? Mon expérience a réussi; oui, à telles enseignes que j'en suis tout brisé d'efforts.
Mais à ce soir.
Adieu.
H. BERLIOZ
Vierge, tout ce qu'il y a de plus vierge.
Communiqué par M. Emile Ollivier.
a humbert ferrand, Vincennes, 41 octobre 1833 (Let. int,, 136). « Je suis marié ! enfin ! » Détails analogues à ceux des lettres précédentes.
a d'ortigue, Paris, 15 octobre 1833 (Corresp.inéd. ,111). « J'ai été si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets pour elle, si accablé par la révolution immense que tout cela fait dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me pardonneras de t'avoir oublié, ainsi que tous mes autres amis. » Préparatifs d'une représentation avec concert à FOdéon pour le 12 novembre; Henriette jouera le quatrième acte d'Hamlet.