A ELWART
[Paris, 8 novembre 1839.]
Mon cher Elwart, Je ne pourrai pas me trouver jeudi à notre dîner. Tout à toi.
Communiqué par M. Chaper.
La dernière page de la partition autographe de Roméo et Juliette porte cette note de la main de Berlioz :
Cette symphonie, commencée le 2i janvier 1839, a été
1. Cette lettre, mise en vente à Paris le 16 juin 1884, a été rachetée par l'éditeur Brandus, successeur de Schlesinger, lequel avait publié les morceaux séparés de Benvenuto Cellini. (Voir Ménestrel, 1884, 236.)
terminée le 8 septembre de la même année et exécutée pour la première fois au Conservatoire, sous la direction de Vauteur, le 24 novemtoe suivant.
A SON PÈRE
[Paris,! 26 novembre 1839.
Cher père,
Je ne vous écris que six lignes pour vous annoncer un grand succès I Roméo et Juliette ont été accueillis avec des acclamations dont mon oncle Auguste pourra vous rendre bon compte, car il était au concert avec mes cousins. J'ai failli succomber à la fatigue des répétitions, mais le succès m'a remonté. Et, n'était un bain que j'ai pris mal à propos ce matin et qui m'a enrhumé, je n'aurais plus ni toux ni autre incommodité. Quel malheur que vous ne puissiez jamais vous trouver à Paris dans des occasions semblables ! Ce premier concert, outre son importance immense musicalement parlant (la forme d'art qui en faisait le sujet étant encore inconnue), devait m'éclairer sur l'intérêt réel qu'une nouvelle composition de moi pouvait, à cette heure, exciter chez le vrai public.
L'affluence a été telle qu'on a refusé au bureau pour
plus de quinze cents francs de location. Malgré l'énorme quantité de billets que les exigences incroyables de la presse m'ont arrachée, le résultat de la recette a été de quatre mille cinq cent cinquante-neuf francs.
La salle ne peut contenir, avec les prix ordinaires, que cinq mille francs. La reine m'avait fait prévenir à midi qu'elle viendrait, on a tout disposé pour la recevoir, et je ne sais ce qui l'a retenue aux Tuileries. Les deux jeunes princes, le duc d'Aumale et le duc de Montpensier, ont seuls paru dans la loge royale. Je suppose que l'arrivée du duc d'Orléans qu'on attendait dans la journée aura été cause de ce contretemps.
J'ai reçu force lettres de compliments aujourd'hui. A part la presse sans-culotte, je crois, à en juger par ce qu'on dit, que les journaux me seront très favorables.
C'est probablement le succès le plus grand que j'aie encore obtenu.
Je vous embrasse avec l'espérance que cette nouvelle vous donnera quelques heures de bonheur.
Balzac me disait ce matin : « C'était un cerveau que votre salle de concert. » On y remarquait en effet toutes les notabilités intelligentes de Paris. Bien des ennemis venus là avec de sinistres intentions ont été obligés, par contenance, de faire semblant d'être enchantés. Ils se dédommageront dans les petits journaux par des farces anonymes.
La seconde exécution seraplus satisfaisante encore, je l'espère; elle aura lieu dimanche prochain.
Cependant, la première est un tour de force que mon système de répétitions partielles pouvait seul produire; les artistes eux-mêmes s'étonnent de ce qu'ils ont fait.
Adieu, cher père, embrassez mes sœurs pour moi, je vous quitte pour m'occuper de quelques petits changements que je veux faire dans ma partition.