A EUGENE DELACROIX
[Été 1841. j
Mon cher Delacroix,
On m'affirme que vous m'en voulez de m'avoir vainement attendu pendant trois jours. Vous m'excuserez peut-être en mettant mon absence sur le compte d'un travail pressé : l'achèvement de cette fameuse symphonie sauvage, dont Meyerbeer s'est, paraît-il, tant diverti avant de la connaître. Cette excuse m'échappe. Que
Meyerbeer se rassure ! Je vous ai sacrifié, non pas à une harmonie quelconque, mais tout simplement à une pêche à la ligne dont Scribe a eu l'idée.
Ne sachant plus où s'isoler, il a eu cette invention de m'entraîner sur les bords de la Bièvre, pour y réfléchir à son aise, sous prétexte de dépeupler les rivages chers à Hugo. Tandis qu'il s'efforçait de chercher un dénouement, je m'efforçais de ramener une ablette. Mon cher peintre, je suis rentré bredouille. Le poisson se fait rare. On l'a prévenu contre les hommes et aussi, paraît-il, contre les musiciens.
J'ai même des jaloux au royaume des ondes !
Me voilà sans défense devant vous. Mais ce qui est différé n'est pas perdu. Je suis à jamais dégoûté d'un plaisirnouveau que je juge impossible. Tant il est vrai que,sauf la musique, toutes les tentatives m'échapperont. Quand je dis, sauf la musique, je me vante !
Excusez-moi encore, et à bientôt !
H. BERLIOZ
Ménestrel du 10 août 1884.
Cette lettre, non datée, est évidemment de l'été de 1841, car il y est question du projet de collaboration avec Scribe, pour la Nonne sanglante, dont la première mention est faite dans la précédente lettre, et dont il sera de nouveau question dans la lettre du 3 octobre 1841, spécifiant que le dénouement est enfin trouvé.
Si, comme on peut le supposer, le rendez-vous que Berlioz s'excuse d'avoir manqué avait été motivé par un projet de por-
trait de Berlioz par Eugène Delacroix, on ne peut que déplorer les raisons qui l'ont empêché d'aboutir, nous privant ainsi d'un chef-d'œuvre, sans compensation. C'eût été un spectacle suggestif que de voir cette œuvre, réunissant les noms des deux grands artistes romantiques, exposée au Louvre en face du Cherubini d'Ingres.
A SPONTIN1
Paris, 27 août 1841.
Cher maître,
Votre œuvre est noble et belle ! et c'est peut-être aujourd'hui, pour les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un devoir de vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations vous les fera aisément oublier.
Vous avez excité des haines violentes, et, à cause d'elles, quelques-uns de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration. Ceux-là sont des lâches; j'aime mieux vos ennemis !
On a donné hier Cortez à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible effet de la scène de la révolte, je viens vous crier : Gloire ! gloire ! gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son cœur, a créé cette scène immortelle !
Jamais, dans aucune production musicale, l'indignation sut-elle emprunter à la nature de pareils accents ? jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus poétique ? A-t-on quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de telles couleurs, l'audace et la volonté, ces fières filles du génie? — Non, et personne ne le croit. — C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime ! Si la musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait en Europe un théâtre, un Panthéon lyrique, exclusivement consacré à la représentation des chefs-d'œuvre monumentaux, où ils seraient exécutés à longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux par des artistes et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des auditeurs sensibles et intelligents.
Mais partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir contraindre à devenir une fille perdue.
Adieu, cher maître. Il y a la religion du beau ; je suis de celle-là. Et si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un bonheur.
Votre tout dévoué,
HECTOR BERLIOZ
Communiqué par M. Dieterlen (Collection Alfred Bovet).
L'autographe de cette lettre est une superbe pièce, écrite sur le plus beau papier, calligraphiée avec un soin qui
montre l'importance que Berlioz voulait donner à son hommage. Le texte en a déjà été imprimé, par lui-même, dans un article sur Spontini reproduit dans les Soirées de l'orchestre.
A HUMBERT FERRAND, 3 Octobre 1841 (Let. itlt., 191).
Il écrit la musique de la Nonne sanglante, opéra tiré du Moine de Lewis, terminé « par un terrible dénouement emprunté à un ouvrage de M. de Keratry ». Déboires de Spontini; c'est pour l'en consoler qu'il lui a écrit la lettre ci-dessus : « Il ne faut pas, en pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de calme au cœur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts de son esprit. » On l'a chargé de composer des récitatifs pour le Freischiitz.
Le Freischiitz, avec les récitatifs de Berlioz, fut représenté pour la première fois à l'Opéra le 7 juin 1841.
LU
A SA SOEUR ADELE
[Paris], 6 octobre [1841].
Chère bonne petite sœur, J'apprends par Nanci que tu vas voir notre père, et je t'écris, en conséquence, à la Côte. Vous allez donc y être à peu près tous réunis, bien que le voyage de mon oncle Marmion me paraisse tant soit peu problématique. Ta fille grandit, tu en es plus folle que jamais, c'est dans l'ordre ! et ton mari, comment l'aime-t-il, à ton
gré, cette enfant? Raisonnablement? trop? ou pas assez? Tu me répondras là-dessus. Nous avons ici, et nous voyons quelquefois un des amis de ton mari et de ton frère, Dufeuillant, qui nous parle beaucoup de toi ; je ne sais laquelle des deux il admire le plus, ou de toi, ou d'Henriette. Il nous disait avant-hier que Suât lui avait fait entrevoir la possibilité d'un établissement définitif à Paris pour lui et toi, dans quelques années. Ce serait charmant de nous trouver ainsi réunis, chère sœur ; mais je n'y crois pas. Mon père a de temps en temps des velléités de voyage, qui me font espérer de le recevoir; autant de rêves. ... Je ne sais si une autre raison que celle de sa présence pourrait me déterminer à donner cet hiver des concerts; je suis et serai encore longtemps absorbé par la composition de mon grand diable d'opéra. Scribe vient de m'arriver, exténué de travail et maigre comme un phtisique. Il me fait attendre le second acte ; il m'a demandé quinze jours de repos après le rude labeur qu'il vient d'accomplir pour le Théâtre-Français; je lui en ai accordé huit seulement, qu'il est allé passer à Chartres, après quoi il va reprendre la plume et ne la plus quitter jusqu'à l'achèvement de mon opéra.
Malheureusement l'exécution vocale à notre grand théâtre lyrique ne s'améliore point, au contraire ; et je ne sais trop quel parti je prendrai quand j'aurai fini.
Le Freischiitz se joue de temps en temps tant bien que mal, et me rapporte deux cent trente francs par représentation.
Louis travaille le piano ; sa mère trouve qu'il fait des progrès.
Je ne suis pas dans mes jours tristes aujourd'hui ; et si j'avais le temps, je t'écrirais une lettre, d'autant plus longue que j'ai une plume neuve et de l'encre claire, ce qui ne m'arrive pas souvent. Mais il faut que je décampe, ma montre me le dit.
Henriette te conserve sa vive affection et me charge de mille tendresses pour toi et les tiens.
J'écrirai ces jours-ci probablement à notre père. En attendant embrasse-le pour moi.
Mes amitiés à ton mari.
Adieu.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
lui