‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 49 sur 185 · AU COMTE DE MARTIGNAC · texte numérisé non relu

AU COMTE DE MARTIGNAC

Paris, ce 20 août 1828.

Monseigneur,

Je suis âgé de vingVquatre ans, j'appartiens à une famille honorable, mais nombreuse, de la Côte-Saint- André (Isère).

Je viens, après de grands travaux déjà encouragés parles plus honorables suffrages, d'obtenir le second grand prix au concours de composition musicale de l'Institut.

Cependant, mon père, épuisé par des sacrifices considérables, ne peut plus me soutenir à Paris ; je suis au

moment d'être arrêté dans ma carrière et de perdre toutes mes espérances.

Plusieurs élèves de l'Ecole des Beaux-Arts auxquels l'Institut a décerné, comme à moi, des seconds grands prix, ont obtenu du gouvernement la faveur d'être envoyés à Rome, soit comme récompense, soit comme moyen d'achever leurs études.

Je sollicite de la bienveillance éclairée de Votre Excellence, non pas une faveur aussi grande, mais du moins un encouragement annuel qui me mette dans le cas de perfectionner mes études à Paris, et d'aspirer au premier grand prix pour un prochain concours.

J'ose croire, monseigneur, que je pourrai quelque jour justifier votre appui.

Je suis donc, avec un profond respect, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,

HECTOR BERLIOZ

Élève de M. le chevalier Lesueur (École Royale de musique).

A Son Excellence, Monseigneur le Ministre, Secrétaire d'État à l'Intérieur.

Sur cette lettre est écrite une apostille de Lesueur, aussi remarquable par ce qu'elle révèle de dévouement et de bonté de cœur chez celui qui la traça que par ce qu'elle contient de véritablement prophétique :

J'ai l'honneur d'attester à Son Excellence que la pétition de M. Berlioz est fondée sur les plus brillantes

espérances qu'il donne par son talent tout de génie, qui n'a besoin que d'être développé pour acquérir toute sa force. Ce jeune homme, très instruit dans toutes les autres sciences, deviendra, j'en réponds, un grand compositeur qui fera honneur à la France ; et j'ose prédire qu'avant dix ans, il peut devenir même un véritable chef d'école. Mais il lui faut de l'appui, pour se procurer les moyens d'achever ses études musicales, qui ont encore besoin d'un an ou dix-huit mois. M. Berlioz est né pour la musique ; la nature semble l'avoir choisi entre beaucoup d'autres pour devenir un compositeur d'un talent éminent et qui sera peintre dans son art; mais il serait perdu pour son talent, s'il n'obtient la protection d'un ministre si éclairé, protecteur des beaux-arts et des lettres. Si M. Berlioz est assez heureux pour mériter la bienveillance et l'appui de notre Mécène français, il justifiera cette noble protection et se fera gloire de répéter toute sa vie: « C'est monsieur le comte de Martignac qui m'a ouvert la carrière. »

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