LES TROIS HÉBREUX DANS LA FOURNAISE
L&mur du fond de Isicappeila greca est celui auquel était manifestement adossé l'autel ou la chaire du Pontife. Etait-ce Tautel ? En ce cas^ c'était un tombeau, car il n'y a pas d'autre autel fixe avaift la paix de l'Eglise. Mais aucune trace ne parait ici de la démolition d'un tombeau, à Tépoque du percement de la porte, vers la fin du troisième siècle. La décoration de la plinthe qui, sur un des côtés, est antérieure au troisième siècle et, au fond, pardt l'être en partie, exclut l'hypothèse d'un tombeau. L'autel était donc en avant, autel portatif des siècles de persécutions, table eucharistique de bois du berceau de l'Eglise. Il occupait le milieu du carré de la cappella grecOy comme l'Arche le milieu du Saint des Saints^ dans le plan donné par Dieu à Moïse. La chaire du Pontife était derrière, marquant la place du Christ à la dernière Cène. Elle pouvait atteindre le mur et s'avancer même à l'intérieur, sous un cintre surbaissé allant d'un mur latéral à l'autre : vaste niche d'honneur ombrageant cette chaire, comme une niche pareille ombrageait dans les salles publiques le siège des Césars : principe de l'arc àbsidal et de l'abside même des basiliques chrétiennes. Ce cintre a une décoration en stuc, un grand enroulement de feuillage, dont le dessin admirablement classique et la pâte âne nous reportent au siècle d* Auguste plutôt qu'au temps de Constantin. Sous le cintre^ dans rimmense lunette, est un sujet biblique, en partie mutilé au percement de la porte, en partie repeint, semble-t-il, à droite de la porte nouvelle, mais en original au-dessus et à gauche, les trois Hébreux dans la fournaise *.
i Planche lY, 1 ; planche V, 2.
» Planche IV, 1.
tt
LA CAPPELLA 6RECA 118
DanM, k Babylone, avait teois amis, îsdns eoittDierfiii et Stisanne delà vaillante tribu de hx&9L : Ananias, Misael et Asarîas^. Tous qcralre, jeunes, fteaiix, doués d'ime rare sagesse, îls plurent au ▼aingueuï de férusalem gui en fit ses pages. I^bucliodonosor appela Daniel Baltastxr el ses amis Sidrach, Misaùh et Abdenago. Daniel ayant exposé et explîtrué à Nabuchodonosor son songe de la statue à te tête d'or, à la poitrine d'argent, au ventre et aux jambeà d*airaftft, aux cuisses de fer et aux pieds méfiés de fer etd^argile, image des (jfuatre empires terrestres et périssables, le monarque rétablit gouremeur de toutes les provinces de son empire, qui était le premier des quatre, et préfet de tous les magistrats et de tous les sages. Il obtint alors pour ses trois amis Tintendance des travaux /le la province de Babylone.
En ce temps-là, Nabuchodonosor fti faire une statue d'or ou rch vètHe d'or, de soixante coudées, c'est-à-(Hre quatre-vîng« dix pieds de haut, et de six coudées (neuf pieds) de large, représentant je ne sais lequel de ses Dieux, et plus ou moins lui-même. Il la plaça dan3 la plaine de Dura et conmianda de l'adorer au signal que devaient donner les'instruments de musique, sous peine d'être jeté dans une fourosâse ardente. Les trois intendants des travaux n'adorèrent pa». hm Ghaldéens s'empressèrent de les dénoncer. Us persistèrent dans teur reftis dfevant Nabuchodonosor, qui les fit mettre tels quels, arec leur eostume, y compris ta tiare, mais bien liés, dans la fournrise. La flamme tua ceux qui les mirent : elle se contenta, pour eux, de les délier. Ils se promenaient dans la fournaise, louant Dieu. On p^eipHa sur le brasier la poix, le naphle, toutes les matières incendiaires; la flamme s^^éleva au-dessus de la fournaise de quaranteneuf coudées, dévorant ceux qui étaient auprès; et voici que Fange du Seigneur descendit dans la fburnaise, abattit la flamme, fit souffler un vent frais, et les trois Hébreux, comme trois lyres mues par le même Esprit-Saint, entonnèrent d'une seule voix un cantique de bénéfietion au Seigneur, invitant toutes les créatures à le bénir avec en.
Naftndiodonosor accourut stupéfait et dit aux grands de sa cour :
M N'avons-nous pas jeté trois hommes Dés au milieu du feu?
M Yoici que je vois quatre hommes déliés et marchant au milieu du « feu, et il n'y a pas de lésion en eux, et l'apparence du quatrième est
114 LA CAPPELLA GRBGA
« semblable au Fils de Dieu. » Et s*approchant de Touverture de la foiurnaise ardente, il dit : « Sidracb, Misach et Abdenago, serviteurs « du Dieu Très-Haut, sortez et venez I » Ils montèrent et parurent avec leurs vêtements, sans un cheveu ou un fll roussi par le feu. Alors Nabuchodonosor s'écria : « Bénit soit le Dieu de Sidrach, de « Misach et d'Âbdenago, qui a envoyé son ange .et délivré ses série viteurs qui ont eu confiance en lui et ont violé Tédit du roi et ont « abandonné leur corps pour ne pas servir et adorer un autre « Dieu que leur Dieu. » Puis il porta peine de mort, avec réduction de la maison du coupable en voirie, contre tout blasphémateur de ce Dieu, il éleva en dignité les trois fidèles Hébreux et il rendit cet édit :
1 Nabuchodonosor, roi, à tous les peuples, nations et langues, qui habitent sur toute la terre, que votre paix se multiplie I
Les prodiges et les merveilles qu'a faits devant moi le Dieu Très-Haut, il m'a paru bon de les publier. Que ces prodiges sont grands et que ces merveilles sont puissantes ! Son royaume est un royaume éternel, et sa domination est aux générations des générations ' . »
Cet édit aura pour pendant celui de Darius le Mède; et Ton comprend toute rimportance de ces deux déclarations et des deux événements qui les ont amenées pour des hommes sans cesse exposés, en adorant le vrai Dieu, en refusant d'adorer les idoles, aux lions et à la fournaise des Nabuchodonosor et des Daiîus de la grande Babylone. Les chrétiens se souvenaient^ en attendant qu'ils pussent amener les Césars à savoir et à comprendre.
Au milieu du champ de Timmense lunette, servant de fond à la cappella greca, s'élevait, dans toute la hauteur, le. colosse de la statue d'or. Il n'en reste plus que le buste, juste au-dessus du cintre de la porte, qui a été peroée de côté, avec l'intention manifeste de lui donner cette place éminente. La tête colossale est très-pâlie, mais parfaitement reconnaissable ; et elle donne je ne sais quel saisissement. Je ne puis oublier mon impression, en 1875, à l'aspect de cette figure d'empereur romain, non remarquée jusque-là et que je ne m'expliquais pas encore'. L'espace qui est au-dessous du buste
*Dan.,lII.
« Planche V, 1.
LA CAPPELLA GREGA 115
n'est pas suffisant pour que la statue ait été peinte en pied. Le buste était donc sur une colonne, comme on le trouve toujours sur les monuments chrétiens postérieurs; et^ d'après les dimensions fournies par l'Ecriture, le colosse devait être ainsi à Babylone même. C'était une sorte de colonne Trajaneou Antonine. La colonne^ supprimée par le percement de la porte, ressemblait sans doute à cette grosse colonne qu'on voit sur un arcosolium du cimetière de Domitille, près des trois Hébreux, qui font pendant comme ici aux trois Mages. C'était la traduction littérale pour les yeux du texte biblique : Nahuchodonosor rex fecit statuam aurearriy altitudine cubitorum sexaginta^ latitudine cubitorum seXy et statuit eam in campo Dura provinciœ Babylonis.
A droite du buste, à qui le regarde, et à côté de la statue de Nabuchodonosor, mais à quelque distance, est la fournaise des trois Hébreux. Son niveau est au-dessus de celui du sol ; et les condamnés semblent hautement donnés en spectacle. La fournaise est une sorte d'arche, au bas de laquelle est une ouverture en demi-cintre pour passer et attiser le combustible. Les flammes remplissent tout le champ du haut, mais elles sont courtes comme le duvet d'une prairie. Les trois Hébreux marchent dessus et l'on dirait qu'ils dansent. Yêtus tous trois de simples tuniques courtes^ sans manches, et coifTés du bonnet persan^ les deux de devant croisent un bras sur leurs épaules en penchant la tête l'un vers l'autre. Le premier indique de la main droite, au second, un personnage lointain qu'on voit à gauche de la statue, au bas de la lunette ; le troisième est tourné vers le même personnage et l'indique également. Il est clair que les trois Hébreux se montrent l'ange du Seigneur descendu vers leur fournaise et qui en a déjà rabattu les flammes.
Cet ange, il apparaît au coin du tableau, debout, vêtu d'une courte tunique comme le Christ de Susanne, redressant la tête, avec une singulière majesté, et avançant la main droite pour un irrésistible commandement. Son geste est analogue à celui de Moïse qui est au-dessus de lui, touchant de la baguette le rocher d'où jaillissent les eaux. Ici ce sont les flammes qui sont comprimées et rendues innocentes. Mais le geste montre plus d'empire encore que celui de Moïse. En vérité^ le Christ ne commandera pas autrement
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aux vents et à la mer. Le grand calme est faH devant nous dans la tempête de feu ; et sur Tautel du sacrifice, devenu Taulel du triomphe, les trois victimes, tournées vers leur libérateur entonnent rhymne d'actions de grâces.
Cet ange, c'est le Verbe de Dieu. B vient de sauver les trois Jeunes amis de Daniel, comme il a sauvé Susanne, comme il sauvera Daniel lui-même. Son air si hautement divin le révèle. Nous avons d'ailleurs, bien des preuves que c'est lui que le peintre a voulu figurer. Nabuchodonosor a dit que son apparence est « sem- « blable au Fils de Dieu. » Ce mot, à la rigueur, pourrait s'entendre d*un ange, car l'Ecriture appelle « fils de Dieu » les anges *. Mais saint Hippolyte, enseignant à Rome, nous déclare qu'il s'agit ici du Fils de Dieu par excellence, de l'Eternel, du Verbe.
« Pis-Q[^pi, N^buchpdonoaor, s*écrie-t-il, d'où sais-tu i^ue c'est le Fite de Dieu, que tu le confesses le Fils de Dieu ? Qui a touché ton cœur pour que tu profères une telle parole ? D'où tes yeux ont-ils acqub la puissance de contempler cette lumière ? Pourquoi s'est- elle manifestée à toi seul et à aucun des autres satrapes? Cfést qu'il est écrit : Ia caur du roi est dmnb la wain d$ Dieu, Cest la main par qvi 1« V«rtM a touché le cœur d« cet homme, ^te qpe rajtnt mcoimu Mm la fp^nuâs^ il le glorift^t- £t not^^ pensée i^'est point ici dénuée de nii^gn. Car les filç dlsraêl devant voir le Fils de Dieu dans le monde sans croire en lui^ TEcriture a montré d'avance que les gentils devaient le reconnaître incarné, lui que Nabuchodonosor ayant vu autrefois non incamé, a reconnu et déclaré être le Fils de Dieu, i
Saint Hippolyte avait reçu cette doctrine de saint Irénée, son maître, qui dit en parlant des trois Hébreux dans la fournaise : « Cette main de Dieu qui vint à leur secoiu^s, accomplissant en eux « des choses inattendues et impossibles à la nature de Thomme... « c'est le Fils de Dieu, comme le roi Nabuchodonosor le dit, au « témoignage de TEcriture... Hic est autem Ftlim Dei ^ »
Les monuments romains viennent de toutes parts confirmer Vinterprétation de saint Irénée et de saint Hippolyte et éclairer notre antique peinture dont ils procèdent plus ou moins. Un fond de coupe trouvé dans le cimetière de Saint-CalUste *, nous montre le
> Ml, 1^6.
« Col. 679.
»Vi^e5,,V,2.
* Boldetti, p. 197. — Planche IV, >.
LA CAPPELLA GRECA ii7
Fils de Dieu incarné s'avançant, la baguette souveraine à la main, vers le paralytique qui porte son lit. A côté il s'avance de même vers Tobie portant le grand poisson qui semblait vouloir le dévorer, et qui se trouve être le poisson mystique, le Christ eucharistique ; et le Christ, allant à Tobie, est en effet parmi les sept corbeilles du pain miraculeux qu'il a produit au désert. Entre ces deux sujets, on voit, dans le rond de la coupe, le même Christ avec sa baguette, s'avançant vers les trois Hébreux dans la fournaise. Trois fois, ailleurs, le Christ apparaît dans la fournaise elle-même. Une fois, sur le sarcophage de Junius Bassus, il entre, sous la forme d'un Agneau, parmi les ondées de flammes sous lesquelles sont cachés les trois Hébreui ; et il est maintes fois, sur ce sarcophage, en Agneau tenant la baguette, et opérant la multiplication des pains, la résurrection de Lazare, ou les autres prodiges évangéliques \ Une autrefois, sur une insigne fresque du cimetière de Saint-Hermès ^ il est au milieu des trois Hébreux dans la fournaise ; et le monument précédent nous dit bien que c'est lui. Une troisième fois, sur un sarcophage du cimetière du Vatican', il est de même entre deux Hébreux, le troisième, à qui son compagnon tend la main, allant monter sur la fournaise. La statue érigée par Nabuchodonosor est à côté, avec son buste sur la colonne, et Nabuchodonosor lui-même, admirant le Fils de Dieu; et la fournaise a pour pendant la crèche du Christ où les trois Mages viennent l'adorer. Sur un sarcophage du Vatican encore, on voit le Christ auprès de la fournaise où sont les trois Hébreux^ debout^ tenant le rouleau de l'Evangile, montrant le ciel et disant évidemment : « Bienheureux ceux qui souffrent perséoution pour « la justice, car le royaume des cieux est à eux^. » Je cro» le voir aussi dans le personnage, tenant un rouleau à la main, qui lient vers la fournaise, sur le sarcophage d'Agapène du ïnusée de Latraïi. n est sous les traits d'une colombe, portant à son bec un rameau d'olivier, et planant dans les airs au-dessus des trois Hébreux, sur un autre sarcophage de ce musée, et sur une fresque eu eimelière de
■ Aiinghi, 1. 1, p. 277. — Planche VI, 2. — La fournaise est bien caractérisée par ses ouvertures demi-circulaires au bas* « PatroL lat., t. CXXVH, col. 973.
» Aringhi, 1. 1, p. 295.
\Matt., V, 10.
118 LA CAPPELLA GREC A
Priscille \ La colombe symbolise quelquefois le Christ, témoin, Texclamation de Prudence : « Tu es pour moi, 6 Christ, la colombe « puissante, à laquelle cède Foiseau (l'aigle) repu de sang*. » Il est sous la âgure de Tétoile sur le sarcophage de Saint-Ambroise de Milan et sur un sarcophage de Saint-Gilles, près de Nimes, où le buste de la statue a les traits frappants de Nabuchodonosor qui est auprès : il éclaire et soutient les trois Hébreux à qui Nabuchodonosor veut faire adorer sa statue '. « Un ivoire du Y» siècle donné par « Gori [Thés. dipt. t. III, tab. Vlll) ne permet guère, dit M. Marie tigny, de douter que les artistes de cette époque n'aient eu Tinte tention de représenter le Fils de Dieu. Le personnage qu'offre cet « intéressant monument est ailé, et il étend une croix sur les « flammes pour les apaiser *. » C'est le Christ, Ange du grand conseil. Tous ces exemples et le texte de S. Hippolyte nous autorisent à conclure avec assurance que Tange qui vient au secours des trois Hébreux est le Yerbe, qui doit s'appeler le Christ, et qui prélude à son nom de Sauveur.
Mais il faut entendre l'Homère chrétien, Prudence, déployer ici sa grande théologie^ sa poésie splendide et ravissante. Voici une page, que nous n'abrégerons pas, de son Apothéose du Christ :
€ Le don du Père invisible, c'est de produire un Fils visible, par qui le Père luimême puisse être vu, et cela, non point seulement aux yeux des saints, mais à ceux-mèmes qui ne connaissent point la lumière. Je parle des plus aveugles des aveugles, dont l'épaisse stupidité ne peut apprécier le vrai dans leur cœur ténébreux.
Si vous niez que Dieu se manifeste aux mortels, dites-moi donc quel est celui que de la citadelle de Babylone, le t}ran voit marcher à distance au milieu des flammes qui ne lui font aucun mfd, et fouler les feux rapides qui ne brûlent point ses frères? c II n'est pas douteux, 6 mes nobles, s'écrie- t-il, que trois fournaises € haletantes n'aient reçu ces hommes dans leur vaste incendie. Et voici que quelc qu'un, se joignant à eux, passe au milieu des feux qui jettent leurs vapeurs et c s'en rit. Celui-là est le Fils de Dieu ; vaincu, je l'avoue et je l'adore. Ecartez les € tisons dont on se raille, et retirez les bois résineux devenus tièdes : l'ardeur € même du soufre embrasé est froide. C'est le Fils, il n'est pas douteux, qui produit • ces nûracles dans les éléments. Celui que je vois, c'est Dieu même, c'est la pro*
* Aringhi, t. n, p. 311.
« Cath., ni, V. 166.
» Bulletino, 1866, p. 64.
LA CAPPELLA GREC A il9
c gémtare très- certaine de Dieu. 11 commande à ces ardeurs immenses; il dompte c ces violences, en se balançant sur le bûcher qui le sert ; il comprime les fureurs c de la poix, et il force la rage des flammes k devenir de glace. Le courant embrasé, € ayant ordre de ne pas toucher les plis de leurs vêtements étrangers, passe et il c court en bruissant sur ces légers tissus. La vapeur elle-même du feu a défense « d'aller à travers leurs tiares assyiiennes, de crainte que leur chevelure épandue c sur leurs épaules ne soit ternie et ne répande une exhalaison amère. » 11 dit, et il imposa silence aux divers chants, aux syrinx, aux sambusques.aux cithares, aux chalumeaux et aux trompettes. La superstition insensée se tut, la voix de la fête s'arrêta, qui célébrait l'image d*or exposée à tort à tous les yeux. Les seuls cantiques des saints hommes résonnent maintenant, célébrant d'un triple concert le Roi des cieux, qui a fait la mer, qui a fait les terres, qui a fait les astres lumineux, et qui au milieu des flammes a couvert et mis en sécurité ses élèves.
Le Verbe du Père tout Puissant descendit toujours au secours de l'homme qull avait à sauver : il soigna toujours d'un amour particulier l'être mortel qu'il devait s'unir, afin que la chair destinée à lui être associée et à être remplie de la présence d'un Seigneur étemel, cette chair qui menait alors une vie animale, changeât sa vie dégénérée, en ayant l'exemple du maître, et s'accoutumftt, en voyant des membres semblables aux siens, à contempler celui qui devait partager sa &ce terrestre, à connaître comme d'un regard de sûreté le participant de sa nature^ et à s'approcher peu à peu du Christ son consanguin *.
* Est invùibilis donum Patris edere Natum
Vmbilem, per quem valeat Pater ipse videri : Nec solis sanctorum oculis, sed lumine cassis, Cœcorum cœcos loqtior, atra socordia quorum Corde tenebroso verum perpendere nescit.
Quem si perspicuum mortalibus inficiaris, Fare âge, quem videat Bahylonis ah arce tyrannus Innocuas inter flammas procul expatiantem, Calcantem rapidos inadustis fratribus ignés? « Nempey ait, o proceres, tris vasta incendia anhelis € Âccepêre viros fomacibus : additus unus • . Ecce vaporiferos ridens intersecat ignés, c Pilius ille Dei est, fateorque et victus adoro, f Irrisas removete faces, tcsdasque tepente^ € Subtrahite, en friget succensi sulphurxs ardor. c Pilius, haut dubium est^ agit fisc miracula rerum. • Quem video, Deus ipse, Dei certissima proies, ff Imperat immensis ardoribus, et domat iras, c Insultans famulante rogo, piceosque fïtrores i Comprimitj et rabiem flammarum algescere cogit, € Barbaricos calida aura sinus non tangere jussa
tâO LA GAPPKI«LA GRECA
S. Hippolyte etPrudenca no sont point les seuls des Pères k ite* c^nnattre le Yerbe de Dieu dans Tange qui secourut les trois Hébreux. Pour n'en citer qu'un après eux, S. Théodore, moine et mélode de ce monastère de Studium qui fut à Constantinople le boulevard des catholiques contre les Iconoclastes, s'écrie dans son Qymne à la Croix : k Celui qui a arraché les trois enfants aux « flammes est celui qui, prenant notre chair, est venu sur la teire K » L'Eglise romaine elle-même diante, au temps pascal : « Il est sorti « du tombeau le Christ qui a délivré les trois enfants de la four- « njAise du feu ardent, Surrexit Ckristus de sepulcro, qui liberavù trespueros de camino ignis ardentts. Alléluia. »
Cette doctrine a son premier document à la cappella greca^ et on conviendra maintenant qu'il est de toute évidence. Sa clarté rejail*lit sur la scène de Susanne attaquée par les deux vieillards. On voit Meïi flpae c'est le Christ qui vient à son secours, comme il vient au se- (îours des trois Hébreux. Le personnage d'un tableau a des rapports frappants d'attitude et de costume avec celui de l'autre ; et on sent
i Prsterit^ et tenues stridens transcurrit amictus.
€ Ipse per assyrias vetitus vapor ire tiaras,
€ Ne coma fusa humeris fumo obsordescat amaro. »
Hœc ait, et varias Jubet obmutescere cantus^
Organa, sambucas^ citharas, calamosque tubasque,
Stulta superstitio tacuit, vox (esta quievit^
QusB mâle conspieux celebrabdt imaginis aurum,
Carmina sanetorum résonant jamsolavivorum,
Concentu triplici regem laudantia cœli.
Qui mare^ qui terrasy qui lucida sidéra fecit,
Ignibus et mediis securos texit aliitnnos
Semper in auxilium Sermo Patris omnipotcntis Descendit servando homini : mortalia semper Admiscenda sibi proprio curavit amore, Ut socianda caro^ dominoque implenda perenni^ Vegenerem vitam^ quam tune animalis agebat, Exem^lo mutaret heri^ similesque per artus Cemere consortem terreni assuesceret oriSf Participemque suum visu velut obside nosse, Et consanguineo paulatim accedere Christo*
(ipotheosis, v. 123-163.) * Cité par le p. l^oyr, ims son édifto» de S. Fortiitt^t, Not %à lib. V.
iA CAPPELLA 6RECA lâl
des daux parts 1« Dieu et le maître. Ces deux exemples aous mettent dès lors sur la voie d'une doctrine plus générale, dont les monuments chrétiens sont a chaque instant inspirés au quatrième siècle, et que Tertullien avait formulé en ces termes célèbres : «c Nous faite sons profession de croire que lo Christ a toujours agi au nom de « Dieu le Père ; qu'il a conversé avec Thoaune dès le commenoe- « ment; qu'il s' est entretenu avec les Patriarches et les Prophètes... « JQ a été destiné par son Père pour'les choses que vous reprenez (c (6 Marcion) conune étant humaines, apprenant déjà dès l'origine « — oui déjà — à faire l'homme qu'il devait être à la fin. C'est lui « qui descend, lui qui interroge, lui qui demande, lui qui jure : « ediscens jam inde aprimordio^ jam inde hominerriy quod erat fu- « turus in fine. Ille est qui descendit; ille qui interrogat; ille qui « postulat; ille qui jurât \
Il est présent deux fois à la cappella greca, dans des scènes de TAncieti-Testament. Assistant Susanne, assistant les trois Hébreux, 11 fait sentir son bras au monde et déjà lui impose son règnç.
Et qui ne voit, en effet, que la main qui rabat au loin les flammes de la fournaise s'étend aussi contre la statue d'or placée en avant, tl si^ûfle dès à présent son destin à la Babylone de Nabuchodono* SOT, et à son hérîtère suprême, « la grande Babylone » des Césars?
Les trois Mages de l'entrée de la cappella greca font à peu près vÎA-à*vis aux trois Hébreux, et avec eux à Nabuchodonosor qu'ils rappdUeat etqio, d'après la juste observation de S. Uippolyte, fut leur précurseur dans la proclamation du Fils de Dieu. Les Mages serant les piTéiKiiees des Gentils : Nabuchodonosor que doit imiter fianw le Mède, est en quelque sorte les prémices des Mages. La cëppella greoa semble retentir de toutes ces prodamations du Fils da Dieu, soit avaat soit après son incarnation, par les Gentils. Assis sur les genoux de la Vierge^ sa Mère, il fait face au buste du Dieu babylofiieB saoAté sur sa colonne. D lui reprend sa divinité usurpée «t V«^ail^e. Les trois ^Bébreux et le roi de BabyloM hiinnéme l'ao*
* Aâtersus Warcwnem, II, W. — Bo6Stt«t (Éltùatfxms, ^ itmaine, 6) volt là Abs ft «pl^M^ltoiiB o« du rUs As DiM oy du 'Pare mètoé. • ^ TeftttDièli excM le Père : Patrem nemini visum ; et les monoments lui donnent raison, aussi bien que les textes de rÉcritore qu'il invoque
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clament comme le vrai Dieu et le Sauveur tout-puissant; et les trois Mages orientaux Tadorent. Ce double concert des trois Hébreux et des trois Mages en regard, qui commence à la cappella greca, se répétera nombre de fois dans les cimetières de Rome et de l'univers.
Le sujet des trois Hébreux dans la fournaise était, comme celui de Daniel aux lions, tout spécialement présent à la pensée des Romains, dès les temps apostoliques. Nous le voyons bien par le pape S. Clément, qui écrit aux Corinthiens, trop jaloux et trop persécuteurs de leurs hommes de bien, ces paroles où tant d'allusions transpirent :
c Compulsez les Ecritures, ces paroles pleines de vérité de rEsprit-Saint... Vous ne trouverez pas que les justes aient été repoussés avec mépris par des hommes pieux... Daniel a-t-il été jeté par des hommes craignant Dieu dans la fosse des lions ? Ananias, Azarias, Misael ont ils été enfermés dans la fournaise de feu par ceux qui rendaient au Très-Haut un culte magnifique et d'une bonne renommée ? Non certes ! Qui donc firent de telles choses ? Des hommes odieux et pleins dt toute sorte de méchanceté . Ils s'emportèrent à ce degré de fureur de n'avoir que de mauvais traitements pour des hommes qui servaient Dieu avec une intention pieuse et irréprochable, ne sachant pas que le Tout-Puissant protège de ses armes et couvre de son bouclier ceux qui, dans une conscience pure, rendent le culte dû à son nom plein de vertu, à qui soit gloire aux siècles des siècles, Amen ^ •
C'est par les dents des chiens, variante de celles des lions, les dents des chiens lancés contre des innocents attachés à des croix, c'est par les bûchers qu'avaient commencé à Rome les martyres. Les bûchers avaient eu la part la plus éclatante. Les jardins de Néron, au milieu de leurs allées et de leurs bosquets, parmi leurs dieux et leurs Césars de marbre ou de bronze doré, s'étaient peuplés de fournaises ardentes qui étaient des hommes. Les chrétiens servaient de torches pour éclairer les délices de la nuit. Le nouveau culte avait offert à Dieu ces holocaustes de plus agréable odeur que l'agneau qui, dans le culte mosaïque, précédait, le matin, et couronnait, le soir, tous les sacrifices. Trois jeunes hommes, trois agneaux, les compagnons de Daniel, Isaacs nouveaux, y avaient préludé, au lendemain du jour où Daniel annonça à Nabuchodonosor l'empire du
1 EpisU I ad Corinth., XLY.
LA GAPPFILLA GREGA 123
Christ destinera succéder pour Fétemité aux quatre empires des hommes. La^hrist, avait pour eux, comme pour Isaac, changé le sacrifice sanglant en un sacrifice non sanglant : image de son sacrifice de ia croix transformé par lui en sacrifice eucharistique I Ils avaient ditThymne eucharistique, sur la croix même de leur bûcher et cHanté, avec la création tout entière, la résurrection au sein de l'holocauste : Benedicite, omnia opéra Domim, Domino... quia eruit nos de infemo *. Le premier mot, quarante fois répété de leur cantique, ivXoyeîTe, est celui OU l'équivalent de celui par lequel le Christ commencera la consécration de TEucharistie, luXo^/joa; ', ioxapiaTr^aç '; c'est celui du cantique qui sert de Préface à la consécration de TEucbaristie par l'Eglise : Gratias agamus — dignum et justum nos tibi... gratias agere; c'est celui qui donnera son nom à V Eucharistie même. Est-il donc un symbole plus précieux, est-il un plus beau tableau d'autel que celui des trois Hébreux chantant leur cantique dans la fournaise ?
Aussi, en même temps que nous trouvons Daniel aux lions, dans le couloir primitif du cimetière de Domitille, trouvons-noiis à côté, au bas du grand escalier du cimetière, les trois Hébreux dans la fournaise, au fond d'une magnifique chambre, rivale en antiquité de la cappella greca et décorée à peu près des mêmes sujets. Au quatrième siècle, ce sujet des trois Hébreux apparaîtra encore au fond de la table d'autel d'une insigne chambre du cimetière de Saint-Hermès *, non éloigné de celui de Priscille. Une chambre du cimetière de Thrason qui n'est séparé de celui de Priscille que par la voie Salare, présente les trois Hébreux en face des sept disciples de l'Évangile, agenouillés, près des sept pains marqués du signe du Christ et des deux poissons mystiques, pour Faction de grâces, après la réception de l'Eucharistie *. Les trois Hébreux leur prêtent leur voix et leur cantique. Us sont nus sous une charmiUe de flammes et comme dans un Paradis de lumière et
• Dan., in, 57, 88.
• Matt., XXVI, 26 ; Marc, XIV, 22. Cf. Luc, XXIV, 30. » Matt., XXVL 27 ; Marc, XIV, 23; Luc, XXH, 19.
* IKanchi, édit. d'Anastase-le-BibUothécaire, PatroL làU, t. OXXVII, col. 973.
* Aringbi, 1. 11^ p 249.
id4 LA CAPPELLA GFKCA
de fraieheur : leurs corps transfigurés sont rendus à Tinnoceace première, et témoignent de cette spiritualité divine que S. Paul prête à la chair des élus \ Gourme Daniel qu'on voit nu d'ordinaire, parmi les lions, princes de la mort qu'il a domptés, ils annoncent la résurrection des corps dont rEucharistie est le principe. « Cette « main de Dieu, dit S. Irénée, qui vint à leur secours, accomplisce sant en eux des choses inattendues et impossibles à la nature de « r homme, qu'y a-t-il d'étonnant, qu'en obéissant à la volonté de « Dieu notre Père elle ait fait quelque chose d'inattendu en ceux « qui ont quitté la vie * ? » Les vêtements mêmes des trois Hébreux qu'on leur voit toujours, sauf une fois, sur les monuments chrétiens, prêchent la résurrection. « Que les feux de Baby)one n'aient « pas lésé les tiares des trois frères et leurs pantalons' orientaux, « quoiqu'étrangers aux juifs, » Tertullien -range ce miracle parmi « les documents de la future intégrité de nos corps : Hâsc futurœ « integritatis documenta '. »
u L'hymne des trois jeunes gens où toute créature du ciel et de « la terre loue Dieu d'accord » était « chanté par l'Église catholique, « répandue dans tout l'univers, à la messe du dimanche et aux so- « lennités des martyrs, » d'après les Pères du quatrième Concile de Tolède *. L'Église se reconnaissait en eux : leur voix était la sienne. « La fournaise, disait saint Cyrille d'Alexandrie, était le type de « l'Église : elle contenait des saints qui exécutaient une danse (( sacrée, des saints qui n'étaient pas seulement des hommes mais « aussi des anges : Sanctos habens tripudiantes^ non homines tan- « tuniy sed etiam angelos •. »
Dans les limbes, où l'Église, avec les Patriarches et les enfants de leur foi, attendait la venue du Rédempteur, « cet ange, semblable c< au Fils de Dieu, est, dit S. Jérôme, le type et la figure anticipée « de Notre-Seigneur Jésus-Christ : il est descendu dans la fournaise « de l'Enfer où étaient retenues enfermées les âmes des pécheurs
* Surget corpus spiritale. I Cor., XV, 44. « V Hasres,, V, 2.
* De resurrectione carnis, LVlU.
^ Dans Aringbi» t. U, p. 501.
» Ibid.
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4c «t des iHsIes, sans atteinte de» flammée ni l<d»}oQ pour lui : il a éé- « Mvréeeux qui étaient enehahiés des liens de la mort \ » Bt n'est-ce pas ainsi qu'il délivre aujourd'hui, ave^ les membres de TEglisequi milite sur la terre, ceux de l'Eglise qui souffire au Purgatoire? C'est pourquoi, dans ta titurgie romaine, que le prêtre ofiVa le saint sacrifice pour les vivants ou qu'il Voffre pour les morts, il se retire toujours de Tautel en récitant cet hymne : JVium puerorum cantemus hymnum quçm cantàbant sancti in camino ignis.
Ce cantique est une des grandes forces du prêtre. Qui donc, ayant célébré l'Eucharistie devant cette image des trois saints jeunes gens, présente au moins en esprit, ne sentirait en son cœur une étincelle du feu qui leur a fait braver les flammes dfe la fournaise ? Qui ne serait prêt à dire avec eux dans les angoisses extrêmes de la vie, trop peu rares en nos tristes jours : Voici que n^êre Dieu, que nous servons, peut nous sauver de la fournaise du feu ardent et nous délivrer de votre main, ô Roi ! Et s'il ne le fait pas, saches, ô Roi! que vos dieux, nous ne les servirons pas, et que devant la statm d'or que vous avez dressée nous ne nous prosternerons pas ' /
€ Les trois jeunes gens, dit le martyr S. Hippolyte, sont un exemple pour tous les hommes fidèles^ eux qui n'ont point redouté le grand nombre des satrapes, qui n'ont point tremblé en entendant les paroles du Roi, qui n'ont point frissonné en Toyant le feu de la fournaise embrasée, mais qui ont méprisé tous les hommes elle monde entier, n'ayant que la seule crainte de Dieu devant les yeux. Daniel, de loin, debout et en silence, leur inspirait le courage et leur souriait. 11 se réjouit, lui aussi, de leur martyre, voyant ces trois jeunes gens qui allaient conquérir des couronnes contre le diable '. •
Ici se termine la description des peintures des quatre murs de la cappella greca. Les sujets en sont si connexes que nous les verrons groupés tous ensemble en un seul tableau par S. Avite. Partout c'est Babylone, c'est-à-dire Rome ; et partout c'est TÉglise qui est à Babylone : Ecclesia qux est in Rabylone, Elle est à Babylone, mais n'est pas de Babylone. Elle fuit Babylone avec les Mages; elle est traînée en prison par Babylone ; elle est condanmée par
* In Dan,, cap. IV.
•Dan, m, 17, î^.
» Col. 677.
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Babylone à la lapidation avec Susanne, aux lions avec Daniel dont le supplice est ici au moins en souvenir, à la fournaise avec les trois Hébreux : et voilà qu*elle est toujours victorieuse de Babylone, « Jérusalem notre mère ' ! » C'est « le don inénarrable ' » de son Epoux, à qui elle vient ici rendre grâces et demander, dans une union divine, de nouvelles forces pour de nouveaux combats, de nouvelles assurances pour de nouvelles victoires.
c De tous les jeunes gens il ne s'en trouva point de pareils à Daniel^ Ana^ ntas, Misael et AzatHas Le Verbe les dirigea en toute sagesse pour les montrer ses fidèles martyrs (c'est-à-dire témoins, f^aatupeç ttiotoQ à Babylone, afin que par eux les idoles des Babyloniens fussent couvertes de confusions, que Nabucbodonosor ftit vaincu par les trois jeunes gens, que par leur foi le feu fût mis en fuite dans la fournaise, et que la lubricité des vieillards corrompus fût châtiée. »
C'est la conclusion sur laquelle nous laisse S. Hippolyte '.
« Gai., IV, 26.
» n Cor., IX, 15.
» Col. 669.
CAPPELLA GRECA,
Pl.V
1, Moïse frappant le rocher. Dessiné par M^'le Corn. Desceinet sur la copie du Mnsée de Lalran . inédit.^ 2, Buste de la statue de Nabuchodonosop. Dessiné par M^' le Com. Hescemet sur l'on^mal. Inédit.