III. — La théologie d' Athénagore
Si nous considérons maintenant lu théologie d Ithénagore, nous y trouverons assurément l'emploi de certaines formules philosophiques, mais nous ne constaterons pas que le platonisme ni le stoïcisme l'aient amené à modifier profondément, sur aucun point essentiel, les croyances reçues. D'autre part, la doctrine du Verbe esl chez lui plus savante et plus précise que chez Justin; son éducation plus régulière, la qualité de son esprit aussi, expliquent naturellement cette supériorité.
Dans les premiers chapitres, Athénagore remarque, avons-nous dit, que. sauf le christianisme, toutes les religions sont tolérées dans l'empire, et il réclame en conséquence la même tolérance pour le christianisme qui esl bien, lui aussi, une religion, qu'il ne faut pas confondre, comme le fait le vulgaire, avec Vathéisme. L'athéisme véritable en effet, n'a pas. selon lui, les mêmes droits : « Vous tolérez tous les cultes, nous et vos lois », dit-il après toute une énumération par laquelle commence Le chapitre Ier, <x vous jugez impie et sacrilège <\>- ne croire absolument à aucun Dieu ». C'est pourquoi Diagoras l'ut persécuté1 parles athéniens aussi justement que les chrétiens le sont injustement aujourd'hui. Il résulte évidemment de là que, quoiqu'il u<' se soit pas expliqué sur ce point ex professa. Athénagore admet, avec la plupart des Apologistes, avec Aristide et Justin, que la raison humaine
i. Chap. iv.
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s'élève naturellement à la connaissance de Dieu. Les chrétiens, toute révélation mise à part, seraient absolument inexcusables, si leur athéisme était démontré; car ils fermeraient les yeux « à tant de preuves qui établissent la croyance en Dieu : l'ordre, l'harmonie de l'univers; la grandeur, l'éclat, la forme, la disposition du monde1 ». Ce Dieu est distingué, sans aucune hésitation, de la matière. — afin qu'on ne le confonde pas avec les idoles ; son essence est définie par les termes platoniciens habituels; il est sans principe, éternel, intelligible seulement à l'esprit et à la raison; il est créateur du monde; il est Y être, par opposition à la matière qui est devenir, c'est-àdire non être. Bien que le spectacle du monde le révèle à tous les hommes, on ne le connaît véritablement que si l'on écoute sa parole, révélée par les prophètes. La science de Dieu ne peut venir que de Dieu2. Elle nous a été transmise par les prophètes, qui sont comme l'instrument dont Dieu s'est servi pour communiquer avec les hommes; l'esprit les inspire, comme le souffle du musicien fait sonner une flûte; c'est bien la parole divine qui passe ainsi par leur bouche, et que nous entendons matériellement. Il faut donc avoir la foi; mais on peut aussi donner une démonstration rationnelle de la foi (Aoyw^ôv r/Js Tzi^-zs.toz) . C'est ce que fait Athénagore dans le curieux chapitre vin, où il raisonne par syllogismes en forme, avec ce je ne sais quoi de scolastique, qui se retrouve, plus fortement marqué encore, dans le traité de la Résurrection. L'argumentation, malgré sa rigueur apparente, est assez faible, et l'auteur, en parlant comme il le fait du lieu (tottoç) où réside la divinité, prouve combien il est difficile de manier le concept d'un être immatériel, s'il est facile de le poser en principe3. L'intérêt de tout ceci est de montrer, par un
i. Chap. iv.
i. La formule a, en grec, une précision assez heureuse : (j.aOeïv Ttapà Oso-j itsp'i Ôso'j, chap. vu.
;>. Pour le détail de cette argumentation, et ce qu'on peut entrevoir de son origine, je renvoie à Geffcken, p. 176. Je suis tout à fait d'accord
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exemple beaucoup plus palpable qu'on ne réussirait à en trouver chez Justin ou chez Tatien, un essai très conscient d'application de la méthode philosophique à l'éclaircisse-ment d'une donnée de La révélation; de Laisser apercevoir
aussi 1res clairement le double mobile de L'auteur : utilité, dans toute discussion, de se placer autant que possible au même pointde vue que l'adversaire, et nécessité, d ailleurs, de donner une satisfaction aux besoins logiques de -un propre esprit. Mais cette dialectique est encadrée entre deux affirmations catégoriques que la révélation Beule apporte la certitude véritable: laquelle nail. pour Les Vpologistcs, du témoignage des sens et suppose une communication matérielle de la Vérité aux bommes, par la bouche des prophètes, simples intermédiaires, simples instruments de la divinité.
Cette profession de monothéisme est donnée tout de suite, presque dès le premier mot1, comme impliquant la croyance au Verbe; ce premier mot toutefois ne nécessite pas que le verbe soit une personne : « Nous enseignons un Dieu unique, créateur de l'univers, qui a tout fait par le verbe venu de lui. » De môme, quand, au chapitre \ . il affirme que le monotbéisme chrétien est d'accord avec le monothéisme platonicien. Athénagore dit. en Be servant d'expressions qui sentent le stoïcisme plus encore que le platonisme2 : « Si Platon n'est pas athée, lui qui conçoit un Dieu unique, sans principe, organisateur de l'unie nous ne Le sommes pas davantage, nous qui savons et prêchons que Dieu est celui par le Verbe duquel Le monde a été organisé, et par le souffle (l'esprit) duquel L'unité on est maintenue ».
Celte manière de présenter le Verbe procède en partie
avec Geffcken pour trouver ici assez malheureuses les corrections que l'habile éditeur d' Athénagore, Schwartz, ;> cru devoir apporter au I
i. Fin du chap. iv. Il joue mit le mot >vo- «l'une manière qui .-t intraduisible : '• > 70; v,;x<»v ha Beôv iyti r-.i^-x c:i toC icap'a !
■xiKO:riv.',j-x... a).oy(,>; r.izyo\xz-i.
•>.. Comme le note justement Geffcken, p. 17."!.
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du soin que met Athénagorc à ne pas étonner imprudemment, du premier coup, ceux auxquels il s'adresse, mais elle n'a pas là son origine exclusive. Elle parait naturelle quand on voit au chapitre x l'exposé complet de sa doctrine, et on se rend compte alors de ce qui le préoccupe principalement. Déjà Tatien a évité certains termes que Justin employait sans crainte, quoiqu'ils parussent conduire à un véritable dithéisme ; Athénagore va plus loin; il a compris ce qu'il y avait de périlleux à exposer la génération temporelle du Verbe comme l'a fait Tatien. Il reprend donc en premier lieu sa définition de l'essence divine, considérée dans son unité et sa simplicité : « Dieu est un, sans principe, éternel, invisible, sans passions, incompréhensible; rien ne peut le contenir; il n'est visible qu'à l'esprit et à la raison; il est environné de lumière, de beauté, d'esprit (irveupum), et d'une puissance inénarrable; l'univers a été fait, a été ordonné, est conservé par le Verbe venu de lui ». Mais aussitôt après, le Verbe est qualifié de Fils, fils non pas au sens humain, mais Verbe du Père en idée et en acte; tout vient de lui, tout a été fait par lui ; et le Père et le Fils sont un. Le Fils est dans le Père et le Père dans le Fils, dans l'unité et la puissance de l'esprit ; et c'est ainsi que le Fils est l'intelligence et le Verbe du Père. — Si clairement que soit ainsi formulée l'unité de la Trinité, Athénagore redoute encore que le mot de Fils, ou d'enfant1, ne soit matière à confusions. Il croit donc nécessaire d'expliquer la nature de cette filiation : « C'est le premier rejeton du Père, non qu'il ait été fait, (car Dieu, étant une intelligence éternelle, a eu de toute éternité en lui sa raison ; il est éternellement raisonnable;) mais parce que, toute la matière étant d'abord sans qualité2..., les éléments les plus lourds étant
1. Car il se sert indifféremment du mot Ttaîç ou du mot viôç.
2. Ici deux mots ont été altérés, qui complétaient la définition du chaos. Schwartz et Geffcken ont t'ait, pour les corriger, deux conjectures intéressantes; celle de Schwartz est la plus satisfaisante; mais comme le sens ne souffre pas de cette omission, j'ai préféré laisser une lacune
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confondus avec les plus légers, il a été produil au dehors, pour cire l'idée et la faculté créatrice de i<»iii ce <pii existe. )) Suit la citation du texte sur lequel, non- l'avonfi vu, se l'onde toute cette théologie : Proverbes, \II1. ■>■< . et le Saint-Esprit est défini \\ son tour : « Le Saint-Espril qui agit en la personne des prophètes est, disons-non-. une dérivation de Dieu; il en découle et \ rentre comme un rayon de soleil. Comment, après cela, ne pas s'étonner d'entendre appeler alliées ceux qui croienl en un Dieu Père, un Fils Dieu, un Saint-Espril. et qui enseignent leur puissance dans l'unité et leur distinction par le rang1? » On doit reconnaître que cet exposé est plus lumineux, mieux ordonné, et plus consistant que celui de Justin ou de ïatien même. Le progrès est surtout dans l'équilibre des formules qui expriment à la fois I unité de l'essence et la distinction des personne- : dans I intention de donner un caractère particulier à chacune de celles-ci, et de marquer en même temps leurs relations mutuelles. Pour le Fils, Athénagorc est visiblement soucieux de lui attribuer l'éternité; mais, s il traduit expressément l'idée, sous-entendue, je crois, chez Justin et Tatien, que Dieu a toujours possédé son Logos, ce Logos, antérieurement à la création, est plutôt une faculté qu'une personne. Sa génération proprement dite a lieu au moment de la création,
dans la traduction. — J'ai emprunté un certain nombre d'expressions, pour rendre ce passage, à Mgr Duchesne (les Origines chrétiennes, p. aia).
1. Le chapitre se termine par la mention du culte des anges; ell destinée à prouver. — contre le grief d'athéisme, — jusqu'où s'étend le ôcoXoyr/.bv [i.épo;, le domaine tliéologique de la doctrine chrétienne. Celte fin de chapitre est peut-être le texte qui Buggère le plus irrésistiblement l'impression qu'Athénagore se sert de Justin el le corrige; 'aila raison qu'il donne pour motiver ici la mention des anges, es! celle même qui, sans avoir été exprimée, peut seule la justifier chez Justin; d'autre part. Atbénagore se garde bien de l'introduire dans la phrase consacrée à la Trinité, et il évite ainsi la critique qui a été si souvent faite à Justin. — Du chap. \. il faut encore rapprocher le chap. sxiv, ou il est dit que : « Le Fils est l'intelligence, la raison, la sagesse du l'ère, el que L'Espril est son émanation comme la lumière émane du feu ». Cf. aussi la formule do chap. mi.
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et l'expression : premier rejeton, Tcpwxov yswr.ua, rapproche encore en quelque mesure le Verbe des autres choses créées. Le mode de la génération divine n'est véritablement expliqué que pour la troisième personne, qui ne risque plus d'être confondue avec la seconde ; cette génération est une dérivation, une émanation analogue à celle de la lumière. Tandis que Justin, dans son désir prédominant de bien distinguer les deux premières personnes, risquait de tomber dans le dithéisme, Athénagore, par sa doctrine de l'Esprit, touche au Sabellianisme. Il est assurément digne de remarque qu'il ne professe d'ailleurs expressément cette doctrine qu'au sujet de l'Esprit. Répugnait-il à l'appliquer au Verbe, et en sentait-il plus ou moins confusément le danger? Logiquement, faut-il penser qu'il devait l'étendre de la troisième à la seconde personne l ? Il ne l'a pas fait, en tout cas, et quand il dit que le Père et le Fils sont unis par l'unité et la puissance du Saint-Esprit, on voit bien que, à ses yeux, le cas n'est pas le même pour la troisième personne que pour les deux autres, et on ne conçoit pas moins aisément qu'il ait jugé la théorie de l'émanation plus appropriée à définir la génération de l'Esprit que celle du Fils. Il semble bien qu'il n'ait pas sans intention employé seulement au sujet de l'Esprit la comparaison du rayon de soleil, et expliqué, sans user des termes mêmes, ce mouvemetit de systole et de diastole j3ar lequel une personne divine se détache de l'unité et y rentre, ce qui est tout à fait sabellien. On a l'impression qu'il n'a pas osé risquer autant pour le Fils.
S'il reste quelque obscurité sur ce point, on peut conclure que, dans l'ensemble, la doctrine de la Trinité, telle que la professe Athénagore, et quoique son esprit méthodique l'ait soumise à une analyse plus serrée que Justin
1. Quand il dit : Kai-ro-. xai aùro tb ÈvepYoyv toï; Èxqpwvovtn 7ipO!pï)Ttxwç ctyiov rêvera aTiôppoiav Eïvat (pajiEv, je crois que le début de la phrase signifie : Quant au Saint-Esprit qui agit par l'intermédiaire des prophètes, pour lui. nous disons qu'il est Athénagore ne veul pas dire : le Saint- Esprit, lui au.ssi (comme le Fils), est une ârcôppoia.