‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 15 sur 113 · NOTIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

§ I. — Juifs hellénisteB.

On donnait le nom de Hellénistes aux Juifs qui parlaient grec et lisaient la Bible en grec. Le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire, et particulièrement dans la communauté chrétienne, est assez important pour mériter qu'on parle succinctement de leurs colonies en Egypte et en Asie.

« A leur avènement, les Ptolémées trouvèrent beaucoup de Juifs en Egypte; ils comprirent que l'affection de ce peuple pouvait assurer la sécurité de leurs possessions asiatiques ; ils cherchèrent en conséquence à les attirer à eux, à les attacher à leur fortune par toutes sortes de faveurs et de privilèges. Ils en formèrent des communautés entières à Alexandrie et dans d'autres villes, leur accordèrent le libre exercice de leur culte et une certaine autonomie civile, et les élevèrent ainsi au même rang que les Macédoniens. Mais ce qui contribua le

plus à acclimater les Juifs dans ces régions lointaines, qu'on n'entrevoyait pas jadis sans une secrète terreur, ce fut l'attrait du négoce auquel ils pouvaient se livrer dans cette nouvelle patrie. L'esprit commercial, inné à tous les peuples de race sémitique, avait été longtemps comprimé chez les Israélilites par leur position défavorable sur le plateau de Canaan, loin des grandes routes du commerce de l'antiquité. Tout à coup il rencontra, pour son industrieuse activité, un théâtre vaste et brillant sur les plus grands marchés du monde. A partir de cette époque seulement, le Juif se trouva dans son véritable élément. La vie d'agriculteur que ses prophètes lui avaient tant recommandée; qu'ils lui avaient presque imposée contre leur gré, et à laquelle il avait dû s'assujettir dans une patrie séparée de l'Océan et murée parles déserts, il l'abandonna avec joie pour ne plus y revenir. Une fois armé du crayon du banquier, il ne se sentait plus de goût pour la charrue. L'Egypte devint sa seconde patrie ; l'Egypte, de tous les pays, fut celui contre lequel on avait stimulé chez lui une antipathie factice et dont on s'était le plus obstiné à lui fermer le chemin. C'était comme une nouvelle sève qui s'infiltra dans une nation mourant de langueur sur son sol épuisé. Le bien-être matériel vint lui faire supporter plus facilement la perte de l'indépendance politique. La fortune enfanta le crédit, et bientôt les gouvernements apprirent à compter avec les Juifs dans les affaires plus importantes que celles qui se traitent à la halle ou à l'entrepôt*. »

1. Reuss, Histoire de la Théologie, tome I, pages 93 et suiv.

Cet établissement de familles juives en pays étranger entraîna pour elles une conséquence de la plus haute gravité : l'adoption de la langue grecque. Elles s'approprièrent cet idiome, d'abord pour l'usage de la vie commune, et arrivèrent bientôt à ne pouvoir plus s'en passer dans les autres sphères de la pen* sée.

Mais, pour la religion, il fut loin d'en être comme du langage national. L'apostasie religieuse fut rare parmi les Juifs hellénistes, malgré les nombreuses tentations auxquelles devait les exposer la bonne comme la mauvaise fortune. Cet attachement aux croyances de leurs pères et à tout ce qui tenait aux institutions ecclésiastiques, était à la fois leur vertu et leur malheur. Leurs richesses, leurs habitudes usurières n'auraient pas excité à un si haut point, dans les villes grecques, l'antipathie du peuple, si la différence des formes religieuses, plus encore que celle du fond des croyances, n'avait servi à l'alimenter. Partout où ils étaient assez nombreux pour se constituer en communauté et bâtir une synagogue, ils occupaient l'attention de la populace et entretenaient chez elle une sourde fermentation. Les gou* vemements eux-mêmes finirent par partager les préjugés populaires ou au moins par les faire servir à leur profit dans l'occasion. Malgré tout, le judaïsme ne broncha pas; et ses enfants, depuis le colporteur jusqu'au fermier général, tinrent bon contre la haine aveugle de la foule et contre les séductions éblouissantes des cours.

Mais, si les Juifs hellénistes conservaient leur foi monothéiste, il ne s'ensuit pas que cette foi, au contact de l'étranger, n'ait subi aucune modification.

Un séjour prolongé parmi les païens avait amené naturellement chez eux des sentiments de tolérance qui, après tout, ne compromettaient point leur stricte fidélité envers les devoirs religieux. Des liaisons de famille s'établissaient entre eux et les incirconcis; du moins le Juif ne faisait pas de difficulté de marier ses filles à des hommes qui leur permettaient de suivre les rites de leur religion et d'élever leurs enfants dans la crainte de Jéhovah. Qu'on se représente bien les Juifs jetés loin de leur antique patrie au milieu des nations étrangères, dans ces villes populeuses où les croyances, les langues, les mœurs les plus diverses venaient chaque jour se rencontrer, se heurter, se mêler ; où la nature des choses amenait ou favorisait un mouvement de fusion et d'assimilation; on concevra sans peine qu'ils devaient être plus accessibles à des idées nouvelles que leurs frères [restés dans l'atmosphère de leur vieille cité, où rien ne rompait la monotonie d'une vie réglée dans tous ses détails. Du reste, l'éloignement du culte lévitique et du temple qui en était le centre et le théâtre devait en afiTaiblir l'influence morale.

Enfin, les Juifs établis en Europe, en Afrique ou dans l'Asie Mineure comprenaient facilement que c'étaient eux les étrangers : « Barbarus hîc ego sum » ; qu'ils devaient s'accommoder de la présence des autres comme on s'accommodait de la leur. Jérusalem, au temps des Apôtres, renfermait un groupe considérable de Juifs hellénistes qui étaient venus en grande partie de l'Egypte et de l'Asie Mineure. Les synagogues qu'ils avaient fondées dans la Ville sainte étaient nombreuses. Plusieurs ser-

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valent de lieu de réunion aux Juifs étrangers, soit pèlerins de passage, soit établis à domicile fixe, mais ayant désappris Thébreu par suite d'un séjour prolongé de leurs familles dans les. provinces éloignées de Tempire. C'est ainsi qu'il est parlé de Juifs de la Libye cyrénaïque, de TÉgypte, où la seule ville d'Alexandrie doit avoir enfermé à cette époque plus de cent mille Israélites, de la Gilicie, parmi lesquels était le jeune Saiil, devenu l'apôtre Paul (ActeSy YI, 9 ; II, 5-11). Nous pouvons comparer cet état de choses à ce qui se voit aujourd'hui dans les grandes villes capitales ou centres du commerce international, où les diverses nationalités ont leurs églises particulières ^ Parmi les autres corporations, on signale celle des Fils d'affranchis, c'est-à-dire des familles issues d'anciens esclaves affranchis, dont le nombre a dû être très-grand depuis les guerres de Pompée. Phi- Ion, en effet, dit avoir trouvé à Rome tout un quartier peuplé, de Juifs d'une pareille origine et fidèles à leur religion. Il semble d'après Actes, VI, 9, que les Juifs de cette catégorie avaient fondé pour eux et pour leurs familles une synagogue à Jérusalem *.

Le groupe des Hellénistes recelait en son sein, au point de vue religieux, deux tendances divergentes, selon que le contact des mœurs et des doctrines étrangères avait, à la longue, exercé une influence nulle ou considérable sur l'orthodoxie primitive. Parmi ceux mêmes qui avaient perdu l'exclusivisme de la race hébraïque, on distinguait encore des fractions. L'une, peu nombreuse, composée d'hom-

1. A Paris, par exemple, Eglises anglicanes, luthériennes, calvinistes, etc; Églises grecque, arménienne; Synagogues, etc.

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