‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 21 sur 113 · Mis au violon », selon l'expression parisienne · texte numérisé non relu

Mis au violon », selon l'expression parisienne

3, Voir à l'Appendice N° 3, les Agitatem^s en Judée,

j^^^ LES APÔTRES.

Sanhédrin est donc facile à comprendre et à justifier : le Sanhédrin sévissait contre une infraction âux règlements d'ordre public. L'affaire Pierre et Jean se passa, devant le Tribunal, à la façon des affaires de police correctionnelle. Il n'est pas malaisé de recomposer la scène vraie, telle qu'elle a dû avoir lieu historiquement, au moyen du compterendu enfantin des Actes des Apôtres. Il fut constaté que les Apôtres, « gens illettrés et du commun du peuple, IV, 13 », étaient de pauvres visionnaires, ne méditant aucune conspiration, d'une piété trèsfervente, et à cause de cela bien vus du Peuple. Le Sanhédrin, ainsi éclairé, se contenta de donner aux délinquants un simple Avertissement : il les renvoya, avec défense expresse de provoquer des rassemblements par des harangues. Gomme les Apôtres avaient pour texte habituel de leurs prédications la Messianité de Jésus, il est très-probable, sinon certain, que le tribunal leur enjoignit de s'abstenir désormais de parler du nommé Jésus ; car ce petit prophète, mort obscurément, sans laisser la moindre trace chez les historiens, devait être à peu près inconnu aux juges [Actes, IV, 18).

Cette explication de la scène de Police correctionnelle est la seule qui soit en corrélation avec les hautes fonctions et l'instruction des Membres du Sanhédrin, avec leurs devoirs politiques et leurs préoccupations à l'endroit de l'Autorité romaine, avec la ligne de conduite à suivre, dans ces temps si troublés, à l'égard de concitoyens ignorants, fidèles à l'orthodoxie, exempts de toute propension à conspirer, mais pouvant, par une imprudence inconsciente, déchaîner la colère de l'étranger.

D'autre part, le récit des Actes porte l'empreinte de rétroitesse mentale « de gens illettrés et du commun du peuple», qui ne soupçonnent même pas quels peuvent être les devoirs d'un Gouvernement, touchant le maintien de l'ordre dans la rue et du calme dans les esprits, surtout lorsque ce Gouvernement a l'épée d'un conquérant suspendue sur sa tête. A l'instar des enfants, les gens sans culture s'imaginent qu'au-delà du sentiment qui les obsède il n'y a rien ; que tout ce qui les environne est, comme eux, sous le coup du même sentiment ; que tout en dérive exclusivement, les actes d'autrui comme les leurs propres. Sous l'empire de cette hallucination si facile à vérifier chez les enfants et chez les ouvriers ignorants^ tout refus d'accéder aux demandes des premiers, tout procès fait aux seconds, ne sont plus une application du sens commun ou de lois d'ordre public ; c'est un acte d'hostilité personnelle, dirigé soit par le Père contre l'enfant, soit par le Tribunal contre l'ouvrier délinquant. Si le compte-rendu des procès de notre Police correctionnelle était fait par les condamnés appartenant à cette classe d'ignorants, on serait étonné de trouver en lui la copie presque entière du compterendu des Actes des Apôtres.

Cette interprétation de la scène du Tribunal, fondée sur les caractères et sur les conditions historiques des personnes et des choses, est solidement confirmée par un passage ultérieur des Actes des Apôtres. Saint Paul, devant le tribunal du Procurateur Félix, se défend contre les accusations du Grand Prêtre, mandataire du Sanhédrin. Que dit saint Paul pour démontrer son innocence? ((Actes,

XXIV, 12. (Les membres du Sanhédrin) ne m'ont trouvé ni disputant avec qui que ce soit, ni attroupant le peuple, soit dans le temple, soit dans les synagogues, soit dans la ville ; — 13. Et ils ne sauraient prouver aucune des choses dont ils m'accusent maintenant. — 18... Je venais de me purifier dans le Temple, sans attroupement du peuple et sans tumulte. »

Il est donc établi, d'une manière incontestable, que la grande préoccupation du Gouvernement juif était le maintien du calme et de l'ordre dans les places publiques, ainsi que dans les synagogues ; que des peines sévères étaient édictées contre quiconque haranguait la foule et provoquait des rassemblements. Par conséquent, il est certain :

1° Que Pierre et Jean furent traduits en policip correctionnelle pour délit commis contre la loi des attroupements, et non pas pour délit contre la Religion mosaïque :

2° Que le Tribunal, ayant égard à leur bonne réputation, soit comme orthodoxes très-pieu3f, soit comme gens vivant en dehors de la politique, se contenta de leur donner un simple Avertissement.

L'Avertissement réussit-il à modérer longtemps la fougue des Apôtres ? On ne saurait préciser. Toujours est-il qu'après la mort tragique d'Ananias et de Saphira, on voit les Apôtres et les Fidèles, sous le Portique de Salomon, ravissant le peuple d'admiration par les guérisons miraculeuses qu'ils opéraient. De Jérusalem et des villes voisines, on leur amenait des charretées de malades, comme on le fait " aux Rebouteurs de nos campagnes, comme on l'a fait au zouave Jacob, il y a quinze ans à peine, dans

la ville la moins mystique du monde, à Paris. Ces malades, Pierre sous le Portique de Salomon, comme le zouave Jacob au Faubourg Saint-Antoine, les renvoyait guéris. Fait, hélas ! trop vraisemblable ; car il fait partie de Thistoire toujours ouverte de la superstition. Ces rassemblements firent naître de nouveau les craintes du Gouvernement. Étaient-ils moins inoffensifs que le Rédacteur des Actes le prétend ? On bien furent-ils simultanés avec les troubles de Samarie et Téchauffourée de Tyrathaba, que Pilate réprima si cruellement ? L'examen chronologique (année 36) est favorable à ce rapprochement; il serait donc naturel que, témoin de la rigueur de Pilate S le Sanhédrin eût redoublé de sévérité envers tout acte capable d'attirer, sur Jérusalem, la rage de Tinexorable Romain. C'est dans ces conditions que fut ordonnée une seconde arrestation des Apôtres. Là se place un incident doublement intéressant. Pendant la nuit, les portes de la prison furent ouvertes aux Apôtres « par un ange » selon la légende, par un geôlier, d'après la méthode scientifique, soit que cet homme fût affilié à la Confrérie, soit que les Fidèles l'eussent corrompu à prix d'argent*. Dans la journée, les Apôtres re-

1. On sait que Pilate poussa la cruauté si loin contre les Juifs que le gouverneur de Syrie, Lucius Vitellius, père du futur empereur, le destitua et Tenvoya à Rome.

2. La solidarité des Chrétiens entre eux est attestée par un témoignage extrêmement précieux, celui de Lucien (milieu du Ile siècle). Voici ce qu'il dit dans la Mort de Pérégrinus : (( 12. Du moment que Pérégrinus fut dans les fers, les Chrétiens se regardant comme frappés en lui mirent tout en œuvre pour l'enlever ; mais, ne pouvant y parvenir, ils lui rendirent au moins toutes sortes d'offices avec un zèle et un empressement infatigables. Dès le matin, on voyait rangés autour de la

tournèrent sous le Portique de Salomon comme d'habitude : ce qui prouve que, d'après leur appréciation, une nuit passée au violon leur semblait devoir satisfaire la justice humaine, relativement au délit qu'on leur reprochait. Mais les alarmes inspirées au Sanhédrin par le Procurateur étaient trop vives pour qu'on fermât les yeux sur l'incident; les Apôtres furent repris, conduits au Tribunal et, comme récidivistes, condamnés au fouet.

Saint Luc prétend que plusieurs Membres du Conseil proposèrent la peine de mort, et que ce fut un Pharisien, Gamaliel, docteur de la Loi et Maître de Paul, qui détourna le Sanhédrin de la sentence capitale. Malheureusement le discours que Luc prête à Gamaliel est plein d'erreurs historiques grossières ; puis il se termine par un conseil mystique, incompatible avec l'esprit sensé d'un homme d'État. « Actes, V, 38. Cessez de poursuivre ces gens-là et laissez-les faire, car si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira. — tS9. Si, au contraire, elle vient de Dieu, vous ne sauriez la détruire, et il est à craindre que vous ne soyez trouvés coupables d'avoir combattu contre Dieu même. » Cette théorie, qui peut s'appliquer à tout,

prison une foule de vieilles femmes, de yeuves et d'orphelins. Les principaux chefs de la secte passaient la nuit auprès de lui, après avoir corrompu les geôliers. »

Lucien, crayonnant le portrait des Chrétiens^ écrit ces lignes : tt 13. Ils méprisent tous les biens et les mettent en commun. En sorte que s'il vient se présenter parmi eux un imposteur, un fourbe adroit, il n'a pas de peine à s'enrichir tort vite, en riant sous cape de leur simplicité. » Dix-sept siècles se sont écoulés, et l'observation de Lucien n'a rien perdu de son exactitude ni de sa vérité.

ORTHODOXIE DES APÔTKES. 85

est celle du Fatalisme absolu. Que nombre de Pharisiens vulgaires Talent professée, c'est possible ; mais qu'un homme d'État, investi des plus hautes et des plus difficiles fonctions, celles de diriger les affaires de sa patrie, Tait prise pour règle de conduite, c'est absurde. Il est clair que si l'homme n'a qu'à se croiser les bras et à laisser faire Dieu ; si c'est Dieu qui fait tout; hommes d'État, légistes, ministres, Gouvernement, tout est inutile. Gamaliel n'a donc point prononcé les sottises ni commis les erreurs historiques que lui prête saint Luc*. On comprendrait que Gamaliel eût dit à ses collègues : « Vous n'êtes point en face de Révolutionnaires tels que Juda le Gaulonite, dont l'insurrection a déchaîné tant de maux sur notre pays ; ces hommes sont des orthodoxes fervents, tout entiers à des chimères mystiques inoifensives. A quoi bon les faire périr ? D'autant plus que, chers au peuple par leur piété, leur mort pourrait susciter une émeute qu'il nous importe, en ce moment, d'éviter à tout prix. Contentons-nous de leur infliger une peine correctionnelle un peu forte : ils imposeront un frein à leur langue. De cette façon, sans courir le risque d'une agitation populaire, nous atteindrons le but cherché*. »

1. La scène du Tribunal se passe en Tan 36; or Gamaliel cite rinsurrection de Theudas qui eut lieu en 44 ! Il la fait suivre de rinsurrection de Juda le Gaulonite^ laquelle eut lieu en Tan 611 Enfin, loin de s'être éteinte, la secte de Juda le Gaulonite florissait toujours. Un des fils mêmes de Juda, Ménahem, s'est signalé au -premier rang dans la grande révolte contre les Romains. On voit par ces exemples quel fond Ton doit faire sur la narration de saint Luc.

2. Reuss, Histoire apostolique, page 87. « On se contente donc d'une peine correctionnelle pour le délit de désobéissance

86 LES APÔTUBS.

La seconde arrestation des Apôtres a donc eu pour cause, non pas une prédication schismatique ni une attaque à la religion officielle, mais une contravention aux décrets sur les attroupements; ce

à un règlement de police, et la question politique et théocratique est écartée. »

Observation critique. Je ne puis pas comprendre pourquoi tous s'extasient sur le discours de Gamaliel tel qu'il est dans saint Luc ; on affecte d'y voir un plaidoyer pour la liberté de propagande, pour la liberté de penser. On part de cette idée que les Apôtres enseignaient une métaphysique hostile à la métaphysique officielle, et que le Sanhédrin voulait étouffer par la force brutale une doctrine qui se maintenait dans le domaine de la pensée : c'est une erreur. Il s'agit ici des rapports d'une prédication quelconque, même orthodoxe, avec la tranquillité de la rue et avec la sécurité de l'État. Le genre d'arguments qu'emploie Gamaliel le prouve. Ni Theudas, ni Juda le Galiléen ou le Gaulonite, n'avaient opposé une doctrine schismatique au Mosalsme officiel : c'étaient, au contraire, des orthodoxes forcenés. Mais, loin de contenir leur orthodoxie dans les bornes de la conscience, ils l'avaient fait descendre dans les régions matérielles de la politique active et sanglante. Cela ne ressemble guère à la propagande d'une théorie par la libre discussion, par le seul appel au raisonnement.

Ensuite, il s'en fallait de beaucoup que « l'entreprise » de Juda le Galiléen, pas plus que les entreprises ultéi^ieures, eût été ruinée par Dieu tout seul. Si Dieu n'eût pas été aidé par les bataillons romains, l'entreprise de Juda eût pleinement réussi. Une telle ânerie débitée dans le Conseil eût fait éclater de rire les Membres du Sanhédrin. Métaphysiquement, Dieu fait tout ; physiquement, il ne fait rien, absolument rien : le bras de l'homme est nécessaire, indispensable. On peut relire, sur ce thème, la fable ingénieuse et sensée de La Fontaine, le Charretier embourbé, — Dans le cas de Juda le Gaulonite, dans celui des Apôtres, il s'agit donc des rapports de toute prédication, orthodoxe ou non, avec l'ordre public et avec la sécurité de l'État. Le gouvernement a le droit et le devoir d'intervenir; c'est même pour régler les rapports de cette nature qu'il a été institué.

Enfin, la dernière phrase prêtée par Luc à Gamaliel ne laisse subsister aucun doute : c'est la thèse et la formule de la secte de ces Pharisiens aliénés qui défendaient même à un malade

n'est point parce qu'ils péroraient au nom de Jésus ; mais parce qu'ils provoquaient des rassemblements en un moment où le Procurateur Pilate guettait une occasion pour assouvir sa haine contre les Juifs. Les Apôtres eussent amassé la foule au nom de David ou de Salomon qu'ils n'eussent pas moins subi une nouvelle condamnation, comme nons le savons d'une manière certaine par le plaidoyer de Paul, Actes XXIV, 12, 13, 18. Les efforts que fait le rédacteur des Actes pour transformer une mesure d'ordre public en persécution religieuse peuvent être de bonne foi chez un fanatique pour qui les desseins et les actes de la politique générale sont lettre close ; mais ces efforts sont vains; Terreur est complète. Ni la manière dont saint Luc raconte l'interrogatoire des Apôtres, ni le discours qu'il met dans la bouche de Gamaliel,ne sont en concordance avec le caractère des Membres du Sanhédrin, avec la situation politique de l'an 36, ni avec la condamnation prononcée. Si les Apôtres avaient encouru l'arrestation pour attentat à la religion de l'État, ce n'est pas un simple avertissement qu'on leur eût donné la première fois ; ce n'est pas surtout le fouet qu'on leur eût infligé pour la récidive ; c'eût été la peine de mort! La preuve sans réplique, la voici :

Les Apôtres avaient acquis de nombreux adhérents dans les rangs des Juifs hellénistes. On a vu précédemment que parmi ces derniers une grande

de soigner sa maladie, parce que, Dieu la lui ayant envoyée, c*est Dieu seul qui devait la guérir!... Il est impossible que Gamaliel ait prononcé le discours que lui attribuent les Actes des Apôtres , et non moins impossible d'y voir un plaidoyer en faveur de la liberté de penser.

fraction, loin de partager le fanatisme de leurs concitoyens hébreux, avaient une tendance très-nette à s'affranchir de Texclusivisme mosaïque. Déjà Thumeur des Hellénistes, à bout de patience, avait amené au sein même de la communauté chrétienne une petite rébellion contre la partialité des Juifs hébreux. « Actes, VI, l. En ce temps-là, le nombre des disciples augmentant toujours, il s'éleva un murmure des Juifs hellénistes contre les Juifs hébreux, parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution journalière. » Les Hellénistes obtinrent gain de cause ; ils eurent le droit de nommer sept délégués appelés diacres qui présidèrent aux distributions. Cet incident d'histoire intime est extrêmement précieux ; il nous remet en plein courant humain. Au lieu de saints pétris de vertus; au lieu de vieillards augustes, inspirés par le Saint-Esprit et secourus par les anges, tels que l'Église nous représente les Apôtres, l'épisode des Hellénistes les replace dans leur caractère réel et dans leurs vraies mœurs, celles de pêcheurs grossiers, cupides, « tirant la couverture à eux » ; bref, il nous les rend tels que les Évangiles synoptiques nous les ont fait connaître.

Entre les sept diacres, un certain Etienne se distinguait par son imagination exaltée; il semble avoir été le chef de ces Hellénistes qui s'inquiétaient peu de l'orthodoxie mosaïque et penchaient plutôt vers les spéculations mystiques de l'Asie Mineure et de l'Egypte, gnosticisme, philonisme, etc. Ainsi que tous les habitants de Jérusalem, les Juifs hellénistes se réunissaient sous les galeries des portiques, où vraisemblablement à cause de leur idiome grec

ils formaient des groupes distincts. Le groupe des chrétiens hellénistes avait pour orateur habituel le diacre Etienne. Celui-ci en vint à des discussions très-vives avec les Hellénistes orthodoxes, a Actes, VI, 9. Et quelques-uns de la Synagogue des Affranchis et de celles des Cyrénéens, des Alexandrins, des Giliciens et de ceux de l'Asie s'élevèrent contre Etienne et disputèrent avec lui.» Pourquoi les Apôtres recueillaient-ils applaudissements et admiration du peuple, tandis qu'Etienne et les chrétiens hellénistes soulevèrent contre eux-mêmes Tanimosité de leurs concitoyens ? Pour une raison simple : c'est que les Apôtres annonçaient que le Messie Jésus était venu pour accomplir la Lot et les Prophètes, tandis qu'Etienne prêchait que Jésus était venu pour abroger les Institutions de Moïse, a Actes, VI, 14. Nous lui avons ouï dire que Jésus de Nazareth détruira le Temple, et changera les Institutions que Moïse nous a laissées. » La différence dans l'attitude du peuple juif, d'une part à l'égard des Apôtres et des chrétiens hébreux, d'autre part à l'égard d'Etienne et des chrétiens hellénistes, est donc parfaitement expliquée par la différence dans l'enseignement respectif de chacun des deux groupes chrétiens : l'enseignement des Apôtres était orthodoxe; celui des Hellénistes était subversif de la religion nationale.

La conduite du Sanhédrin n'est pas moins significative; aux Apôtres orthodoxes, coupables seulement d'une contravention à un règlement de police, il donne d'abord un simple avertissement; puis, une seconde fois, vu les dangers qui menacent la cité de la part du Procurateur, il leur inflige une peine

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plus dure, celle du fouet. Ces deux procès étaient donc intentés sous Tinfluence d'appréhensions politiques : ils ne visaient en rien un attentat à l'orthodoxie mosaïque.

Quelle mesure, au contraire, le Sanhédrin prendil contre Etienne, accusé d'attaques directes à la religion de l'État? Du premier coup, le Sanhédrin lui applique la peine du Gode mosaïque, celle de la mort par lapidation [Deutéronome, XVII, 4-7). On ne peut pas trouver un contraste plus expressif et plus concluant.

Enfin, non content d'avoir frappé Torateur des dissidents, le Sanhédrin résolut d'extirper entièrement le ferment hérétique : il bannit de Jérusalem tous les chrétiens hellénistes. Les Apôtres ne furent pas compris dans cette mesure/ « Actes, VIII, i. Au même temps, il s'éleva une grande persécution contre l'Église de Jérusalem; tous les Fidèles, excepté les Apôtres, furent dispersés en divers endroits de la Judée et de la Samarie. » Cette différence de traitement à l'égard des Apôtres et à l'égard des chrétiens hellénistes, est une preuve dernière et décisive de la parfaite orthodoxie des Apôtres. Autant, avec cette orthodoxie, les faits dans les trois épisodes des Actes s'expliquent clairement et s'enchaînent avec aisance, autant ces mêmes faits restent contradictoires, sans lien logique, en un mot, incompréhensibles, si la doctrine prêchée par les Apôtres est hérétique et attentatoire à l'orthodoxie nationale.

OBTHODOXIE DES APÔTRES. 91

§ IV. — Les Apôtres et saint Paai.

Saint Paul*, natif de Tarse, en Cilicie, faisait partie de la Synagogue des Ciliciens qui prit une si grande part à la mort d'Etienne ; lui-même gardait les habits de ses compatriotes pendant qu'ils lapidaient le blasphémateur. On sait comment sur le chemin de Damas il se convertit à Jésus. Saint Paul, helléniste, pharisien fanatique avant qu'il eût adhéré à Jésus Messie, resta quelque temps orthodoxe après qu'il fut entré dans la communauté chrétienne. Avant l'illumination sur le chemin de Damas, Paul avait persécuté, non pas les Apôtres ni les chrétiens hébreux, mais les chrétiens hellénistes qui se détachaient graduellement de l'orthodoxie et s'engageaient dans le schisme. Après avoir contribué si efficacement à la mort d'Etienne, chef des chrétiens hellénistes, Paul en vint, après son étonnante conversion, à reprendre l'œuvre d'Etienne et à la poursuivre avec l'emportement qui faisait le fond de sa nature.

Dans ses voyages chez les païens, c'est toujours à la Synagogue qu'il se rend d'abord ' ; c'est là qu'en présence de Juifs hellénistes ou de païens disposés au prosélytisme, il commence ses prédications; il sonde le terrain, il hasarde les idées hérétiques du groupe d'Etienne, puis les siennes propres au fur et

1. Bien entendu, je ne parlerai ici de Paul et de ses rapports avec les Apôtres qu'en ce qui touche l'orthodoxie des Apôtres. Le volume sur la Doctrine de Jésus contiendra une étude complète sur Paul.

2. Actes, XIII, 16; XIV, 1 ; XVII, 16, H; XVIII, 4, lÔ; XIX, 8.

à mesure que, par le travail incessant de son génie, il développe, façonne et ordonne en système ses théories personnelles. Alors la scission se produit; les Orthodoxes se séparent de lui; les Hellénistes, enclins aux spéculations gnostiques, et les Gentils Técoutent avec faveur... Ce n'est donc pas de primesaut, mais graduellement, que Paul a rompu avec l'orthodoxie, ce qui est tout à fait conforme aux lois de révolution. Or, comme la rupture des Apôtres avec lui n'a éclaté qu'après la rupture de Paul avec la Loi mosaïque et à cause de cela même, il s'ensuit que les Apôtres en acceptant Jésus comme Messie n'avaient pas cessé d'être orthodoxes. Telle est la conclusion qui résulte des rapports des Apôtres avec Paul considérés dans leur ensemble. Elle est confirmée par l'examen de ces mêmes rapports considérés dans les détails.

La prédication hérétique de Paul dans les villes étrangères avait excité contre lui l'inimitié des Juifs orthodoxes ; à Lystra, en Lycaonie, il faillit être tué à coups de pierres, Actes^ XIV, 18. Dénoncé auprès des Apôtres comme s'écartant de la voie orthodoxe, Paul fut contraint de revenir à Jérusalem pour se justifier. Avant lui, Pierre lui-même qui, à l'étranger, dans un but de prosélytisme, s'était mis à table en compagnie d'incirconcis, avait dû s'excuser de cette faiblesse auprès des Juifs chrétiens de Jérusalem ; tant l'orthodoxie des Juifs que lui-même avait convertis au Messie Jésus était ombrageuse et farouche I Dans la conférence qui fut tenue à Jérusalem, Jacques, frère de Jésus et chef réel de la communauté chrétienne, fit adopter les trois propositions suivantes, lesquelles devaient être obligatoires pour les Gentils

convertis : 1^ abstention des viandes des idoles; 2** abstention des chairs étouffées et du sang; 3"* abstention de la fornication ou commerce avec les femmes païennes. Or, ces trois prescriptions étaient, après la Circoncision, les trois prescriptions fondamentales du Mosaïsme; celles que les grands sacrificateurs imposaient aux païens qui se convertissaient et qui prenaient alors le nom de Prosélytes de la Porte. Les Apôtres étaient donc bien orthodoxes.

Paul reprend le cours de ses missions à Tétranger; mais, une fois éloigné des Apôtres, il revient à ses théories. Les Apôtres envoient alors sur ses pas une contre-mission pour combattre énergiquement la prédication anti-mosaïque de Paul *. Afin d'adoucir les ressentiments qu'il soulève contre lui parmi les Juifs chrétiens, à quel expédient Paul a-t-il recours? Il accomplit ou fait accomplir les rites du Mosaïsme le plus pur :

i® A Lystra, il fait circoncire un jeune homme, Timothée, fils d'une Juive et d'un Gentil, Actes, XVI, 3 ;

2® Lui-môme, à Genchrées, port de Corinthe, il s'acquitte d'un naziréat de quelques jours, ActeSy XVIII, 18.

Arrivé à Jérusalem, Paul est averti par Jacques de la gravité de la situation : tous les Juifs chrétiens sont animés contre lui de la haine la plus ardente ; et pourquoi? Parce qu'il est réputé comme attaquant dans sa prédication l'orthodoxie mosaïque.

1. Actes, XV, 35, 39 | Èpiire aux Gâtâtes, e?itièi'e \ II Co-

RINTH., XI.

Ils n'avaient donc pas cru dévier, en quoi que ce fût, du Mosaïsme, ces milliers de Juifs qui, à la voix des Apôtres, avaient embrassé la foi au Messie- Jésus! a Actes^ XXI, 20. Vous voyez, frère, dit Jacques à Paul, combien de milliers de Juifs ont embrassé la foi ; et cependant ils sont tous zélés pour la loi, » Les Apôtres étaient donc à leurs yeux des orthodoxes fervents, rigides, les meilleurs modèles qu'on pût suivre en fait d'orthodoxie mosaïque. Et quelle mesure Jacques conseille-t-il à Paul pour détourner l'orage qui s'amoncelait sur sa tête? Celle de pratiquer un naziréat de sept jours et de faire tondre quatre nazirs avec lui, c'est-à-dire d'accomplir l'une des prescriptions les plus caractéristiques du Mosaïsme, Actes, XXI, 23-27.

L'acte de lâcheté que commit Paul ne réussit point à calmer la colère des Orthodoxes. On sait comment le peuple soulevé par les chrétieps, hellénistes ou hébreux, tenta de massacrer Paul ; comment Paul, arraché à leurs mains par le tribun ou chef de bataillon de la cohorte romaine, fut enfermé en prison; comment quarante Juifs firent le serment de le poignarder. Actes, XXIII, 13, 14, 21. Or, ce même peuple qui se rua sur Paul en poussant des cris de mort; ces zélateurs qui avaient juré de ne prendre aucune nourriture avant de l'avoir tué ; tous ces fanatiques professaient respect et vénération pour la piété des Apôtres. Ainsi, le drame qui termina la carrière historique de Paul fournit une preuve nouvelle, irréfragable, que la foi des Apôtres en Jésus-Christ n'avait en rien altéré la pureté de leur Mosaïsme. En prêchant que Jésus était le Messie promis par TÉternel, ils n'ont pas cessé d'être

ORTUODOXIË DES APÔTRES. 95

fidèles à la loi et aux Prophètes. Loin d'avoir diminué leur attachement au Mosaïsme, leur croyance en Jésus donna à leur piété une ferveur plus vive, à leur observance des pratiques mosaïques une rigueur plus sévère. Aussi, non-seulement ils restèrent orthodoxes, mais ils furent tenus orthodoxes par tous. Selon la réflexion de M. Renan, on considéra ces pieux fanatiques du même œil que les catholiques contemporains regardent les sectaires orthodoxes connus sous le nom de Chartreux ou de Trappistes.

Résumé.

§ I. A. — A côté du Messie conquerront annoncé par les Prophètes, s'était formé un second type, celui du Messie souffrant. En croyant reconnaître en Jésus le Messie souffrant, les Apôtres ne cessaient pas d'être orthodoxes.

B, — Au jugement des Apôtres, Jésus de Nazareth, venu pour accomplir la Loi et les Prophètes, avait prouvé qu'il était le Messie par ses miracles. C'est en faisant eux-mêmes des miracles aii nom de Jésus qu'ils enseignaient la Messianité de Jésus. Us n'avaient pas d'autre doctrine que celle de l'orthodoxie mosaïque.

Actes, II, 22; IV, 9, 10; V, 12, 14; X, 38, etc.

§ II. — La rigueur avec laquelle ils accomplissaient les prescriptions du culte leur avait valu la faveur du peuple. Le peuple les regardait comme des sectaires orthodoxes plus rigides que le commun du troupeau.

Actes, II, 46, 47 ; III, 1 ;IV, 21 ; V, 13, 26; X, 9.

§ llî. A, — Le gouvernement juif, pour éviter les répressions sanglantes des Romains, avait édicté des règlements sévères contre les attroupements. Les Apôtres, par leurs prédications sous le portique de Salomon, ayant provoqué des rassemblements considérables, année 35, furent arrêtés une première fois. Le Sanhédrin se contenta de leur donner un avertissement.

Actes, IV, 4, 18; XXIV, 12, 13, 18.

B. — Vers Tan 36, les troubles de la Samarie et réchauffourée de Tyrathaba ayant élevé au paroxysnie la rage du Procurateur Ponce Pilate, le Sanhédrin, alarmé, redoubla de sévérité à Tégard de ceux qui amassaient la foule. Les Apôtres furent arrêtés une seconde fois et condamnés, comme récidivistes, à la peine du fouet.

Actes, V, 40.

C, — Ce qui prouve que ces deux arrestations étaient dues à une violation de règlements de policé et non à une propagande hérétique , c'est que le diacre helléniste Etienne , ayant dit que Jésus était venu abroger la loi, fut appréhendé au corps et condamné à mort par la lapidation , conformément aux articles du code mosaïque. Les Chrétiens hellénistes, dontÉtienne était Tun des chefs, furentbannis de Jérusalem. Les Apôtres ne furent pas compris dans cette mesure : ce qui démontre invinciblement que le Sanhédrin et le peuple les considéraient comme des Orthodoxes.

Denté^onome, XVII, 1-7. Actes, VII; VIII f 1.

§ IV. — Les rapports des Apôtres avec Paul sont marqués au coin de la plus pure orthodoxie.

A. — Les abstentions de viandes des idoles, de chair étouffée et de fornication, que les Apôtres exigent des païens convertis, sont trois prescriptions du Mosaïsme rigide.

Actes, XV, 20-29.

B, — Lorsque Paul voit qu'il devient suspect aux Apôtres, que fait-il pour éviter la rupture? 11 fait circoncire Timothée, fils d'un Gentil et d'une Juive ; lui-même se soumet à un naziréat de quelques jours à Cenchrées. Or la circoncision et le naziréat sont deux pratiques exclusivement mosaïques.

Actes, X\l, 3;XVm, 18.

C. — A Jérusalem, que conseillent les Apôtres à Paul pour le réconcilier avec les Chrétiens « toua zélés pour la loi » ? Un naziréat de sept jours , et faire tondre quatre nazirs : deux actes relevant du fanatisme mosaïque.

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