‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 79 sur 113 · IV. — La Sœur-femme était une concubine · texte numérisé non relu

IV. — La Sœur-femme était une concubine

chrétienne.

Puisque la Sœur-femme qu'emmenaient les Apôtres non mariés ne pouvait être une épouse légitime, puisqu'elle n'était pas une missionnaire, on arrive déjà, par éliminations successives, à cette conclusion : c'était une concubine. Eh bien I il y a mieux qu'une démonstration par voie indirecte ; la preuve directe est là, tangible, historique, saisissante.

Le concubinage apostolique est avoué, à mots couverts, par saint Jérôme (Lettre à Eustochie : De Citstodiâ virginitatis) dans l'argumentation suivante : Saint Paul a prêché la continence par l'exemple aussi bien que par la parole. En effet, il est resté vierge, sans aucun ordre du Seigneur; il en avait d'autant plus de mérite que le sacrifice était volontaire, car : « N'avait-il pas le droit de mener une femme avec lui, comme tous les autres Apôtres? » Texte de Jérôme : « De vù^ginibus, inquit Apostolus, « praeceptum Domini, etc.. Je n'ai point reçu d'ordre « du Seigneur, dit l'Apôtre, relativement aux vier- « ges. — Pourquoi? ajoute saint Jérôme; parce que « cet Apôtre restait vierge par sa propre volonté et « non par aucun ordre de Jésus-Christ. Quelques- « uns ont prétendu que saint Paul était marié : ne « le croyez pas. En parlant de la continence, il « exhorte les Fidèles à rester vierges : « Je voudrais « voir, dit-il, tous les hommes dans le même état

â62 LES APÔTRES.

<c que moi. » Et ailleurs : « Je déclare aux person- (( nés qui ne sont pas mariées ou aux veuves qu'il (( leur est avantageux de demeurer en cet état, « comme j'y demeure moi-môme; » et encore :

c( N'avons-nous pas la faculté de mener des femmes « partout avec nous comme tous les autres Apô- « très? » Pourquoi donc le Seigneur, continue « Jérôme, ne lui a-t-il rien dit de la virginité? Parce « que les sacrifices volontaires faits à Dieu méritent <( une plus grande récompense. » (Édition Panthéon^ page 230.)

Ainsi, il n'y a plus à douter ; rà§e>.<pYjv -^^oixtua., la Sœur-femme du verset 5, 1 Corinth., IX, est une concubine. Non-seulement la Sœur-femme des Apôtres est une concubine, mais on sait son nom ; mais on connaît son histoire ; mais on a suivi son évolution de siècle en siècle ; on sait l'année exacte où elle a disparu, le Concile qui l'a définitivement condamnée, le numéro du Canon qui l'a pour toujours abolie. C'est l'Église catholique elle-même qui nous fournira la réponse et les preuves à chacun des points précédents.

Quel nom générique donnait-on aux Sœurs-femmes « que les Apôtres prenaient avec eux pour aller prêcher l'Évangile aux nations, pour introduire la foi dans les appartements des femmes? » Elles s'appelaient AgapèteSy mot grec qui signifie Bien-aimées ou Petites chéries. Est-il assez caractéristique, ce joli nom, tout parfumé d'amour! Quelle lumière il projette, à lui seul, sur la nature des fonctions que remplissaient les Sœurs-femmes ! Comme il renverse soudain, même sans l'aide des faits historiques, toutes les hypothèses extravagantes, toutes les subti-

lités inventées pour voiler ce curienx côté des moeurs apostoliques M Chaque Apôtre emmenait avec lui sa bien^aimée ou sa petite chérie^ voilà le fait. Gomment admettre dans cette tendre compa* gne de voyage « une missionnaire vénérable dont l'âge est hors [de tout soupçon {abbé Bergiet*) » ou une simple cuisinière « qui servait les Apôtres par piété et par charité {abbé Guyol)2 » Est-ce que par hasard, depuis la création du monde, jamais homme s'est avisé de dénommer />e^tV6 chérie la servante qui fait cuire ses choux et qui lui cire les bottes?

Si la moindre hésitation pouvait encore hanter l'esprit sur le genre de services que rendaient les Sœurs-femmes, écoutez la description que fait d'elles Toracle de TÉglise, le rédacteur officiel de la Bible canonique, l'éloquent et honnête saint Jérôme : « De Custodiâ virginitatis, p&ge 327. Je ne peux dire sans rougir, tant la chose est déplorable, quoique d'ailleurs elle ne soit que trop vraie, comment s'est introduite dans l'Eglise cette peste des femmes Agapètes! c'est-à-dire des femmes qui, sous un nom emprunté et sans être mariées, tiennent lieu d'épouses ! ou plutôt d'avoir des concubines d'une nouvelle espèce ; ou même des courtisanes qui ne se prostituent qu'à un seul homme ^I »

C'est donc en vain qu'on s'efforce de prêter aux Agapètes une virginité qu'elles n'ont jamais connue.

1. Voira rAppendice, ii° 10, Usage habite que C Église a fait des mots grecs,

2. Texte latin. « ...Unde in ecclesias Agapetarum pestis introiit? Unde sine nuptiis aliud nomen uxorum? Imo, unde no- Yum concubinarum genus? Plus inferam : Unde meretrices iinivirse?... » Édition de Y. Marianus.

Ces tentatives impuissantes d'atténuation apportent môme un surcroît précieux de faits et d'arguments en faveur de la thèse du concubinage. « Dans la primitive Église, dit Fabbé Guyot, Somme des Concifes, tome I", page 7i, en commentant le 3® canon du Concile de Nicée, des vierges consacrées à Dieu servaient. les ecclésiastiques pour un pur motif de piété et de charité. Saint Paul et les Apôtres s'en étaient servis pour introduire la foi dans les gynécées. Cette institution, comme tout ce qui est bon, dégénéra en désordres. Les Pères de Nicée y remédièrent par la défense faite aux clercs de vivre sous le même toit que les Agapètes. » Nous venons de voir dans saint Jérôme que saint Paul ne s'était point servi d'une petite chérie; ce qui, du reste, est conforme au texte et au sens du chapitre IX de l'Épître aux* Corinthiens. Quant à l'hypothèse de femme missionnaire, elle a été ci-dessus réfutée. Reste debout une seule chose vraie, incontestable : c'est que les Agapètes et les Sœurs-femmes sont une seule et même chose. Les Sœurs-femmes dont parle saint Paul étaient donc les concubines des Apôtres.

V. — LUnterprétation de concubine chrétienne est la seule qui s^adapte exactement aux textes^ aux raisonnements, au tempérament de saint Paul et à la Loi de psychologie morbide : concubinage mystique engendré par tout fanatisme religieux ou politique.

Tout ce qui dans les textes et dans les citations offrait quelque obscurité, s'éclaire maintenant du

LES APÔTBES ET LES SOSURS-FEMMES. 265

jour le plus vif. « N'avons-nous pas le pouvoir d'emmener une Sœur-femme, à8e>.<pi?iv yuvatxa? » L'expression de àSe).<pi?jv, sœur, placée avant yuvaïxa, se comprend dès lors avec netteté. Cette sœur est la petite chérie ou Agapète qui, chrétienne et membre de la Communauté chrétienne, appelait ses coreligionnaires <c mes frères »; elle-même était* appelée par eux « ma sœur ». Le terme de Àôe^(pY)v, sœur, indique clairement le caractère religieux de la femme et le lien qui l'unissait à la Communauté chrétienne.

Le terme yuvatxa, femme, placée après àôs>.<pi^v, sœur, désigne l'office que la sœur remplissait auprès de l'Apôtre qui était célibataire par vocation ou par abandon d'épouse. C'est la nature tendre et intime de cet office qui a valu à la Sœur-femme le nom topique de Agapète^ c'est-à-dire bien-aimée ou petite chérie.

On saisit maintenant toute la force du raisonnement de Jérôme en faveur de la continence de saint Paul, continence d'autant plus méritoire qu'elle était volontaire, car Paul avait droit d'emmener avec lui une petite chérie. On reconnaît combien elle concorde avec le sens du chapitre IX de l'Épître aux Corinthiens, avec l'ordre des arguments de Paul, avec les mots du texte grec et leur disposition grammaticale et logique. En effet, que dit saint Paul? Il est apôtre, donc il a les mêmes droits que les autres Apôtres. Or, ces droits sont : 1** d'être nourri aux frais de la Communauté ; S* d'emmener avec lui une petite chéfHe, également aux frais de la Communauté. Pourquoi insiste-t-il, dans le Chapitre IX, sur son droit à être nourri gratuitement? Parce que l'inéluctable nécessité de la vie physique le contraint de

266 LES APÔTRKS.

boire et de manger chaque jour. Pourquoi n'insiste-t-il pas sur son droit à mener avec lui une petite chérie?

1* Parce que dans la môme lettre, quelques pages auparavant, au Chapitre VU, il a déclaré être ennemi de tout commerce de Thomiae avec la femme : « VII, 1 : Il est bon à l'homme de ne toucher à aucune femme » ;

2* Parce qu'il s'est vanté de sa complexion foncièrement glacée : a VII, 7. Je voudrais que tous les hommes fussent en l'état où je suis moi-même » ;

3» Parce qu'il s'est glorifié de* vivre dans une continence absolue ; « VII, 8... Il est plus avantageux pour les hommes et pour les femmes de demeurer en l'état de continence comme j'y demeure moimême. »

Est-ce qu'après une profession de foi aussi catégorique et une condamnation aussi formelle de toute conjonction de l'homme avec la femme, Paul pouvait s'appesantir sur son droit à emmener avec lui une petite chérie? Non, assurément ; une telle prolixité eût été oiseuse et ridicule. « Quel fastidieux rabâcheur! » eussent dit les Corinthiens. Car il ne faut pas oublier que Paul écrivait à une petite Communauté et non à la postérité. Il écrivait pour être compris d'un petit groupe de Fidèles qui déjà le connaissaient, et non pas pour épargner des angoisses aux commentateurs de l'avenir. Qu'on se dépouille des sentiments et des idées du xix® siècle; puis, qu'on se mette en la place de saint Paul écrivant aux Corinthiens; est-il un homme, un seul, qui rédigerait le Chapitre IX autrement que Paul ne l'a rédigé? un seul, qui après les déclarations du Cha-

pitre VII ne se bornerait pas à constater simplement, au chapitre IX, le droit d*emmener avec soi une petite chérie, sans plus s'y étendre que ne Ta fait saint Paul? Gela est d'une évidence absolue. Par conséquent, le fait historique de concubines appelées petites chéries qu'emmenaient les Apôtres dans leurs tournées pastorales, est en concordance parfaite avec l'argumentation, avec le sens et avec les mots de la première Épître aux Corinthiens. Cette parfaite concordance, la, petite chêne est la seule qui la donne. Les autres interprétations, outre qu'elles sont absurdes ou imaginaires, rompent l'enchaînement des idées et du raisonnement de saint Paul ; elles font l'obscurité sur le verset 6 du Chapitre IX.

Tout d'abord, avec notre éducation philosophique, nous nous étonnons de cette apparition soudaine de Sœurs-femmes qui servent de concubines « par piété et par charité » à leurs chefs religieux. Et cependant, pour quiconque a étudié le cœur humain ainsi que les fermentations mystiques, ce phénomène se déroule à travers les siècles avec un caractère de constance tel qu'on peut l'ériger en loi. Cette loi peut se formuler ainsi : « Tout fanatisme, religieux ou politique, produit chez les femmes un dévouement absolu, corps et âme, en faveur des coryphées de ce fanatisme. » Le fanatisme est un genre d'amour plus violent peut-être que l'amour proprement dit. Or, toute personne qui aime ne s'appartient plus; elle devient esclave de l'objet aimé; elle fait consister son bonheur dans cet esclavage ou abandon total d'elle-même. Le fanatisme religieux ou politique se traduit par les mêmes symptômes dans les âmes exaltées, surtout chez les

femmes de condition inférieure ; dénuées d*instruction rationnelle , elles sont livrées sans réserve aux entraînements de Timagination. Or à nul autre moment le délire de l'enthousiasme ne sévit avec autant d'intensité qu'aux premiers pas dans la voie nouvelle. Le fait est si bien connu que « la ferveur du néophyte » est passée en proverbe. Toute religion naissante, toute secte à son aurore a eu ses martyrs et ses agapètes. Le concubinage de deux fanatiques, homme et femme , n'est pas un cas de pure physiologie ; c'est une sorte d'union fondée sur une communauté de foi et résoluble au gré des deux parties. II se distingue aiqsi du mariage civil , fondé sur la raison et contracté sous les auspices de la société ; le mariage civil ne peut être dissous, quand il l'est, que par la société elle-^même.

Ce n'est pas seulement dans les siècles passés que l'Histoire nous présente de nombreux faits d'Agapétisme; dans notre siècle, à l'époque contemporaine, pullulent ces ménages plus ou moins temporaires qu'a formés le fanatisme religieux ou social. Les pays et les classes qui en fournissent le plus d'exemplaires sont ceux où suppurent avec le plus de virulence les deux mysticismes religieux et socialiste. L'empire où le peuple a le moins de raison et l'imagination la plus inflammable, est la Russie; il n'est pas un verset de l'Évangile qui n'ait donné naissance à une secte*; il n'est pas de malheur public ou privé qui n'ait enfanté une utopie socialiste aspirant à corriger l'infortune écrasante du moment. £h bien, la Russie est l'État où se forment

1. Dans la seule année de 1878, il est éclos 137 sectes nouvelles.

avec le plus do fréquence et de facilité les concubinages agapétiques. Chez toutes les nations européennes , TAgapétisme règne en général , dans les classes où Tinstruction scientifique et le bien-être matériel n'ont pas équilibré la raison ni apaisé les révoltes de la faim. La misère fait naître les utopies socialistes; les utopies recrutent leurs fanatiques; et la communauté de fanatisme engendre les concubinages agapétiques*. Telle est la loi de la Psychologie morbide.

Puisque TAgapétisme est une loi des fanatismes, rien d'étonnant que les Apôtres aient eu des Agapètes. Le phénomène s'était produit des milliers d'années avant eux ; il se produit encore vingt siècles après eux , sous des noms variés et des formes changeantes, selon la nature des milieux et selon l'évolution des mœurs; mais, quant au fond, il est resté toujours le même.

Le chapitre VII est consacré à une notice historique sur les Agapètes ; on y verra quel fut le développement de cette institution, les scandales qu'elle engendra , et les efforts que firent les conciles pour l'abolir. Frappée pour la première fois au concile d'Elvire en 309 (canon 27») , elle fut l'objet d'une interdiction particulière au concile de Nicée en 325 (canon, 3®) ; mais le coup fut loin d'être mortel. L'institution de ces pieuses concubines continua de fleurir sous différents noms pendant plusieurs siè-

1. S'il n'était pas interdit de franchir « le mur de la vie privée » , rien ne serait plus aisé que de citer plusieurs faits de cette nature. Du reste, personne n'ignore que les plus célèbres agitateurs politiques ou socialistes du XIX^ siècle ont eu leurs Agapètes.

des; elle ne fut définitivement supprimée qu'au concile de Latran en 1139 (canon, 26').

En résumé : 1* les Apôtres avaient, dans leurs tournées pastorales, le droit d'être hébergés personnellement aux frais des communautés et de faire héberger une Sœur-femme qu'ils emmenaient avec eux ;

2° Cette Sœur-femme était une concubine chrétienne ;

3"* Ces concubines chrétiennes s'appelaient Agapètes, c'est-à-dire Bien-aimées ou Petites Chéries;

i'' L'institution dés Agapètes, après de nombreuses vicissitudes, a été supprimée définitivement en 1139 par le concile de Latran.

LES APÔTRES ET LES SCEURS-FEMMES. 27i

TROISIÈME SECTION

CONCUBINAGE RELIGIEUX DES APÔTRES ISSU DE LEUR ORTHODOXIE MOSAÏQUE ; CONCORDANCE DU CONCUBINAGE AVEC LA THÉORIE PAULFNIENNE DU MARIAGE ; ADMISSION DU CONCUBINAGE PENDANT PLUSIEURS SIÈCLES DANS LA DISCIPLINE DE L*ÉGLISE.

I. — Motif religieux pour lequel les Apôtres, dans leurs tournées chez les Païens, emmenaient une concubine chrétienne.

Le concubinage agapétique est né du fanatisme uni à la physiologie : voilà la source originelle reconnue. L'Agapète, concubine des Apôtres, s'est constituée plus tard en une espèce d'ordre religieux dont on suit les évolutions dans le cours des siècles : voilà le fait établi sur le roc indestructible de THistoire. Après une telle démonstration, la critique aurait le droit de regarder sa tâche comme achevée : la preuve est complète. Eh bien ! la critique ne s'en contentera pas ; à la lumière elle ajoutera des flots de lumière ; à la preuve rigoureuse , un surcroît de preuves non moins puissantes ; de telle sorte que ce problème d'histoire religieuse n'aura pas un seul point qui soit obscurci par la pénombre d'un doute.

Pourquoi les Apôtres, au lieu de laisser les Petites

Chéries à Jérusalem, les emmenaient-ils avec eux dans leurs missions ? La raison physiologique semble suffisante ; elle ne nous suffira pas ; car on pourrait objecter qu*il y a des femmes partout, et que de pauvres gens, comme les Apôtres, auraient pu ne pas se donner la peine de traîner avec eux un iînpedimentum tel que Test une épouse, même provisoire. La raison qui avait dicté aux Apôtres leur manière d*agir était prise à la racine môme de leurs convictions religieuses. Emmener une concubine qui partageait leur foi , s'imposait à ces fervents Israélites comme une œuvre de prudence et un acte de sagesse au point de vue de leur intérêt le plus cher et le plus précieux : celui de leur salut I La crainte d'enfreindre Tune des plus sévères prescriptions de la loi, tel a été le mobile, non pas unique, mais principal, de leur conduite.

La loi hébraïque déclarait criminel tout commerce d'un Israélite avec une femme étrangère, parce que ce commerce induisait à l'adoration des fausses divinités. L'Ancien Testament donne sur ce point des témoignages décisifs.

A. « Deuté'onome y VII, 3. Vous ne contracterez point de mariage avec ces peuples , dit le Seigneur ; vous ne donnerez point vos filles à leurs fils, et vous ne recevrez point leurs filles pour les donner à vos fils. — 4. Car elles les détourneraient de moi; ils se serviraient des dieux étrangers ; et la colère du Seigneur s'allumant contre vous, il vous exterminerait bientôt. »

La môme défense se trouvait déjà dans V Exode; le motif donné est le même, c'est l'entraînement du mari par la femme au culte des Idoles :

B. « Exode, XXXIV, 15. Ne faites point d'alliance avec les habitants de cette terre, de peur que, quand ils se seront corrompus avec leurs dieux et qu'ils leur auront sacrifié, quelqu'un d'entre eux ne vous invite à manger de ce qui leur a été immolé ; — 16. que vous ne fassiez épouser de leurs filles à vos fils , et qu'après s'être corrompues elles-mêmes avec leurs dieux , elles ne portent vos fils à se corrompre par ce culte abominable ^ »

Les Nombres donnent un exemple de cette fornication des Hébreux suivie d'un châtiment terrible.

C. « Nombres, XXV, 1. En ce temps-là, le peuple commença à tomber dans la fornication avec les filles de Moab — 2. Et elles invitaient le peuple aux sacrifices de leurs dieux ; le peuple mangea des victimes et adora les dieux qu'elles adoraient. » De là, colère du Seigneur : vingt-quatre mille Israélites périssent (verset 9).

D. C'est par suite de sa fornication avecDalila, fille des Philistins, que l'Hercule hébreu, Samson, avait succombé [Juges, XVI).

E. Mais nul exemple n'est aussi frappant que celui du brillant roi d'Israël Salomon. Longtemps Salomon fut non-seulement le plus magnifique, mais encore le plus sage des monarques. Malheureusement, dans un âge avancé, il remplit son harem de femmes étrangères ; celles-ci lui amollirent le cœur et l'inclinèrent vers les idoles. Le Seigneur l'en punit en divisant son royaume, dont une partie, la plus grande, passa sous

1. Voir aussi, Genèse, XXXIV, 14, la réponse des frères de Dinah à Sichem.

Voir Deutéronome, XVII, 4, 17.

le sceptre d'une autre famille (III Rois, XI, 1-13). Ghâtiment mémorable , que les conducteurs dlsraêl ne manquèrent jamais de rappeler à leurs concitoyens afin de les éloigner de toute union avec les femmes païennes {Néhémie, XIII, 23-26 | Esdi^as, X, 2-17*).

Aussi, dans la conférence que Paul et Barnabe eurent à Jérusalem avec les chefs de TÉglise {Actes des Apôtres^ XV), où Ton discuta sur la ligne de conduite à suivre envers les Gentils qui se convertissaient, il fut décidé qu'on serait indulgent à leur égard , sauf sur trois points , dont Tobservance fut strictement exigée :

l» S'abstenir des chairs étouffées et du sang;

2** S'abstenir des viandes provenant des sacrifices offerts aux idoles ;

3® S'abstenir de la Fornication ou commerce avec les femmes païennes.

« Actes des Apôtres^ XV, 19. Je juge, dit Jacques, frère du Seigneur, qu'il ne faut point inquiéter ceux des Gentils qui se convertissent à Dieu ; — 20. mais qu'on doit leur écrire qu'ils s'abstiennent des souillures des idoles, de la fornication, des chairs étouffées et du sang. »

Le mandement que les Apôtres envoyèrent aux Gentils d'Antioche par l'intermédiaire de Paul et de Bar Nabas , était ainsi conçu : « Actes des Apôtres^

1. Saint JÉRÔME, p. 529. Lettre à Vital en 396 : « Salomon s'est livré au plaisir avec tant de fureur qu'il a entretenu jusqu'à 700 femmes et 300 concubines, et un nombre infini de jeunes filles qui servaient à ses plaisirs; et, après avoir abandonné le dieu de ses pères, il éleva des autels aux idoles de plusieurs nations ; perdant ainsi le titre de Ididia, c'est-à-dire le bien-aimé du Seigneur, pour celui d'amateur de femmes, r

XV, 28. Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne point vous charger d'autres choses que de cellesci, qui sont nécessaires : — 29. C'est de vous abstenir de ce qui aura été sacrifié aux idoles , du sang, des chairs étouffées et de la fornication. Adieu*. » Or ces prescriptions sont celles mêmes que Jéhovah avaient promulguées {Genèse, IX, -i | LévUique, m, 17 I Deutéronmie^tW, 16; VII, 3 | ^arorfe, XXXIV, 15-16 I Nombres, XXV, 1, etc.). Elles sont le fond même du Judaïsme. Il est clair que les Apôtres et les frères de Jésus, rigides orthodoxes, n'auraient point défendu aux Gentils ce qu'ils se seraient permis à eux-mêmes. S'ils ont prohibé la fornication, c'està-dire toute conjonction avec les femmes païennes, c'est que conformément à la loi de l'Éternel ils repoussaient la fornication avec horreur. Ils savaient par leur histoire nationale que ces unions hybrides avaient toujours fait glisser les enfants d'Israël dans le plus abominable des crimes, l'adoration des idoles. Ils savaient par l'exemple de Salomon que la sagesse humaine est impuissante à résister aux séductions de la femme , et que fréquenter une païenne , c'est se vouer fatalement à la perte de la Foi. Quant au châtiment terrible que Jéhovah inflige aux coupables, comment l'auraient-ils oublié? Est-ce que la ruine de l'empire hébreu, est-ce que l'esclavage où les avait réduits l'étranger, n'étaientpasles conséquences de leur infidélité à Jéhovah, la juste punition de leur fornication avec les femmes païennes? Ces maux

1. Voir aussi Actes des Apôtres, XXI, 25. | Voir aussi Gâtâtes, V, 19, la Fornication nettement distinguée de Timpudicité et de la dissolution. | II Corinth,, XII, 21. f Apocalypse, II,

étaient là , sous les yeux des Apôtres, et les accablaient de leur poids. Rien de plus naturel qu'ils aient proscrit la fornication avec une inflexible rigueur.

Ils avaient proscrit la fornication; oui, sans doute. Le célibat était la loi, au moins provisoire, des chefs de la Communauté chrétienne. Mais Tesprit a beau crier au corps : Souviens-toi de la défense de Jéhovah! Le corps sain, bien portant, qui se dilate aux rayons du soleil oriental, ce corps-là sent s'allumer en lui les ardeurs de l'amour; la volonté de résister faiblit sous l'aiguillon incessant des digestions bien faites * ; et purs une voix perfide, celle de la volupté, insinue tout bas que la punition est éloignée, tandis que le plaisir est proche.... Et voilà la chute accomplie ! une fois dans les bras de Dalila, Samson est perdu ; une fois adonné aux femmes étrangères, Salomon le Sage dérive au plus affreux délire : il trahit l'Éternel, son Dieu I

Tel est le danger qui menace la Communauté naissante; comment le conjurer? Car, si la Communauté n'est pas tenue soigneusement à l'écart des Infidèles, si elle laisse s'infiltrer en elle un poison

1. TÉRENCE, V Eunuque, acte IV, scène 6 : « Sine Libero et Cerere Venus friget. »

Saint Jérôme, De Custodia virginitatis : « Irrigata humus spinas libidinum germinat. »

— Lettre au prêtre AmanduSy p. 508 : « La bonne chère est la source de Timpureté. »

— Lettre à une veuve des Gaules, p. 605 : La bonne chère est fatale à l'innocence. » •

— Sur la Viduité, à Furia, p. 301 : « Le Vésuve et l'Olympe ne sont pas plus embrasés que le corps d'une jeune personne quand il est enûammé par la bonne chère et par le vin. »

tel que le commerce avec les femmes païennes, la Communauté ne pourra résister; elle se dissoudra. L'institution ôespelites chéries ou Agapètes écarta ce péril; elle permit aux chefs de l'Église de garder le célibat et à la fois d'éteindre les désirs de la chair sans courir le risque de compromettre leur foi. A l'enthousiasme que donnent ordinairement les croyances nouvelles, les Agapètes joignaient le zèle propre au caractère féminin, de sorte que, loin d'affaiblir la foi des maîtres qui les avaient converties, elles attisaient la flamme de leur prosélytisme. Fières de vivre auprès des dépositaires de la doctrine, elles puisaient dans cette association un surcroît de dévouement au nouvel Évangile.

II. — Le concubinage, partie intégrante des mœurs de tout le monde ancien^ n^avait rien qui pût exciter la répugnance des Apôtres.

Pourquoi s'étonnerait-on de ce pieux concubinage? A ne considérer que la condition des femmes en Orient et l'état des mœurs asiatiques, ces deux choses suffiraient amplement pour l'expliquer. Là oii règne la polygamie et sévit l'esclavage; là où, par suite des hasards de la guerre, femmes et filles du plus haut rang sont jetées sur les marchés et vendues au dernier enchérisseur*, il est impossible que

1. Au temps même des Apôtres, après le sac de Jérusalem en 70, plus de cent mille jeunes gens de tout sexe et de tout rang furent vendus par les Romains. Les lupanars de Rome regorgeaient de jeunes filles appartenant à l'aristocratie juive.

IG

la feipme ait pour la chasteté le culte qu'ont développé chez elle dix siècles d'une civilisation protectrice. Il est impossible qu'habitué à trafiquer de la femme comme d'une marchandise, l'homme ait pour la femme l'estime et le respect, fruits d'une longue éducation philosophique. Mais il y a une raison bien plus forte encore : c'est que le concubinage, loin d'être une anomalie, était partie intégrante des moeurs du monde ancien tout entier. Le concubinage existait en Palestine depuis la formation de la nation juive. Tous les patriarches, Lamech, Abraham, Jacob eurent en même temps que leurs épouses légitimes plusieurs concubines ou femmes du second rang. Le concubinat servait d'auxiliaire à la polygamie; il était fondé sur le désir d'augmenter la force et la prospérité nationale par l'accroissement de la population. Tel n'était pas sans doute le mobile du concubinage des Apôtres ; mais le fait de l'antique institution du concubinat prouve que cet état, si anomal à nos yeux, n'avait rien qui pût révolter les consciences apostoliques: depuis plus de mille ans il était passé dans les mœurs hébraïques.

Sous la République romaine, le concubinat était réglé selon que l'alliance d'un citoyen romain se faisait avec une femme d'origine romaine, libre et non parente, injustœ nuptise et kgitimx; ou avec une étrangère, une esclave ou une parente, nuptise injus' tœ et illicitx^. On sait qu'au temps même de Jésus, l'empereur Auguste promulgua la loi Julia et Pap-

1. Voir Appendice, n* 11, le Concubinat à Rome, Voir aussi le livre si remarquable de M. Fustel de Coulan- GES : la Cité antique.

pia, qui confirmait au concubinat son état légal, loi nécessaire, tant les unions de ce genre étaient devenues nombreuses. «Le concubinat était si fortement entré dans les mœurs romaines que, parmi les prestations de nature fournies par l'État aux gouverneurs de provinces, se trouvait une concubine ; et cela, non point sous la République, mais au ni*" et IV® siècle de Tère moderne. » Dictionnaire de Larousse *.

Naturellement, les Romains, en subjuguant le monde ancien, portaient dans les pays annexés leurs mœurs et leurs coutumes. Le spectacle du concubinage s'étalait donc publiquement au regard de tous comme une institution légale. Il s'ensuit que les Apôtres trouvaient chez les conquérants l'exemple des mœurs qu'avaient pratiquées leurs vénérés patriarches*.

A ces faits s'ajoute un dernier fait d'une importance autrement grande relativement au cas des Apôtres. Si le concubinat florissait à côté des noces légitimes dans les rangs des hommes libres, il était Vunique fmine du mariage pour l'autre classe, la plus nombreuse du monde romain, celle des esclaves'. « La loi n'accordait pas à l'esclave le droit de se marier; lejmariage avec ses effets civils et son caractère moral était réser\'é à l'homme libre. Aux yeux du législateur, l'esclave n'avait pas de femme légi-

1. De nos jours, les Hollandais, afin de recruter des soldats dans la guerre qu'ils font aux peuplades barbares de Sumatra, stipulent, entre autres avantages, qu'ils fourniront à chaque volontaire une concubine indigène.

Page 1