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LA FORME BLANCHE

C'était certe un cheval ! Cela ne devait être Autre chose! et, pourtant, je pouvais en douter... Son aspect ambigu me faisait hésiter...

Puis, je m'apercevais qu'il avait bien des maîtres.

Oui ! des gens modelant leur marche sur la sienne.

Avec je ne sais quel singulier apparat,

Le suivaient... Et je fus, autant qu'il m'en souvienne.

Tout saisi quand passa juste devant mes saules

Au lieu d'un cheval blanc, un cercueil sous un drap

Que portaient six géants sur leurs larges épaules I

42 LES A'PPAUITIONS

Y penser glace de frissons,

Produit comme une peur magique...

Ils sont terribles les poisons !

Ils gorgent maints fruits de buissons, Maint reptile errant léthargique, Y penser glace de frissons !

Ils couvent parmi les gazons, Chez la fleur la plus magnifique ; Ils sont terribks les poisons !

Par eux, subtils en trahisons, Un dard d'insecte est maléfique; Y penser glace de frissons !

Au verre blanc de leurs prisons Notre œil gêné regarde oblique..

Ils sont terribles les poisons.

Les touchant, pleine de façons, Notre précaution s'applique...

Y penser glace de frissons !

Ils nous hantent 1 dans nos maison C'est comme un hôte fantastique :

Ils sont terribles les poisons.

La Mort a ses noirs écussons Sur plus d'un flacon hermétique.

Y penser glace de frissons !

Viande, liquide, exhalaisons, Suc herbeux, poudre métallique.

Ils sont terribles les poisons.

Si l'air qu'on hume sans soupçons Était leur agent diabolique?...

Y penser glace de frissons !

L'homme ourdit leurs combinaisons.

Mais la Nature les fabrique.

Ils sont terribles les poisons.

L'un vous prend comme les boissons, On meurt dormant épileptique...

Y penser glace de frissons !

L'autre en muettes pâmoisons

Vous verdit, vous boit, vous dessique.

Us sont terribles les poisons.

De chaud vous devenez glaçon, De blanc, charbon cadavérique.

Y penser glace de frissons !

Tel fait un mort plein de raison Un clairvoyant cataleptique...

Ils sont terribles les poisons.

Jamais nous ne les connaissons, Car ceux mêmes que l'on pratique — - Y penser glace de frissons ! —

Nous trompent. Oui ! nous les dosons...

Mais ils ont la dose élastique.

Ils sont terribles les poisons.

Si par certains nous guérissons Ennui, remords ou mal physique, — Y penser glace de frissons ! —

En détail nous nous flétrissons Mangés par leur dent narcotique...

Ils sont terribles les poisons.

Mais, sur-le-champ nous trépassons

Quand c'est Lui qui nous intoxique

Leur .monarque, Acide Prussique.

Y penser glace de frissons !

Ils sont terribles les poisons !

Le sang accomplit son mystère :

Il engendre l'humanité De tous points, corps et caractère.

Il suit son cours héréditaire Au gré de la Fatalité, Charriant sans fin sur la terre La Vertu, la Perversité, La Maladie et la Santé,

Agent double, à la fois la source et la pâture De la fraîcheur et du cancer,

Il fait rintégrité de Tâme et de la chair Gomme il en fait la pourriture.

S'il diminue ou s'il augmente, L'esprit en souffre avec le corps ; Tous deux sont fiévreux s'il fermente, Et quand il s'arrête, ils sont morts.

Gomme il fait des cheveux, des ongles et des dents,

Il organise dans la tête

Des vouloirs froids, tièdes, ardents, La lumière ou la nuit, le calme ou la tempête.

G'est lui l'animeur clandestin Qui, pendant un temps incertain, Roule la vie et les pensées, La raison ou le pur instinct

Dans tant de formes nuancées Qu*a si sourdement composées Son flux obscur et serpentin.

Ce liquide rouge et grenu, Si chaud quand il est contenu, Et qui, versé, froidit si vite, Noircit, se corrompt tout de suite..

C'est la cause dont les effets Sont les regards, gestes, paroles, Les sentiments graves, frivoles.

Tous les actes bons et mauvais.

Oui ! tout ce que Thomme imagine Provient du manège du sang Qui, $ans cesse, humecte en Fusant Le cd3ur, pivot de la machine.

Cette eau couleur de braise et de soleils couchants C'est la Science, TArt, les Désirs, les Penchants,

Tout ce qu'on dit sublime, innocent et coupable Et, tel va rhomme, commençant Invisible larve du sang, Pour finir atome impalpable.

Plus d'une âme en dépit de sa croyance altière

Demeure interdite parfois Quand, jusqu'à son oreille, ainsi monte la voix

De la sardonique Matière.

Par ces avis d'en bas qui reviennent sans trêve Il semble que l'on soit puni

D'avoir trop à l'avance assis dans l'infini La sécurité de son rêve.

Elle rôde la châtelaine, .

Fantômç triste et regrettant,

Dans la chambre au grand lit d'ébène.

Elle flotte ou marche incertaine, Comme une vapeur de 1 étang...

Elle rôdé la châtelaine.

Son œil mort de pauvre âme en peine

Darde un long regard furetant

Dans la chambre au grand lit d'éhèue.

Chaque nuit, elle s'y promène Cherchant celui qu'elle aima tant.

Elle rôde la châtelaine.

A sa Rencontre toujours vaine

Elle va toujours s'entêtant

Dans la chambre au grand lit d'ébène.

D'allure imposante et hautaine, Si mélancolique pourtant, Elle rôde la châtelaine,

Ayant comme une ancienne reine

Un geste qui monte et s'étend

Dans la chambre au grand lit d'ébène.

D'un pas furtif comme une haleine Qui ne se voit, ni ne s'entend, Elle rôde la châtelaine.

Haute en son blanc linceul qui traîne,

Ici, là, touchant, visitant...

Dans la chambre au grand lit d'ébène

Sa présence évoque, ramène Le charme jadis existant :

Elle rôde la châtelaine.

Et les murs sous leur vieille laine Plafond, meubles, ont l'air content Dans la chambre au grand lit d'ébène.

Or, la lune bonne et sereine Rit au vieux carreau miroitant.

Elle rôde la châtelaine

Tandis qu'un rossignol égrène

Ses soupirs se répercutant

Dans la chambre au grand lit d'ébène.

Il vrent là des bois, de la plaine Un murmure vague et chantant...

Elle rôde la châtelaine...

Mais, d'une manière soudaine,

La porte s'ouvre, au même instant...

Dans la chambre au grand lit d'ébène

Surgit un spectre : quelle scène !

C'est son bien-aimé qu'elle attend !

Et la Mort les ressuscitant

Pour leur passion surhumaine

Ame et corps, tels qu'aux jours d'antan

Joint le page et la châtelaine

Dans la chambre au grand lit d'ébène !

Blondes, brunes, châtaines, rousses, En grand deuil, minaudant avec de petits cris, Les sept veuves, ainsi, content que leurs maris

Tous les sept eurent des morts douces :

La première gémit : « Mon époux, grand dormeur.

Un soir se couche en belle humeur.

Le matin, il dormait calme à sa même place,

Mais c'était d'un sommeil de glace. »

€ A tout propos, le mien avait, geint la seconde,

Une intarissable faconde...

Un jour, en prononçant : « Que veux-je dire encor ? »

Il tomba d'un coup raide mort. »

Bas, la troisième fait ; « Le mien, dans la nature Je ne sais comment dire ça...

Aimait près d'une haie à... bref, il trépassa Dans l'accroupi de sa posture. »

La quatrième avec force gestes, s'exclame :

« En fumant, le mien rendit l'âme...

Si bien qu'on le coucha dans sa bière, gardant Encor sa pipe entre ses dents. »

« Mon mari décéda, soupire la cinquième Quand il écrivait ceci même :

t Ma santé refleurit ! Jamais en vérité Je ne me suis si bien porté. »

La sixième sanglote : « Ah ! cher époux I sa perte Navre mon cœur ! mais il eut certe

La plus joyeuse mort du monde, celui-là...

II mourut, riant aux éclats I »

« Eh bien I dit la septième avec un œil noyé, Le mien eût le trépas le plus émerveillé, Puisque juste il mourait lorsque sa chair ravie Exhalait dans mes flancs les germes de la vie !... >

Sans doute, elles voulaient savoir Si pour d'autres la mort serait si fortunée.

Car peu de temps après, les sept femmes en noir

Recontractaient une hyménée.

58 LES AJ^PARITIONS

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