LE LIERRE
Non! jamais je ne vis de rocher plus affreux Ceinturé large et dru d'un plus superbe lierre
Ayant l'énormité verte aussi singulière Epanoui si frais sur un gris si cendreux.
Et pourtant, tout en haut, le fantastique bloc
Trônait sur une côte absolument chenue.
Qu'importe I l'arbrisseau né de la pierre nue
Avait fait sa noueuse étreinte autour du roc.
Et comme je quittais le soir'ce coin farouche, Devinant ma pensée — avec leur voix sans bouche Les choseis tristement me chuchotaient en chœur :
€ Ce lierre te suivra longtemps quoi que tu fasses ! Pur symbole qu'il est des souvenirs vivaces S'obslinant à verdir la pierre de ton cœur ! »
Empaillé?... C'est indéniable I...
Mais qui donc de la sorte a bien pu l'empailler ?... Qaelqne étrange savant? peut-être un vieux sorcier?
A moins que ce ne soit le diable ?...
Dans le jeu des ombres furtives Et des lueurs frôlant tel meuble ou tel portrait, Par sa présence il met comme un frisson discret
Sous la stagnante des solives.
La pulsation de la vie Habite obstinément ce mannequin noir-bleu Dont Tair si naturel, si vrai, surprend si peu
Que personne ne s'en défie.
Il faut avoir touché la bête Pour se persuader qu'elle n'est qu'un objet ; Et même encore après, de loin, on est sujet
A lui voir remuer la tête.
Au-dessus de la cheminée, Rapace, il apparaît perché, tel qu'au moment Où d'un arbre il allait se ruer lourdement
Sur la charogne empoisonnée.
Oui ! son beau plumage sévère Couve en le trahissant l'animé de son corps ! Ce n'est sûrement pas le froid regard des morts
Qui reluit dans son œil de verre.
Bourré d'ouates et de laines, Malgré les fils de fer qui remplacent ses os, Il demeure encor là, le chacal des oiseaux.
Le carnassier des grandes, plaine».
Dégageant des songes funèbres, Il incarne le deuil et le mauvais destin, Comme il évoque aussi ce spectre clandestin.
Prince du mal et des ténèbres.
C'est pourquoi dans ma solitude, Lui voyant si vivants ailes, yeux, ongles, bec. Maintes fois, j'en ai peur, et je l'évite avec
Une réelle inquiétude.
Fin d'automne, quand il brouillasse, Le soir, quand ses pareils ici viennent rôder, Je frémis, en étant presque à me demander
Si ce n'est pas lui qui croasse !