LE CHEVAL BLANC
En avançant, voici, glacé d'horreur suprême, Ce qu*en un de ces fonds les plus hideux du val Je vis distinctement dans le jour déjà blême :
Grimpé rampeusement par ses pattes bossues.
Plein d'une soif tenace, un peuple de sangsues S'abreuvait aux flancs creux du fantôme-cheval.
Morne, au pied d'un arbre enchaînée, La pauvre bête se laissant Goutte à goutte pomper le sang, Inclinait sur les joncs sa tête résignée
Au moment où j'allais pouvoir le secourir.
Tari, desséché, roide, il tombait pour mourir. Et je m'enfuis, plaignant l'humble victime, comme Je maudissais son bourreau — l'homme !
J'ai longtemps conservé la peur De cette sinistre rencontre.
Et, parfois, quand le soir exhale sa vapeur, Mon souvenir- me la remontre
La grande forme blanche, affreuse de stupeur !
Etirant leurs ongles qui raclent.
Avides, au bout des roseaux
Ils tendent leurs brûlants naseaux
Et sourdement grondent, renâclent.
Soudain, l'odeur de la femelle Les a soulevés furibonds...
Dans la clairière, à mêmes bonds, Us viennent d'arriver comme elle.
Avec des courbes de serpents, La queue allant, venant, dressée, Cou tortu, babine froncée, Ils s'entre-regardent rampants.
Et, brusquement, pour la tigresse Les trois tigres se sont rués I Et déjà les voilà noués :
Elle, en miaulant -se caresse.
Et la rage confond ces bêtes Voulant le massacre et la mort, De tout l'épouvantable effort De leurs membres et de leurs têtes.
Crispée aveugle comme un ver.
Sans qu'elle s'ôte et se rabatte.
Plonge et replonge gueule ou patte Dans la nuit rouge de la chair.
C'est un bloc jaune à barres noires Qui moutonne et grouille, grinçant, Mêlant des baves dans du sang Et des griffes dans des mâchoires !
Mais leur embrassement hideux Se desserre... De chacun d'eux Sort du râle, puis du silence.
Et la mort de ses trois amants S'achève lente, aux bâillements De la tigresse en somnolence.