DANS LES BOURBIERS
Et, deux fois se figea mon sang Quand le vieillard, vite, en passant, Me décocha cette parole :
— « Tournez bride ! m'entendez-vous !
Sinon, la nuit va dans ces trous Vous embourber avec la Folle ! >
Leur fond a pris des couleurs vertes, Ainsi que leurs bords il fleurit, Avec les eaux vives sourit Et songe avec les eaux inertes.
Ils pompent la fraîcheur de Tombre Et le vertige du parfum Dans un clair-obscur gris et brun Que le feuillage rend plus sombre.
A Tordinaire ils n'ont pour hôte Que rhumble infiniment petit Et leur calme se divertit D'un grillon qui rêve ou qui saute.
Puis, sur leurs parois se rassemblent Des papillons dont le vol doux Evente les petits cailloux
Parmi les brins d'herbe qui tremblent.
Ouvrage de la main humaine, Ils deviennent plus ou moins tôt Creux de colline ou de plateau.
Plis du vallon ou de la plaine.
Au gré de la température Travaillés pair Teau, les gazons, Ils prennent comme les façons Et. les aspects de la nature.
Egouttoirs des prés, des pacages, Des taillis, des vignes, des champs, Sous l'es buissons droits ou penchants, Ils ont des airs de marécages. .,
Un peu de Tâme de la terre Et diî fantastique du soir Y couve. Ainsi qu'en un puits noir On y sent ramper dii mystère.
Quand les soleils couchants s*y dardent, Ils font des cloaques de sang.
Et, lorsque la lune y descend, Des gouffres blêmes qui regardent.
Il en est où le pied s'enfonce,
De secs, de nus et de boisés ; Les uns que la pluie a creusés Et d'autres comblés par la ronce.
On en trouve où, saillant dififormes, Des végétements racineux S'enchevêtrent, semblent des nœuds D'immobiles serpents énormes.
Infiltrés par des eaux lointaines Ou proches, suivant les terrains, Ceux-ci sont des lavoirs chagrins, Ceux-là de riantes fontaines.
Plusieurs herbus, d'un mouillé vague, Montrent maint champignon nabot Rosé sous son petit chapeau Et collerette de sa bague.
D'autres humides — bourbeux presque.
Seront la tranquille oasis
Du mignonnet myosotis
Et du gros chardon gigantesque,
Tout le jour longés par la chèvre.
Aux crépuscules pluvieux Ils sont l'abri mystérieux Du lapin sauvage et du lièvre.
Comme aussi, la perdrix blessée Les rencontrant sur son chemin S'y blottit contre l'être humain Qui la poursuit dans sa pensée.
Courbant sa tête plate et rase La couleuvre guettant de haut Attend longuement qu'un crapaud Vienne y bomber l'herbe ou la vase.
Certains, broussailleux dans l'eau morte,
Se voient franchis par un grand loup
Faisant basculer sur son cou
Le mouton bêlant qu'il emporte.
Au long des routes et des chaumes Parfois la misère, le soir, Sur leurs rebords fera s'asseoir, Dormir pu songer ses fantômes.
Entre Jeurs ajoncs, leurs fougères, Ils deviendront les auditeurs D'un colloque de malfaiteurs, D'une causette de bergères.
L'un entend rire d'allégresse Comme l'autre entendra pleurer.
Plus d'un surprend à soupirer Deux voix. qui fondent leui* ivresse.
Car çà et là, tel couple y tombe.
Figurant aux pâles clartés Deux amants morts ressuscites S'étreignant dans la même tombe.
Le silence qui les écrase, La moite horreur qui les enduit, En font une chose de nuit Bâillant dans une louché extase.
Et, quand la nature s'endeuille, Ils sont la tranchée où, souvent, On voit balayés par le vent Bien des cadavres de la feuille.