‹ Les architectes des cathédrales gothiques; étude critiqueChapitre 7 sur 29 · AMIENS · texte numérisé non relu

AMIENS

seu gallice appareilleur ». Lorsque la dénomination de magister operis, de « maître de l'œuvre », est accompagnée de l’un des termes techniques qui viennent d’être rappelés, ou quand le contexte permet d'affirmer qu'il s’agit bien de travaux d'architecture proprement dits, le doute n’est plus permis, et la signification est incontestable. C’est, pour la période gothique, le cas le plus fréquent.

Chaque cathédrale a eu son maitre d’œuvre, qui a proposé et fait adopter ses plans par le chapitre, qui a dirigé les débuts de l’entreprise et choisi ses collaborateurs; les monuments secondaires ont été édifiés de la même facon ; mais, tandis que les grandes cathédrales, dont la construction traînait souvent en longueur faute de ressources pécuniaires, eurent toujours ou presque toujours un maître d'œuvre, payé à l’année et même pensionné, qui était chargé de la direction de l'ouvrage et en même temps de la surveillance générale et des réparations, les églises plus petites pouvaient, une fois le plan admis, se passer d’un architecte à demeure, dont l’entretien eût fortement grevé le budget de la fabrique : on se contentait d'appeler, en cas d'accident ou de modifications à introduire, pour une période déterminée, un maître d'œuvre voisin. Ce n'étaient pas d’ailleurs les architectes qui manquaient. Le roi avait son maître d'œuvre; les princes de sang royal (due de Bourgogne, duc de Berri, etc.) avaient le leur; on comptait aussi un maître des œuvres du roi dans chaque bailliage ou sénéchaussée ; l’évêque et la ville de Paris en possédaient un également : c'était quelquefois la même personne qui

cumulait ces deux fonctions similaires. En outre on trouvait, dans les grandes villes, des maçons jurés dont les fonctions ne différaient guère et à qui l’on confiait généralement les petites expertises, mais ils étaient loin de jouir de la notoriété qui était dévolue aux maitres d'œuvre.

Ceux-ci d’ailleurs, bien qu’attachés en titre à un monument, ne se contentaient pas des émoluments, plutôt dérisoires, qui leur étaient payés plus ou moins régulièrement par les fabriques.-A Rouen, au xiv° siècle, ie maître d'œuvre de la cathédrale reçoit une pension annuelle de cent sous, auxquels viennent s'ajouter cent autres sous pour frais de vêtements (pro roba), et, quand il est présent, il touche en outre trois sous par Jour, alors que les maçons travaillant sous ses ordres sont payés à raison de quatre sous. À Rouen encore, dans les dernières années du xv° siècle, la pension du successeur est réduite par suite des malheurs des temps, et le salaire est fixé à cinq sous pour la période d'été, à quatre sous six deniers en hiver. À Troyes, en 1484, le maître d'œuvre de la cathédrale touche, en dehors de sa modeste annuité, un salaire quotidien de quatre sous deux deniers J’été, et de trois sous neuf deniers l'hiver ; à ses côtés, les tailleurs de pierre reçoivent trois sous quatre deniers par jour, et les simples manœuvres deux sous six deniers. À Nantes, en 1450, le maître d'œuvre de la cathédrale touchait par an une robe de la valeur d’un mare d'argent, et gagnait, indépendamment de cette pension, un blane par jour de plus que les ouvriers dirigés par lui.

Nous possédons aussi quelques exemples pour le

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x siècle. Dans le marché passé en 1261 avec le maître Martin de Lonay pour l'achèvement de l’église de Saint- Gilles en Languedoc, cet architecte touche une somme fixe de cent sous tournois par an à titre d’indemnité d'habillement, et reçoit un salaire de deux sous par journée de travail quand 1l la commencera avant midi; pour tous les jours de l’année sans distinction, il a droit à la nourriture pour lui et son cheval, et viendra s’asseoir à la table de l'abbé ou prendra ses repas dehors à son gré, sauf les jours maigres où il ne sera admis qu’à la cuisine, avec une pitance égale à une fois et demie celle d’un moine; il habite une ville voisine, Vauvert, et ne doit résider à Saint-Gilles qu’en été, mais il lui faudra venir en toute hâte chaque fois que le travail Pexigera. L'architecte en titre du comte de Bourgogne, Colard, reçoit en 1245, ainsi que sa femme, une robe par an, sa vie durant, avec une pension annuelle de dix livres estevenans à perpétuité. À la même époque (vers 1260), Renaud de Montgeron, architecte d’Alphonse de Poitiers qui l'emmena peut-être à Toulouse, touche de ce prince une pension annuelle de six livres. Même en tenant compte de la valeur relative de l'argent, le métier d'architecte, à cette époque, n’enrichissait pas son homme.

Aussi la plupart cherchaient-ils une amélioration à leur sort, soit dans le cumul, soit dans l'expertise. Il n’était point rare de les trouver surveillant la construction de plusieurs édifices à la fois, dans des localités plus ou moins éloignées ; on les voyait alors se faire remplacer par des chefs de tra-

vaux subalternes, mais capables cependant de diriger 1

construction d’après les plans dessinés d'avance et étudiés à fond. C’est ainsi, par exemple, que le célèbre Raiëmond du Temple, à la fois maître des œuvres de maçonnerie du roi et maître de l’œuvre de la cathédrale de Paris (de 1363 à 1404 environ), abandonne souvent ces deux fonctions absorbantes pour aller en mission ou en expertise dans des provinces très différentes; mais en même temps 1l y avait au moins un maçon juré de l’église de Paris, dont la présence (il se nommait en 1388 Colin Gille) ne peut s’expliquer qu’en le considérant comme suppléant désigné en cas d'absence du maître. Ce paraît avoir été aussi le cas de maître Berthaut, « juré de l’œuvre » de la cathédrale de Chartres en 1316. Pons Gaspar, auteur du chevet de la cathédrale de Mende, est qualifié maître de l’œuvre, mais ne réside pas même dans cette ville; dans le traité qu'il conclut avec le chapitre, il s'engage à se présenter dans la huitaine, chaque fois que le chapitre croira devoir faire appel à ses lumières pour trancher des difficultés non prévues ou prendre d'importantes décisions ; or on sait qu'il vint assez rarement et que le véritable architecte fut un sous-ordre, Jean Durant, qui paraît tous les jours sur le chantier, manie le ciseau et le marteau, à la fois ouvrier et architecte. Un des principaux maîtres d'œuvre de Rouen au xin siècle, Robert Roussel, prend l'engagement solennel de ‘consacrer son temps et ses talents au service de l’abbaye de Saint-Ouen, et promet en même temps de ne s’occuper d'aucune autre œuvre de maçonnerie, pour qui que ce soit,

sans autorisation expresse de l'abbé. Tant de précautions

Monuments historiques.

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