I. — ANGLETERRE LE PUBLIC RECORD OFFICE de loxdres
Le Public Record Office, le plus vaste dépôt d'archives de l'Angleterre, s'élève, à Londres, dans Fetterlane, entre Fleet street et Holborn, dans un quartier autrefois paisible, espèce de Marais londonien, assaini et égayé par les beaux jardins du maître des rôles, qui a été transformé de nos jours en une cité manufacturière. Le Record Office, que l'on y a construit de 1851 à 1866, tout en pierre, en fer et en ardoise, est un édifice de style tudor, d'une élégance sobre. A l'intérieur il est divisé en 228 salles qui présentent toutes les conditions requises pour le confort et la sécurité des documents. Les travailleurs n'ont pas été oubliés ; quelle différence entre la salle du public de la rue des Francs-Bourgeois et la round reading room du Record Office, large, haute, commode, éclairée par une coupole de verre, aménagée avec une prévoyance minutieuse ^ !
La création du Record Office, la réunion dans le palais de Fetterlane de toutes les archives publiques qui existent à Londres, sont des bienfaits qui datent d'hier : avant d'être centralisées et méthodiquement classées, les archives d'Angleterre ont traversé d'étranges
1. Nous reproduisons ici, non sans d'importantes additions et corrections, la substance d'un rapport publié par l'un de nous dans les Archives des missions (3« série, t. XIV), en 1889.
2. Le livre récent de M. Walter Ryc [Records and Record-searcking, Londres, 1888, in-8") donne des détails complets et précis sur l'organisation matérielle du Public Record Office (pp. 103-115). On y trouve notamment le règlement intérieur de l'établissement (p. lO'J), le plan des salles de travail, et une liste, précieuse pour les personnes qui n'habitent pas Londres, des record agents et des copistes de profession, dont le métier est d'entreprendre des recherches dans les dépôts d'archives anglais, moyennant finance (p. 108).
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vicissitudes, dont MM. G. -P. Cooper', Thomas-, Edwards^ et Ewald * ont raconté l'histoii'e. Au xw" siècle, les archives des cours royales, Banc du roi, Plaids communs, étaient conservées avec les comptes par le trésorier de l'Echiquer, dans Chapter House, AN'estminster. Quand la Curia régis, homogène à l'origine, se fut différenciée, et que la Cour de chancellerie [Chancery fut devenue distincte de l'Echiquier, c'est dans le garde-robe du roi, à la Tour de Londres, que furent déposés la plupart des docunjents de chancelcellerie. Il y avait donc deux dépôts principaux à Londres (Chapter House et Tour de Londres] quand Edouard I^"" et Edouard II entreprirent de faire cataloguer et récoler les archives de leur couronne •'. Plus tard, il y en eut davantage. La Lltapel of tlie rolls (Donms ronversorum Judeorum) fut affectée à une partie des archives de la chancellerie sous Edouard W ; l'accumulation des paperasses entraîna peu à peu, à cause de l'insuffisance des locaux, de nouveaux démendjrements, si bien que l'on comptait au commencement de ce siècle jusqu'à trente-trois endroits distincts, dans la capitale, où se trouvaient des fonds anciens. Les plus précieux joyaux du Record Office actuel étaient dispersés aux quatre coins de la ville : le Doniesdny-hook était à Chapter House, les Great rolls of titc pipe dans le King's Remembrancer, et les Cartœ antiquse, avec toute la collection des rôles royaux, à la Tour. Ces vénérables monuments étaient, bien entendu, traités sans aucune précaution. Prynne nous apprend
1. G. -P. Goopor, .in accoiint of tlie inoxl important public records of Great liritain, Londres, 1832, "2 vol. in-8°. — Livre utile, mais très confus.
2. F. -S. Thomas. Ilandbooh to the public records, Londres, 1853, in-8°.
3. Sytioptical tables of the records of the rcalin, with an liislorii-al préface, by Edward Edwards, Londres, 1865, in-fol.
\. Our public Records, a brief handbook lo tlie national archives, par .\.-C. Ewald, Londres, 1873, in-8° ; le même, Our archives, dans Paper and parchment historical skecthes, Londres, 1890, in-8°. — Voir aussi G. R. Sims, A manual for the généalogiste topographer and légal professer, Londres, 1888, in-S" ; et G. Grilnhapen, Eine archifalische Reise nach London, dans Archiralische Zeitschrift, IIÎ (1878), pp. 220-2'45.
5. Voy. Ancient Calendars and inventories oftlie treasury ofhis Majesty's E.rchef/uer, éd. by sir Francis Palgrave, 3 vol, in-8", 1836. — Sir Fr. Palgrave n'a pas publié dans cet ouvrage tous les anciens inventaires des archives anglaises qui nous ont été conservées. Nous en connaissons deux, rédigés sous Edouard II, qn il a négligés (Br. Muséum, Julius E. i, f" 265 et suiv. ; P. R. 0., Treasury of the Receipt, A .'l'Sl. Ge sonf justr-ment des inventaires d'archives francogasconnes.
qu'à la Tour, la salle des archives se trouvait immédiatement au dessus d'un magasin de poudre. En 1822, le fonds connu sous le nom de Kings Remerabrancer fut placé provisoirement dans les écuries royales, à Charing Cross. 11 y resta jusqu'à ce que ces écuries fussent abattues pour faire place à la National (iallery ; alors il fut transporté dans les étables de Carlton-House.
L'opinion publique ne s'est préoccupée qu'assez tard en Angleterre de la situation précaire des archives. Dès 1703, il est vrai, un comité de la Chambre des lords fut institué pour remédier aux inconvénients que Prynne avaient déjà signalés un demi-siècle auparavant, mais ce comité mit tant de ])rudence, de lenteur et de maturité dans ses délibérations qu'il navait encore rien décidé au bout de quatre-vingts ans. C'est seulement en 1800 qu'un comité de la Chambre des communes publia enfin les résultats d'une enquête systématique, et, dans le volume communément désigné sous le nom de Record report de 1800, donna un inventaire sommiiire, éclairé par des tables, des divers dépôts de Londres. Les commissaires nommés en 1800 sont restés en fonction jusqu'en 1837, non sans faire imprimer des recueils de textes inédits dont les savants se servent encore tous les jours. iNIais, quels qu'aient été leurs services comme éditeurs, ils se préoccupèrent trop peu d'améliorer l'installation des documents originaux. Ce fut le Public Record act (1 et 2 ^'ict., ch. xciv) qui centralisa enfin tous les offices d'archives de Londres sous la main du maître des rôles ; c'est au maître des rôles d'alors, Henry Bickersteth, lord Langdale, cjue la science doit la formation d'un dépôt unique, convenablement organisé, libéralement ouvert à tous. Dès 1840, la Tour, Chapter-House et la Rolls Chapel avaient déjà théoriquement fusionné ; mais la Trésorerie s'obstinait à ne pas allouer de crédits pour la création du P. R. 0. projeté ; elle ne céda qu'en 1850, date où le Parlement vota enfin les sommes nécessaires. L'œuvre est achevée aujourd'hui : Cha[)ter-House, Tower, Rolls Chapel, Carlton-ride, State paper Office, Pell Offico, etc., ne sont plus que des noms; tous les anciens fonds r(q)osent maintenant côte à côte, à l'abri de vicissitudes, dans l'établissement de Fetterlane.
Cette esquisse très sommaire de la formation des archives anglaises suffit à faire deviner les difficultés innombrables que les étrangers avaient à vaincre, avant 1850, pour dépouiller ou étudier les documents conservés à Londres. Or, les deux premiers savants fran-
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oais qui ont essayé d'explorer les archives anglaises pour en exhumer des monuments relatifs à notre histoire nationale ou à l'histoire, de nos provinces, MM. de Bréquigny et Delpit, l'un est parti en mission au mois de mai 1764, l'autre en 1842. Résumons brièvement leurs travaux très méritoires, encore que très incomplets.
On croyait autrefois ^ que les Anglais avaient emporté de France, au moyen âge, un grand nombre de chartes et de documents français. Ce préjugé, tout à fait erroné, fut la raison qui décida les ministres de Louis XV à envoyer en Angleterre, sans regarder à la dépense, un savant chargé de reconnaître ce qui restait à Londres des archives volées^. Bréquigny, escorté de plusieurs secrétaires, fut désigné à cet effet. Il se rendit d'abord à l'Echiquier où Thomas Carte affirmait que les pièces enlevées à la France avaient été placées, fut introduit dans un grenier rempli de parchemins en désordre, y fit copier quelques actes, et renonça bientôt à y travailler. 11 se transporta ensuite à la Tour, suivi de ses commis, toujours avec l'espoir de retrouver le chartrier enlevé par Richard Cœur-de-Lion à Philippe-Auguste. Là, il fit transcrire une très grande quantité de pièces, ainsi qu'au Brilish Muséum, où il se servit amplement do la collection de copies modernes des archives de la Tour, connue sous le nom de Supplément de Ryincr^. En somme, il rapporta, d'après les calculs de M. Delpit, environ 12000 copies, dont 174 seulement ont été exécutées d'après les actes de l'Echiquier; 3672 ont été transcrites au British Muséum, 8193 à la Tour. Tous ces documents sont relatifs à l'histoire de PVance, sans qu'un seul d'entre eux ait été volé jadis en France.
La collection Bréquign}^ est aujourd'hui conservée à la Bil)l!olhè(pie nationale, dans la collection Moreau (cf. ci-dessous, Troisième partie, ch. I). Si incomplète, si mal classée qu'elle soit, elle a rendu des services signalés en faisant connaître des documents, qui, sans elle, n'auraient été mis au jour que plus tard. M. ChanipoUion-Figeac a
1. Cette croyance était déjà répai)duc en 1658. .V cette date, Lockhart écrit à Tbiirloë que les t'i-ançais désirent rac-helcr « some registcrs supposcd to hâve been carried out of l'"rance in the time of Ihe Hlnglish conqiiest ». lîihl. IJodieicnne, Rawlinson mss., A, 52, fol. 2()0.
2. Pour l'histoire de la mission de Bréquigny, nous nous servons de l'excellente étude que M. Delpit a mise en tète de ses Documents français conservés en Angleterre, Paris, 1847, in-'*", pp. xiv et suiv.
3. Aujourd'hui au British Muséum, A(l<iilional maniiscripts, n" '«5713 et suiv. (60 volumes).
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publié, en i839-47, dans la Collection des documents inédits, un spicilège des copies de Bréquigny [Lettres des rois, reines et autres personnages des cours de France et d' Angleterre depuis Louis VII jusqu'à Henri IV, Paris, 2 vol. in-4°), mais il l'a fait avec si peu de tact que, comme l'observe justement M. Delpit \ cette édition a réduit à presque rien l'usage que l'on fait communément de la collection manuscrite, sans qu'elle en ait dégagé l'essentiel ^.
Bréquigny avait toujours dit qu'il avait recueilli au cours de son expédition tous les monuments relatifs à l'histoire de France qui existaient à Londres; on l'avait cru. Mais, en 1842, sir Fr. Palsrave fit savoir au ministre de l'instruction publique en France « qu'il existait dans les archives de Guildhall, à Londres, des documents curieux sur les relations de cette ville avec les principales communes de France, et qu'il y avait à la Tour et ailleurs une foule de pièces inconnues à Bréquigny ». Un arrêté du 12 mars 1843 désigna M. Delpit pour mener l'enquête scientifique à laquelle sir Fr. Palgrave nous conviait.
RL Delpit nous apprend lui-même que le nombre des dépôts partiels étant encore trop considérable pour qu'il pût les explorer tous, il commença son travail a par l'examen superficiel de quelquesuns des plus importants » : la Tour, le State Paper Office, etc. Il étudia en détail, comme le prouve le volume qu'il a publié en 1847 : 1° les archives de Guildliall ; 2° les archives du duché de Lancastre (Lancaster Office) , et 3° Chapter House, Westminster, dépôt dont il a décrit rapidement, mais avec assez d'exactitude, les étonnantes richesses^. M. Delpit, instruit par l'exemple de Bréquigny des inconvénients qu'il y a à choisir arbitrairement, se proposait de transcrire, dans les dépôts qu'il visiterait, tous les documents inédits relatifs à l'histoire de France, de les classer par ordre chronolo-
1. Les pièces de la publication Bréquigny-Champollion sont presque toutes datées au hasard et déparées par des inexactitudes de transcription.
2. Les rédacteurs de ces excellentes publications provinciales : les Archives hmloriques de la Gironde et les Mémoires des Antiquaires de Normandie, ont emprunté cependant à la collection Bréquigny de très importants documents , même après la publication du spieilège de Champollion-Figeac. Voy. surtout « Rôles normands et français, et autres pièces tirées des archives de Londres par Bréquigny », dans Mém. de la Soc. des Antiquaires de Normandie, t. XXIII (1865), pp. 1-307.
3. Op. cit., p. cxii. « Catalogue des documents qui intéressent l'histoire de Fronce dans les diverses parties des archives de 1 Échiquier que j'ai visitées. »
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gique, et de les publier soit in extenso, soit en analyse. Entreprise considérable et difficile à exécuter, même à 1 aide de la collaboration d'un certain nombre d'érudits animés du même esprit! M. Delpit ne l'exécuta point; le Ministère le découragea; il dut se contenter d'imprimer, lui aussi, un spicilège des documents qu'il avait trouvés à Guildhall, dans le Lancaster Office, et à Chapter House'. Ce volume, à la vérité, n'était, dans la pensée de son éditeur « que la tète et comme une sorte de spécimen d'un recueil très considérable » (p. 11) ; il est présenté comme le tome 1®^ d'une Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre ^ ; mais il est resté seul de son espèce, comme cela était à craindre.
Une troisième tentative a été faite de nos jours par le gouvernement français pour extraire des archives anglaises, sinon la totalité, du moins une partie importante des renseignements inédits qu'elles contiennent sur notre histoire. On a décidé de publier dans la Co'lection des documents inédits le texte complet des r(Mes gascons (Gascon rolls), conservés au Record Office après l'avoir été longtemps à la Tour. M. Fr. Michel a publié, en 1885, un volume de ces Rôles gascons. La ])ublication sera continuée ■'.
En attendant qu'une nouvelle et définitive enquête "^ soit dirigée méthodiquement, avec l'outillage perfectionné de l'érudition moderne, dans les fonds désormais centralisés du Record Office, nous avons dressé le tableau des fonds qui existaient en 1892 dans Tétablisse-
1. Toutefois, M. Delpil poursuivit encore quelque temps ses études à la Tour et à Chapter House. Des mentions au crayon font savoir que beaucoup de documents ont été copiés pour son compte en 18'i7.