LES COMMISSION! OD INSTRUCTIONS
telles, selon que le Sénat en décidait. Quoi donc de plus naturel qu'un recueil exact en ait pu être ordonné pour former une série spéciale dans les armoires destinées à la conservation des papiers du Conseil? Nous attachons de l'importance à ces documents, et surtout aux plus anciens, parce qu'à défaut des dépêches qui n'existent plus, ils sont propres à nous mettre sur les traces les plus certaines des négociations qui ont signalé les premiers rapports internationaux des Vénitiens en dehors des limites orientales. Le style en était d'ahord d'une précision particulière. Rien de plus net, rien de plus significatif. Le sens politique, véritablement inné chez ces praticiens des affaires, se révèle curieusement dans la plus ancienne Commissio qui soit connue. Quel en fut le rédacteur, nous l'ignorons. Fut-ce le Doge, alors plus puissant qu'il ne le fut plus tard, et jouissant de prérogatives plus accusées et d'un droit d'initiative qui disparut devant des lois nouvelles? Fut-ce son Conseil? Peut-être. Toujours est-il qu'en 1198, il était ainsi notifié aux Ambassadeurs Navigaioso et Donat envoyés à l'Empereur d'Orient :
u Après avoir salué l'Empereur, vous lui présenterez nos lettres, et tirerez le commencement de votre discours des premières paroles qu'il vous dira, en suivant l'inspiration de votre sagesse. Puis vous en viendrez au but de votre mission. S'il veut que l'accord soit juré tel qu'il a été conclu, soit. Mais, s'il abordait le chapitre du Roi de Sicile, qui s'y trouve contenu, s'il disait que le temps fixé est déjà passé et voulait établir catégoriquement que nous devrions le secourir contre la Sicile et l'ApuIie, dites que nous n'avons pas songé à ce point-là, et que par suite vous n'avez pas d'instruction à cet
égard et ne pouvez rien résoudre. S'il consent au traité en faisant quelque proposition relative à cette question de Sicile et d'Apulie, soit : sinon, non. Au cas où il le voudrait à d'autres conditions, ayez l'habileté de nous amener ses plénipotentiaires. S'il élevait quelque objection sur l'article qui regarde l'Empereur d'Allemagne, et voulait le supprimer, vous répondriez que nous vous avons envoyé loyalement, sans arrièrepensée, et que nous n'avons point songé à cette difficulté, que nous ne vous en avons pas dit davantage, et que vous ne pouvez pas faire autrement qu'on ne vous a dit. S'il n'accepte le traité qu'à la condition de supprimer cet article, n'y consentez pas, mais efforcez-vous de nous amener ses plénipotentiaires. S'il adopte le traité dans sa teneur, jurez en votre nom, vous et les autres envoyés présents; à leur défaut, jurez vous seuls, comme il est d'usage de jurer de bonne foi, que nous conclurons l'accord par le moyen de mandataires autorisés, et que nous l'observerons.... 1 »
La Commissio relative à une négociation avec le Roi de France et que caractérise une certaine étendue de recommandations, est celle qui fut dictée par le Colkgio, le 23 septembre 1395, pour Ser .Johann es Albertus. Nous la reproduirions si, comme la plupart des questions agitées alors entre la République et le Royaume, elle n'avait absolument trait qu'à des intérêts commerciaux et individuels. Il faut, en effet, atteindre au règne de Charles VII (1425) et surtout à celui de Louis XI, pour commencer à reconnaître que des intérêts véritablement politiques inspirent les messages qui sont échangés entre les deux puissances. Jusqu'au jour ou les
1 Ce document a été ainsi traduit par M. J. Armiscaud, dont nous avons parlé précédemment à propos de l'intéressant ouvrage qu'il a produit sur « Venise et le Bas-Empire » . Voyez plus haut notre chapitre II de cette troisième pari il . Libri Pactorum, page Î38.
LES CO.yfMISSfOM OU INSTRUCTIONS
Ambassadeurs ont commencé à devenir ordinaires (ce qui fut avec l'avènement de François Ier), il est remarquable que la rédaction des Commissiones a beaucoup plus d'importance historique qu'elle n'en a eu depuis. Il semble que la difficulté d'échanger fréquemment des lettres avec ses ambassadeurs ait, dans les temps anciens, obligé le Gouvernement de Venise à grouper, dans ses premières Instructions, toutes les recommandations que nécessitaient les circonstances dans lesquelles l'ambassadeur était accrédité. Voyez V Instruction, en date du 1 2 octobre 1461, à Bernardo Justiniano et à Paulo Barbo, ambassadeurs en France. Elle ne contient pas moins de vingt-quatre articles, tandis que plus tard, lorsque, tous les deux ou trois ans, les ambassadeurs vénitiens parcourront sans cesse la distance qui sépare Venise de Paris, lorsque des courriers rapides iront et viendront porteurs fréquents de messages, la Commissio ne sera plus qu'une sorte de lettre patente d'Ambassadeur destinée à lui dire qu'il est nommé pour telle légation , qu'il recevra tel salaire désigné , qu'arrivé à la résidence du Souverain il lui présentera des lettres de créance, etc., et autres banalités sans cesse répétées. Les vraies Commissiones alors, les bonnes Instructions sont la correspondance ordinaire préparée, chaque semaine, par le Collège, soumise au jugement du Sénat, et expédiée ensuite par les soins du même Collège aux ambassadeurs pour qui elle était faite 1 .
1 Le protocole ordinaire aux commissioni était le suivant : Clie al nobil homo *** destinato Ambassator al *** sia commesso in tjuesla forma. Sur les registres où elle était transcrite, elle portait à la tin le nombre des votes du Sénat qui l'avaient approuvée et désapprouvée.
Deux autres séries de documents , qu'à bon droit on peut classer parmi les papiers, les uns de la Seigneurie, les autres du Collegio, méritent l'attention des curieux.
Nous voulons parler des registres appelés Rubricarii et des registres appelés Annali.
Il appartenait en effet à la Seigneurie d'élire les Secrétaires chargés de la rédaction des premiers1, et à l'un des Sages de Terre ferme de veiller à l'exécution des seconds.
Les Rubric/ie, qu'aujourd'hui on appellerait des Regesti, n'étaient autres que des analyses de documents originaux , et les registres qui les contenaient prenaient le nom de Rubricarii. Ces recueils offraient cet avantage de représenter immédiatement sous une forme abrégée le contenu des textes qu'on pouvait avoir besoin de consulter dans telle ou telle circonstance impérieuse. Le Secrétaire choisi pour accomplir le travail des Rubriche devait surtout viser à renfermer, sous une forme aussi claire que concise, les points les plus importants du document original. Appliquée aux textes diplomatiques, cette utile mesure a ainsi produit un nombre considérable de volumes qui sont l'essence des dépêches qu'adressaient les Ambassadeurs. Il est à supposer que l'on en gardait le travail dans les armoires mêmes du cabinet des Ministres, afin que ceux-ci eussent constamment sous la
1 1G01, 17 septembre, en Conseil des Dix.... Et dovendo dclli Registri et Rubriche di Libri Secreti correnti continuar li circospetti et fedclUsimi Sijjnori Zaccaria Rosso et Ronifacio Antelmi, quandô sarà ritornato da Milano, eletti essi per ballotatione délia S h; nom* Nosnu a tjuesto carico....
RECUEIL DES RUBRICARII. 397
main des informations rétrospectives sur tel ou tel gouvernement étranger pour Futilité de leurs discussions. Il serait difficile de préciser l'époque à laquelle on a commencé cet important travail. Ce qui se peut affirmer, c'est que lorsque la décision fut prise de l'entreprendre, on trouva bon d'étendre ce soin aux recueils de dépêches déjà anciennes. Ainsi en 1601, nous trouvons un décret qui confère au secrétaire Giovanni Meraviglia la charge spéciale de rubricare, d'analyser les registres anciens et d'y apporter toute la sollicitude dont on le sait capable 1 .
Précisément, — et bien que les Rubricarii ne remontent pas en date à une époque antérieure à la moitié du seizième siècle, c'est-à-dire à celle dont les dépèches nous manquent, — ces Rubrkhe peuvent rendre les plus grands services et consoler les investigateurs des quelques lacunes qui tout à coup interrompent une série de documents. Les dépêches de France pour Tannée 1572 nous en sont un exemple. Elles nous manquent, eu effet, ainsi que nous l'avons dit. Recourant aux registres des Rnbriche, nous les trouvons analysées, sinon pendant le cours de toute l'année, du moins pour sept mois *. Les dépêches originales des deux Ambassadeurs au Concile de Trente
1 Idem. Debba haver il carico delli Registri et Rubricarii vecchi il circospetto et fcdelissimo Segretario del Senato Gio. Maraviglia, il quai restado libero da ogni altro carico di quai » voglia sorte, fuor che di portar i bossoli ncl Senato, habbia ad attender con ogni soUYcitudiue ad esso carico, sicchè si veda quanto prima incaminato il detto servitio per poterne sperar anco délia sua diligentia il debito compimento in cosa di cosî suprema importantia.
2 C'est-à-dire pour les cinq derniers mois de 157Î et les deux premiers de 1573.
pour la dernière convocation, c'est-à-dire de 1 562 à 1 5G3, manquent entièrement, mais toutes les Rubrkhe en ont été retrouvées. Voici du reste le relevé des séries principales des Rubricarii pour les correspondances principales :
Rubricarii de France, 155S-1756 : cinquante-quatre volumes. » de Rome, 1557-1752: quatre-vingt-quatre volumes. » d'Espagne, 1593-1770 : trente-neuf volumes. » d'Angleterre, 1603-1748: vingt volumes. » de Constant! nople, 1558-1755 : cinquante-trois volumes.
La première dépêche de France analysée est du 1" mars 1558, et le premier registre Rubricario comprend celles de toutes les ambassades depuis cette époque jusqu'au 27 février 1587, Tannée 1571 et les sept premiers mois de 1572 exceptés. Voici à titre de preuve la rédaction de la rubrica d'une dépêche ayant quelque importance. Telle que l'a écrite l'Ambassadeur, elle est de cent vingt-six lignes environ ; réduite par le Secrétaire chargé de l'analyse, elle est de soixante-dix lignes. La proportion, comme on le voit, est suffisante. Il s'agit d'une conversation que la Reine mère Catherine de Médicis eut le samedi matin qui précéda le 27 juillet avec l'Ambassadeur vénitien. Le Secrétaire rédige ainsi, en donnant d'abord un titre au document :
Entretien de la Reine mère relatif au Duc d'Alençon,
AIX MOUVEMENTS QUI SE SONT PRODUITS EN FLANDRE, AU Roi
d'Espagne, au Roi Très-Chrétien et a diverses affaires fort importantes. Il (l'ambassadeur) rapporte ce que lui a dit la Reine mère dans la maison de Gondi , c'est-à-dire qu'elle lui avait donné ce dérangement, à lui seul parmi les Ambassa-