DU TRAITÉ DE PERSPECTIVE DE PIERO DELTA FRANCESCA
Les recherches des dernières années ont montré jusqu’à l’évidence que, chez Piero délia Francesca, l’artiste était doublé d’un homme de science. Le Tractatus de quinque corporibus, e ntrevu par M. Janitschek', et définitivement retrouvé par M. Jordan3, est l’original du traité dont Pacioli s’est fait honneur, et je suis heureux de constater ici que notre ami Vasari sort victorieux une fois de plus des attaques dirigées contre lui par les annotateurs hypercritiques de l’édition Lemonnier. Le premier il avait traité Pacioli de plagiaire : l’examen des pièces lui a donné raison. D’autre part, la découverte, par M. Ilarzen 3, dans l’Ambrosienne de Milan, d’une copieduDe Prospectivapingendi , a montré que les recherches les plus ardues de perspective linéaire n’avaient rien qui effrayât le maître toscan. C’est de ce dernier travail que je me propose d’entretenir nos lecteurs.
Dans l’article ci-dessus visé de M. Harzen, cet auteur déclare n’avoir pu retrouver l’exemplaire du Traité de Perspective ayant appartenu au peintre Rossi, de Milan4. (L’exemplaire qu’il décrit, en termes d’ailleurs fort sommaires, fait partie de la Bibliothèque Ambrosienne, et il est
1. Kunst-Chronik, 1878, n” 42. Cf. mon article de U Revue critique, 8 mars 1880, et Dcnnistoun, t. II, p. iq5.
2. Jahrbuch der Kgl. Pr. Kunst-Sammtungen, t. I, 1880. p. 112-118.
3. Archiv fur die ; cichnenden Künstc, t. II, 1836, p. 240-241.
4. Voy Bossi, Del Ccnacolo di Leonardo da Vinci; Milan, 1810, p. 17, et le Catalogue de sa bibliothèque, p. 223. Ce manuscrit provenait de la collection Saibanti, de Vérone. Voy. d'Adda, dans la Galette des Beaux-Arts- 1868, t. II, p. 134.
écrit en italien.) Je n’ai pas été plus heureux que le savant allemand en ce qui concerne le volume de la collection Bossi ; mais, il y a quelque temps, en parcourant, à la Bibliothèque nationale, Y Inventaire sommaire du Supplément latin , j’y relevai cette mention faite pour intriguer : Petrus pictor Burgensis de Perspectiva pingendi. XVIIe siècle. Il ne me fut pas difficile de reconnaître, dans le manuscrit correspondant, le traité de Piero délia Francesca, mais dans une copie du xvi® siècle, reproduisant les dessins de l’original et jusqu’à ses abréviations, et non dans une copie du xvii* siècle, comme une faute d'impression l’avait fait dire au rédacteur de Y Inventaire.
M’étant adressé à l’éminent administrateur de la Bibliothèque, M. Léopold Delisle, je reçus de lui les détails suivants sur l’histoire du manuscrit : La reliure prouve qu’il faisait partie de notre grande collection nationale avant « 8 1 5 ; Méon lui a assigné le n° 16 dans le supplément latin; auparavant il formait le n° 470 d’une série aujourd’hui désignée sous le titre d’ancien supplément et que La Porte du Theil avait formée dans les premières années du siècle en y faisant figurer les volumes qu’ii 3vait trouvés non classés au moment de son entrée à la Bibliothèque et quelques volumes arrivés isolément pendant son administration. Le chiffre 48, que La Porte du Theil avait remarqué sur l’ancienne couverture du volume, et la cote B 3a ne se rapportent pas à un classement de la Bibliothèque nationale.
Venons-cn à la description même du volume : c’est un in-folio, sur papier, contenant 82 feuillets écrits. Il débute par ces mots : Nota , pingendi ratio tribus partibus integratur, designatione , commensuratione, coloratione. Puis viennent des mesures, des chiffres, des considérations théoriques faites surtout pour intéresser les hommes du métier. Le mathématicien n’y cède que rarement la place au peintre. Deux dédicaces métriques, adressées l'une « ad auctorem »,
MANUSCRIT DE PIERO DELLA FRANCESC A z5
l’autre « ad lectorem » terminent le volume. Elles sont probablement l’œuvre de Matteo di Borgo San Scpolcro, que nous savons avoir traduit en latin le traité de Piero, originairement écrit en italien Que l’on ne s’attende pas à y trouver soit des détails sur 1 auteur, soit une versification élégante. Dans ces élucubrations pitoyables, dont la facture même est surannée (on y remarque des rimes comme dans les vers léonins), la banalité des idées n’est égalée que par l’incorrection de la forme.
Je n’entreprendrai point d’analyser le Traité de perspective, c est affaire à un mathématicien. Mais il importe de signaler ici l’intérêt que présentent les dessinsdu volume. Ils reproduisent certainement, et avec une fidélité relative, des origkiaux de Piero délia Francesca. Certaines tètes se distinguent par les formes osseuses, le modelé serré, propres au peintre de Borgo San Scpolcro1 2. Signalons également les bases des colonnes des ff. qG, 48, 49 v“, les chapiteaux des ff. 5o, 53, 5G, et une vue du palais.
Le passage le plus curieux du volume, au point de vue qui nous occupe, est celui où l’auteur proclame la supériorité des peintres anciens, Aristomènc de Thasos, Polyclès l’Adramitain, Apelle.
« Si de nos jours, ajoute-t-il, certains prétendus artistes s attachaient à cette manière de peindre, au lieu de rechercher les applaudissements des ignorants, ils parviendraient à cette célébrité que les siècles ne peuvent obscurcir, et qui reçoit chaque jour un nouvel éclat du suffrage des hommes compétents. »
Cet extrait nous montre que Piero délia Francesca, malgré son naturalisme, s’inclinait devant la tradition classique : à ses yeux, comme à ceux de ses contemporains, il
1. Pacioli, De Divina Proportione. Cf. Bossi, Ccnccolo, p. i5.
2. Deux de ces têtes ont été publiées dans la Renaissance en France et en Italie à l'époque de Charles VIII, éditée par la maison Didot, p. 3ç>'3.
n’y a rien au-dessus d’Apelle, engouement d autant plus facile à comprendre que le xv° siècle admirait la peinture grecque de confiance, sans en avoir jamais vu le moindre spécimen. Piero avait d’ailleurs étudié à fond les monuments classiques eux-mêmes. J’ai montré, dans mes Précurseurs de la Renaissance, à quel point il s’était inspiré de l'architecture antique.
L’étude des écrits de Piero délia Francesca offre un autre interet encore. Le Tractatus de quinqiie cofporibus est dédié au duc Guidobaldo d’Urbin, monté sur le trône en 1482. Il est donc postérieur de quatre ans au moins à la dernière mention que nous possédions d’une peinture de l’artiste ( 1 47S, d’après M. Milanesi, t. II, p. 5oo). Nous savons maintenant comment Piero employa les longs loisirs auxquels le condamna l’affaiblissement de sa vue.
Depuis que cette notice a été rédigée, j’ai appris de M. Ravaisson, l’éminent membre de l’Académie des Inscriptions et de l’Académie des Sciences morales, qu’il avait découvert, de son côté, à la Bibliothèque de Bordeaux, un exemplaire du Traité de Perspective L
1. .1 Pietro dclla Francesca, appelé aussi Pietro dal Ilorgo San Sepolcro, du nom de sa ville natale, excellent peintre du xv' siècle, qui passait aussi pour le plus savant géomètre de l'époque, est regarde comme le principal promoteur de la perspective linéaire. Ce savant artiste laissa, entre autres écrits mathématiques, que la cécité dont il fut frappé dans sa vieillesse l'empécha de mettre en lumière, un Traité de Perspective en trois livres, dont plusieurs auteurs ont fait mention, en exprimant toujours le regret que cet ouvrage important, qui marquait une ère nouvelle dans l'art de la peinture, soit resté inédit et meme inconnu, au point que, depuis longtemps, on le croit perdu pour toujours. Mais n us sommes heureux de pouvoir dire qu'il en existe, à notre connaissance, une copie ancienne qui a fixé l'attention d'un érudit distingué, amateur des beaux arts; qu'il y a donc lieu d'espérer que la publication de cet ouvrage, auquel s'attache un intérêt historique réel, viendra combler une lacune dans l'histoire de la science et de l'art. » (Rapport de MM. Poncelet et Chasles, présenté à l'Académie des Sciences, le iî décembre iS53. Comptes rendus, t. XXXVII, p. 888..) Voy. aussi le remarquable Rapport de M. Ravaisson sur l'Enseignement du dessin dans les lycces, p. 46. (Extrait du Journal ojjiciel.)