‹ Les armaillis: legende dramatique en deux actesChapitre 11 sur 11 · LES JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

LES JEUNES FILLES

Un oiseau chantait parmi la ramée,

D'une voix d'amour, des chants de bonheur...

TOUS

Un oiseau chantait parmi la ramée,

Nous n'entendrons plus sa voix bien-aimée...

Le cortège se met en marche.

La fleur de nos monts et l'oiseau chanteur Au bleu paradis sont montés ensemble, La fleur de nos monts et l'oiseau chanteur Trônent dans le ciel, aux pieds du Seigneur.

Le cortège s^ éloigne lentement. — La cloche de V église se met à sonner « aux morts ». — Kœhi écoute, stupide.

l'aubergiste (àKœbi) .

Ne les suis-tu pas, Kœbi ?

KŒBI (avec un sursaut)

Oui, bien sûr...

(â part)

Il le faut.

Il s'éloigne à son tour, le vent souffle.

l'aubergiste (qui le suit du regard)

Le berger de la Sandalp a reçu là un rude coup ! Voyez ; il ne tient pas debout !

LINA

Pauvre Mœdeli !

ROESELI

Pauvre fiancée !

l'aubergiste Allons, rentrons les tables ! Adieu le bal !

LINA

La cloche s'est tue? Ils sont à la maison. Pauvre vieille maman !

ROESELI

Ah oui, pauvre femme.

Le vent souffle.

As-tu vu comme il était blanc ?

LINA

La pâleur des morts !

l'aubergiste Rentrez!... Eteignez tout! Triste fête.

Elles rentrent ; au moment où l'aubergiste va pour les suivre, Kœbi apparaît, hagard,

KOEBl

Ne ferme pas ! Attends ! Donne-moi à boire !

l'aubergiste Qu'as-tu garçon ? Qu'as-tu donc ?

KOEBI (avec un rire égaré)

Ah, ah, ce que j'ai? Je n'ai rien... je n'ai rien! Mœdeli est folle. Là-bas, à la maison, devant

tous, ne m'a-t-elle pas accusé d'avoir tué son fiancé ! Ah, ah, de l'avoir tué !

(soudain, einistre)

Veux-tu me donner à boire î

l'aubergiste

Voilà... Voilà! Ma parole, ils sont fous, ils sont tous fous... Kœbi l'avoir tué!...

(il hausse les épaules)

KœBT

Ce n'est pas vrai, hein ? Regarde-moi : un assassin, moi? je suis un honnête garçon.

l'aubergiste

Chacun le sait, vous étiez là-haut deux joyeux bergers.

KCEBI (dans une sorte de rêverie)

Nous étions là-haut deux joyeux bergers, Deux bons armaillis, deux amis, deux frères, Sachant bien chanter, bien «soigner», bien traire;

L'un était valet, l'autre fromager, Nous étions là-haut deux joyeux bergers.

(avec plus d'émotion)

Nous allions tous deux paître le troupeau, Paître le troupeau sur Talpe sauvage, Et nous étions seuls parmi les nuages, Sous le grand soleil, quand il faisait beau, Nous allions tous deux paître le troupeau,

(s'exaltant, devenant sombre)

Les travaux finis, assis près du feu, Assis près du feu, nous restions tranquilles, A parler du camp, des filles, des villes ; Nous étions là-haut, deux bergers joyeux, Les travaux finis, assis près du feu.

Il termine en sanglotant.

l'aubergiste (le consolant)

Remets-toi, Kœbi ! oui ce sera dur pour toi de rentrer seul au chalet.

KCffiBI (sursautant)

Hein, que dis-tu? Que dis-tu ? pourquoi parler si fort ? Donne à boire ! donne à boire !

l'aubergiste ïu as déjà trop bu; retourne chez toi, va dormir!

KOEBI (avec inquiétude, suppliant, comme fou)

Tu t'en vas? tu veux me laisser seul ? Tout seul... reste à boire avec moi.

l'aubergiste

Non; il est temps de rentrer, lèvent souffle, il est

tard, adieu, bon retour, bonne route !

Il rentre. — La lumière apparaît à la fenêtre de la galerie, puis s'éteint — Il ne reste plus qu'un ardent reflet rouge sur le sommet du Tôdi. — KœM qui a vidé son verre, se lève avec effort.

KOEBI

Bon retour, bonne route !

Oh comme le vent souffle !

Il s^arréte : le vent souffle plus fort,

KŒÎBI (comme halluciné,).

Hé I dites ! qui va-là ?

(cherchant à se rassurer)

Rien, c'est le vent, berger. En route...

H va vers la table, affermit son bâton, boit un dernier coup,

Idli - Idli Voilà le berger Idli... Voici Farmailii Les bras durs et gros,

Il s^ avance, hésitant, mais une voix effroyable se joint à la sienne.

LE REVENANT (hANSLI) (se dressant en travers du chemin).

... La rose au chapeau...

KOEBI (reculant terrifié)

Ah! Ah!

LE REVENANT

Vois autour de mon cou la trace de tes doigts.

KOEBI

Je deviens fou !

LE REVENANT

Oui, c'est moi, Hansli !

Kœhi se cache la tète entre ses bras.

Tiens, regarde les monts : ils reflètent mon sang !...

KCEBI

Pitié, Pardon I

LE REVENANT

Buvons, trinquons, viens boire avec un mort !

KOEBI

NonI

LE REVENANT

Viens f asseoir — comme autrefois...

Il pousse Kœhi sur le banc, s'assied en face de lui.

Ils étaient là-haut deux bergers joyeux, Les travaux finis, assis près du feu.

Un jour le plus fort tua son ami.

KOEBI

Tais-toi !

Ha, ha, ha, ha.

Prends garde

LE REVENANT

KœBI LE REVENANT

Eh bien ! Luttons !

Kœbi dans un effort suprême se rue contre le devenant qui Vétouffe,

KQEBI

J'étouffe ! ! A moi ! Hansli ! Hansh I Ah !

Nuit profonde. — Les fenêtres du chalet s'éclairent. — A la porte du bas se montrent Lina et Bœseli. Au balcon de bois l'aubergiste paraît avec sa lanterne, — Lé revenant a disparu, et dans Vobscurité Kœbi, à terre est presque invisible.

LINA

Avez-vous entendu comme un cri ?

RCESELI

Un cri terrible.

l'aubergiste Oui, j'ai cru entendre.

Le vent souffle en ouragan,

l'aubergiste

Ce n'est rien. C'est le vent qui pleure dans la forêt.

LINA et R(BSELI

Dieu nous garde I

l'aubergiste Bonne nuit !

(Le rideau baisse lentement)

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