SCENE IX
CHRISTIANE, DE FRADETTES
CHRisTiANE, appelant de Fradettes sur le point de sortir. M. de Fradeltes?
DE FRADETTES.
Mademoiselle ?
CHRISTIANE
Un mot, jq vous prie.
(De Fradettes interpellé, redescend un peu
tandis que Sartray disparaît. Voyaiit de
Fradettes méfiant. ) Auriez-vous peur de moi ?
DE FRADETTES.
Peur?.., Oh! pas du tout.
CHRISTIANE
C'est que je vous vois hésiter ?
DE FRADETTES
Je suis simplement un peu surpris.
CHRISTIANE
Si personne ne vous attend, consacrez-moi quelques minutes?
DE FRADETTES, s'approchant du canapé où elle ment s'asseoir.
Vous avez quelque chose à me dire ?
CHRISTIANE, un peu embarrassée. Oui, c'est une question que je voulais vous faire et même une question d'ordre un peu intime.. . qui va vous paraître très singulière.
DE FRADETTES.
Ah!
CHRISTIANE
Je peux formuler?...
DE FRADETTES.
Certainement...
CHRISTIANE, apvès Une hésitation, le regardant. Aimez- vous ?
DE FRADETTKS, inteHoqué.
Moi? Si j'aime?
CHRISTIANE
Oui. Aimez-vous quelqu'un?
DE FRADKTTES, SOuHant.
Je pense qu'il ne faut pas prendre au sérieux?...
CHRISTIAN G, vivement.
Si, si. . . très au sérieux. .
DE FRADETTEs, la regardant.
Franchement, vous avouerez que de me surprendre de cette façon et sur un sujet aussi délicat à traiter avec...
... Avec une jeune fille, n'est-ce pas? Vous savez bien que je suis d'éducation étrangère et que nous ne voyons pas le mal où vous le cherchez toujours !
DE FRADETTES.
Mais pour quelle raison cette brusque attaque?... Et pourquoi aujourd'hui ?
CHRISTIANE, lentement.
Pourquoi aujourd'hui ?... Avez-vous remarqué que très souvent les actes qui décident de l'existence entière, sont parfois amenés par une cause infiniment légère, par une sorte d'inspiration inconsciente qui est peut-être le destin?... Pourquoi
je VOUS ai arrêté là plutôt aujourd'hui ?... Je ne sais vraiment pas très nettement... Mais ce que je sens bien... c'est le besoin d'une solution... et d'une solution immédiate, définitive !...
DE FRADETTES, ttvec uïi peu d' inquiétude . Je ne comprends pas...
CHRISTIANE
Ce que je voulais vous demander est réellement ceci: [après un peu d'hésitation.) M'aimez-vous?... (retenant de Fradettes qui s'est levé.) Oh ! écoutezmoi, 'je vous prie... je connais votre caractère, je sais que si je n'étais pas venue à vous, jamais vous n'auriez fait un seul pas vers moi, [émue) et j'avais à vous dire cet aveu que je vous prie de ne pas considérer comme une bravade de fille mal élevée, mais comme l'exacte et très profonde vérité de mon cœur :... je vous aime !... (après un silence.) Vous ne répondez pas ?
DE FRADETTES, troublé.
J'étais bien loin, Mademoiselle, de supposer que vous ayez pu concevoir pour moi un sentiment quelconque, mais il serait au-dessus de la nature humaine d'entendre sans aucune émotion, un tel sentiment... exprimé par vous,... par vous qui avez
LES ARRIVISTES ÎJl
en plus de la beauté... un charme d'un étrange rayonnement ! Je mentirais en prétendant que je ne viens pas d'en être un instant... étourdi et troublé; mais aussi je dois être loyal en vous déclarant tout de suite ma volonté bien nette de combattre ce charme... de n'y jamais céder!...
CHRISTIANE
Pourquoi?... Que vous ai-je fait?
DE FRADETTES.
Nous sommes trop loin l'un de l'autre !
CHRISTIANE
Ma fortune?... Si c'est cela qui vous arrête.
DE FRADETTES.
Rien que cela, et j'aurais peur, d'une'alliance que trop de gens appelleraient une affaire.
CHRISTIANE, uu peu blcssée.
Il me semblait que l'amour très sincèrement exprimé... et partagé, pouvait effacer vis-à-vis de nous, et absoudre vis-à-vis des autres, le vilain mot que vous venez de dire.
DE FRADETTES.
Les autres ne croient pas à de tels sentiments !
CHRISTIANE
Leur opinion vous inquiète ?
DE FRADETTES.
Elle arrive toujours à s'imposer, et nous finirions nous-mêmes par en être atteints. Dans un mariage comme serait le nôtre, il vient fatalement un jour où le brillant décor s'assombrit... il suffît alors de la moindre querelle pour que le mot terrible, qu'on croyait avoir effacé, remonte à la pensée et se glisse entre les lèvres. Eh ! bien ce jour-là je ne veux pas avoir à le vivre !
CHRISTIANE, insistaut.
Puisque je vous dis qu'il y a pour moi une question de bonheur !
DE FRADETTES, pvesque fvoid.
Je vous réponds qu'il y a pour moi une question de conscience !
CHRISTIANE, dépitée, le regardant.
Ah! ça... qui êtes-vous donc? Un orgueilleux, un fat... ou un?. . .
DE FRADETTES.
... OU un naïf, n'est-ce pas?
CHRISTIANE
Ma foi !
DE FRADETTES.
Je vous disais que nous étions très loin l'un de l'autre, c'est doublement vrai!... Outre la fortune qui nous sépare, il y a les idées, les convictions, absolument différentes chez vous et chez moi. Vous êtes stupéfaite de ce qui me semble très naturel, et prête, pour expliquer mon exception, à me traiter d'original, de fat ou même d'innocent. Non, je ne suis rien de tout cela, je ne veux qu'une chose, mais par exemple, je la veux bien: rester un honnête homme !
CHRISTIANE
Et vous ne pouvez pas rester ça... auprès de moi ?
DE FRADETTES.
Pas dans l'état actuel des jugements du monde.
CHRISTIANE, changeant de ton.
Mais alors, voyons? Gomment comptez-vous donc arranger votre existence ? Je suppose qu'un homme aussi raisonnable s'est tracé une ligne de conduite?
DE FRADETTES.
Certainement, je veux arriver par moi-même, par la lutte permise à tous... par le travail.
CHIUSTrANE.
Mais vous êtes d'une élite qui ne doit jouer que
les rôles de luxe. Partout, on vous prendra pour un amateur!... un rallié du travail! Ces gens-là sont vaincus d'avance.
DE FRADETTES.
J'espère que vous vous trompez.
CRRISTIANE.
Et vous marcherez sans le secours de personne ?
DE FRADETTES, 86 montant.
En tous cas sans aucun des moyens de parvenir usités aujourd'hui.
CHRISTIANE
C'est bien ce que je disais: une œuvre d'orgueil!..
DE FRADETTES.
Non, de volonté et de foi !
CHRISTIANE
Vous VOUS révoltez contre l'argent, contre la seule force toute puissante !...
DE FRADETTES.
Oui, oui, contre celle-là surtout.
CHRISTIANE, violeUtB .
Prenez garde !..
LES AUHIVISTES 55
DE FRADETTES, la regardant.
Prendre garde?... A qui?...
(Ils sont levés face à face. Lisant la menace dans les yeux de Christiane.)
Et vous prétendiez m'aimer ?
CHRISTIANE
Oui, certainement, je vous aime,... puisque je cherciie à vous sauver d'une expérience impossible!... puisque je ne veux pas que vous soyez la victime d'une chimère!... Je ne veux pas, parce que je vous aime ! Voyons, vous le sentez bien que je suis sincère... disposée à tout, à tout, même à attendre... puisqu'il faut vous conquérir?...
DE FRADETTES, s' écartant lin peu.
Pardonnez-moi encore, mademoiselle, mais... n'attendez pas, c'est inutile !...
CHRISTIANE, Iss sourcUs froncés.
Ah ! vous répondez, à ce point, de vous ?
DE FRADETTES.
Je pourrais me défendre même...
(// s'arrête brusquement.)
CHRISTIANE
Même?... Allons donc!... même par quoi ou par qui? Ah! je devine! Il doit y avoir à votre refus
un motif plus rapproché des faiblesses du cœur. Est-ce que par hasard mon amie Marcelle ?... (Apercevant Marcelle qui revient du jardin.) Tiens, au fait... nous allons bien voir!... (Appelaîit.) Marcelle!
DE FRADETTES, inquict.
Qu'allez-vous faire?