SCÈNE XVI
MONTPAZE, MARGELLE
MARCELLE, gaiement, serrant la main de Montpaze. On me dit que vous désirez me voir dans votre cabinet? Qu'est-ce que ça signifie?
DE MOîiTP ME, souriant.
Mais rien ..
MARCELLE
C'était un prétexte?. . je me sauve...
DE MONTPAZE.
Oh! voyons...
MARCELLE
Non, non, c'est très mal!... Moi qui venais chercher mon mari !...
DE MONTPAZE.
Au sortir de la classe, comme une gentille petite femme?... Eh bien, il n'est pas là, votre mari;
il est sorti. Vous pouvez bien, à sou défaut, m'accorder ([uelques minutes, rien que pour la joie de votre visite, pour le plaisir de vous recevoir un peu là, tout à fait chez moi, dans ce cabinet que vous traversez si rarement.
MARCELLK.
11 me fait peur, votre cabinet !
DE MONTPAZE.
Peur?
MARGELLE
C'est votre coin privé, intime... et comme depuis quelque temps, vous n'êtes pas très sage avec moi!...
DE MONTPAZE.
Exemple ?
MARCELLE
Exemple l'autre jour, ici même... lorsque vous avez pris...
DE MOiNTPAZE.
Oh ! un baiser !
MARCKLLE.
Oui, ça vous paraît très simple ; c'est la transition naturelle, n'est-ce pas?
DE MONTPAZE.
Vous n'allez pas m'en vouloir de ce que je ressens pour vous ?
MARGELLE, remontant.
En tout cas, je ne dois pas vous encourager.
DE MONTPAZE, Singulier.
Pour l'avenir alors... parce que pour le passé ?...
MARCELLE
Vous dites?...
DE MONTPAZE.
Je dis que... dans ce passé, je n'ai pas toujours été seul à... avancer !
MARCELLE
Au revoir I...
DE MONTPAZE, Varvêtant.
Restez, je vous prie. Si, restez! (D'un ton changé.) Nous avons très réellement à causer.
(Montpaze la fait asseoir.)
MARCELLE, inquiète. Le regardant.
Tenez ! C'est maintenant que vous me faites peur !
DE MONTPAZE, la VOIX Singulière.
Ma chère amie, vous ne semblez pas voir — ou plutôt vous ne voulez pas voir, — où mène le jeu que vous jouez avec moi.
MARCELLE
Quel jeu ?
DE MONTPAZE, pluS âpve.
Celui des regards, des sourires, des rencontres quotidiennes savamment combinées, de toute cette complicité d'amour que vous avez peut-être commencée par inconscience, mais que vous avez certainement accentuée par coquetterie, et qui engage très gravement, lorsqu'elle fait naître chez un homme, comme elle l'a fait naître chez moi, autre chose qu'un caprice ou le désir d'un flirt !
MARCELLE
S'il en est ainsi, c'est vrai, j'ai eu tort.
DE MONTPAZE.
Et lorsque le mal est fait, vous pensez que les regrets sufTisent?
MARCELLE
Le mal?
DE MONTPAZE.
Malgré votre naïveté, que je crois d'ailleurs plus habile que réelle, vous êtes trop femme pour ne pas savoir que toute défaillance, quelle qu'elle soit, toute faute constitue une dette et se paye.
MARCELLE, vivement.
Mais je n'ai, vis-à-vis de vous, aucune dette !
DE MONTPAZE, lentement.
Et moi, j'en connais au moins deux.
MARCELLE
Deux?
DE MONTPAZE.
La première est cette complicité dont vous êtes responsable vis-à-vis de moi, rien que pour l'avoir encouragée... et la seconde... la seconde dette est d'un tout autre... c'est la comptabilité de la maison qui me l'a révélée !
MARCELLE, e/Javée.
La comptabilité !. . . que dites-vous ? (Eclairée tout à coup.) Vous savez?
DE MONTPAZE, tvès discrètement.
Oui...
MARCELLE
Pourtant on m'avait juré.. .
DE MONTPAZE.
On ne vous a pas trahie. Mais il faut bien que les livres d'un banquier soient en règle. D'ailleurs, vous avez fait des opérations de bourse dont les
différences, payées à d'autres maisons, restent nécessairement au débit chez moi.
MARCELLE, courbaiit la têle.
Je ne comprends rien à ces questions... elles m'affolent. Mais enfin, le total.. . Combien ?
DE MONTPAZE.
Cent quarante-cinq mille francs !...
MARCELLE, écvasée.
Cent quarante?., mais c'est impossible 1
DE MONTPAZE, très net.
C'est l'addition... (Après un temps.) Que comptezvous faire ?
MARCELLE, affolée.
Moi?... Mais grand Dieu ! Que voulez-vous que je fasse? Je n'ai rien ! Vous connaissez ma situation. C'est justement parce que je n'avais. rien, que je me suis laissée entraîner... AIi ! c'est à devenir folle!... c'est à perdre la tête !... Mais aidez moi !... Donnezmoi un conseil!... puisque vous me portez intérêt.
DE MONTPAZE, kypocrlte.
Il est très difficile à moi de vous conseiller, précisément parce que je vous porte intérêt!... D'ail-
leurs, il n'y a pas beaucoup de solutions. Ou bien, il faut dire à M. de Fradettes...
MARGELLE
Oh! rien, rien! je vous en supplie!... Ce serait récroulement de sa vie... Non, je ne peux pas ça... jamais 1...
DE MONTPAZE.
Alors, il y a un autre moyen plus facile, c'est que ce soit moi qui... qui efface?
MARCELLE, méfiante.
A quel titre?
DE MONTPAZE, la fixant.
Celui que vous voudrez.
MARCELLE, éclatant.
C'était la jolie chose que vous aviez à me proposer ?
DE MONTPAZE.
Vous n'avez le choix qu'entre deux solutions... Si vous refusez la mienne, c'est que vous revenez à l'autre et que vous avouerez à votre mari?...
MARCELLE
Eh bien ! soit, oui, je lui avouerai. Entre les deux solutions, en effet, j'aime mieux celle qui me préserve de vous !
DE MONTPAZE, remontant à son bureau.
C'est très bien.
MARCELLE, inquiètc.
Qu'allez-vous faire ?
DE MONTPAZE.
Demander M. de Fradettes, puisque votre détermination est prise.
MARGELLE
Mais Jacques est donc là? Vous m'avez menti? (Voyant qu'il se dirige vers la sonnette.) Non! Non! Ne sonnez pas...
DE MONTPAZE, s' arrêtant.
Vous n'êtes plus décidée ?
MARCELLE, énervée.
Eh ! que sais-je ? (sanglotant) Oh ! vous me torturez!... vous me torturez!. .. C'est odieux de me poursuivre ainsi !...
DE MONTPAZE, Venant derrière le canapé où Marcelle
pleure, la tête dans ses mains.
... Pour quelques billets de mille francs qui doivent m'importer assez peu, n'est ce pas?... aussi, pourquoi prendre la chose de façon si tragique? (Doucement.) Ce n'est pas moi qui ai créé la situa
lion où vous êtes ; mais puisqu'elle existe, est-ce que moi seul, je ne pourrais pas être votre prêteur, voire créancier?... Ce serait un petit secret entre nous. Est-ce que je ne pourrais pas être cela, très aiïectueusement... sans que votre susceptibilité s'en alarme ?...
MARCELLE
Après ce que vous m'avez dit tout à l'heure...
DE MONTPAZE.
Je ne vous en parlerai jamais .. Mais vous ne pouvez pas m'empêcher de vous aimer?...
MARGELLE
Naturellement! Je devrai môme vous écouter rien que par convenance envers un bienfaiteur? Et si j'acceptais, vous comptez bien qu'un jour viendrait où par oubli, reconnaissance ou fatigue, vous rentreriez dans vos frais ?
DE MONTPAZE.
Que vous êtes nerveuse ! Je vous affirme, je vous jure que je ne serais auprès de vous que ce que vous me permettriez d'être... Je deviendrais une chose à vous.. .
MARGELLE, raillcuse.
Avec la menace constante d'une créance de cœur et d'argent !
Di: MONTPAZE.
Eli bien non; je veux vous libérer complètement, vous laisser toule l'indépendance de vos actes visà-vis de moi î Je ferai acquitter votre dette à la Caisse, pour vous ; personne ne saura que j'ai agi à votre place. Sur les livres tout sera réglé, il n'existera plus rien, et je vous remettrai la quittance totale qui sera en votre nom seul !.. Je pense qu'après cela, vous serez tranquille ?
MAHCELLE, incertaine^ le regardant.
11 vous est très facile de me tromper; je vous répète que je ne connais rien à tout cela.
DE MONTPAZE.
Pas besoin d'aucune science. C'est la simplicité même. Je ne garderai sur vous, comme vous dites, que ma créance de cœur!... C'est moi qui serai à votre merci!... [Se rapprochant d'elle, sentant qu'elle va faiblir.) Allons, voyons, qu'est-ce qui reste encore à combattre dans cette petite tête? Quelle objection? Quel scrupule ?
MARCELLE
Vous le sentez bien, celui qui me reste.
DE MONTPAZE.
Mais enfin, ma cbère amie, dites-vous donc bien que nous ne vivons plus au temps des chimères
héroïques, que nous sommes au contraire dans un inonde de nécessités pratiques!... Quel mal y a-t-il donc à ce que je vous propose ? Je vous fais une avance que vous me rembourserez certainement un jour, car vous deviendrez riche à votre tour, et même, tenez., rien que par moi... je vous obtiendrai des participations... vous gagnerez de l'argent... Alors, qu'est ce qui reste donc de ce soi disant marché? Mais rien! rien! qu'un petit service que je suis très heureux de vous rendre pour vous délivrer d'un souci et sans vous demander môme de gratitude.
Ah! comme vous savez dire les paroles qu'il faut pour que je ne sache plus où est le bien et le mal.
DE MONTPAZE, insistaut .
Je ne vous parle qu'avec la sincérité, le dévouement de l'ami.. .
MARCELLE
Si je disais oui, cela pourrait donc se faire ?
DE MONTPAZE.
Presque tout de suite... dans quelques jours... le temps de vérifier.
MARCELLE, U regardant.
Et vous me remettriez cette pièce exactement dans les conditions que vous venez de me promettre?
DE MONTPAZE, souriaut.
Comme je vous l'ai promis. ..et quand vous voudrez!... Êtes-vous convaincue, cette fois?
MARCELLE
Presque... et pourtant...
DE MONTPAZE, lui prenant la main qu'il embrasse.
Non... non... ne pensez plus... tout est fini!... bien fini 1. . . (Lui embrassant la main.) J'acquitte î . . . (Voyant qu'elle se lève.) Vous vous en allez?. .. tout de suite?
MARCELLE
Sans une phrase d'amour ? n'est-ce pas ? Vous demandez déjà ?
DE MONTPAZE, comédieu.
Non! je ne demande rien... cela viendra dans votre sourire quand vous le penserez un peu... le sourire avec lequel vous obtiendrez tout de moi. . .
MARCELLE, souviant.
Comme ça? (Echappant à Montpaze qui veut la saisir.) Non \ Laissez moi, maintenant, laissez moi.