‹ Les artisans célèbresChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE PR£]fIlER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PR£]fIlER

iKaiBnîEiDriLTOisiSo

Olivier de Serres.— Jean Allhen. — Parmentier.— Claude Grangé.

La même obscurité qui enveloppe la naissance de presque tous les arts les plus usuels cache aussi le berceau de l'agriculture. Tout ce qu'on a dit touchant la patrie de ce premier des arts ne doit donc être regardé que comme de vagues hypothèses, de simples conjectures. C'est seulement à partir du seizième siècle, époque à laquelle l'industrie se ressentit de l'impulsion

générale que reçut l'intelligence humaine de l'invention de l'imprimerie , qu'on peut suivre et constater la marche du progrès agricole. Alors parurent, à des intervalles assez rapprochés , en Italie , en Espagne , en Allemagne et en Angleterre , les ouvrages de plusieurs agronomes , qui répandirent d'utiles doctrines et détruisirent en partie les vieux préjugés du moyen âge. En France, Sully doit conserver l'immortel honneur d'avoir, le premier, érigé en maxime gouvernementale la nécessité d'encourager l'agriculture.'Labourage et pâturage, disait ce grand ministre, sont les deux mamelles de l'État. » Pendant son administration, Olivier de Serres publia son Théâtre d'Agriculture, livre qui lui a valu le titre de père de l'agriculture française.

A partir du dix-septième siècle , le progrès agricole fut général dans les différentes contrées de l'Europe, et continué jusqu'à nos jours tantôt avec rapidité, tantôt avec lenteur. Nous nous bornerons à le suivre en France et en Angleterre. Cette dernière contrée est la terre classique de l'agriculture ; elle porte dans ses

entreprises agricoles Ja même puissance, la même perfection de moyens que dans ses manufactures. Parmi les hommes à qui elle est redevable de cette supériorité, il faut citer, par ordre de dates, le réfugié polonais Hartlib , qui paya l'hospitalité qu'il reçut dans ce pays en révélant à ses hôtes la culture soigneuse des Belges ; Jethro Tull , qui le premier recommanda la culture en lignes ; Bakewell , qui façonnait , pour ainsi dire, à son gré, les diverses races d'animaux; Arthur Young, le plus connu parmi nos agronomes, et dont les observations sur nos méthodes agricoles ont déjà opéré parmi nous de nombreuses et utiles réformes; sir John Sinclair, auteur de l'estimable Code de l'Àgriculture ; enfin M. Loudon , qui a récemment publié une Encyclopédie de l'Agriculture.

Le règne de Louis XIV fut peu favorable au développement de l'agriculture en France; ce prince porta toute son attention sur le commerce et l'industrie, les arts et la guerre. Cependant Colbert, qui sentait profondément que le travail est la force des États, favorisa l'agriculture autant qu'il lui fut possible , surtout par

des réductions d'impôts; les routes et les canaux qu'il fit construire multiplièrent les relations, et servirent autant les intérêts des laboureurs que ceux des artisans. Sous la régence et pendant le règne de Louis XV, le système de l'habile et audacieux Law et la fièvre de l'agiotage, qui s'empara de tous les esprits , accablèrent l'agriculture. Cette époque de désordre moral et politique vit paraître, sans lui prêter la moindre attention , le Persan Jean Althen , qui , par l'introduction de la garance en France , sa patrie d'adoption , affranchit du besoin tout le midi du royaume, en apprenant aux paysans à rendre productifs les champs les plus stériles. L'agriculture ne se releva parmi nous que lorsque la France vit à la tête de ses affaires un homme vertueux, Turgot, de qui Louis XVI disait : «Il n'y a que Turgot et moi qui aimions le peuple en France. » Ce ministre courageux osa s'attaquer corps à corps avec les corvées et les corporations, ces vieilles institutions nées de la féodalité, et l'édit de 1776, rédigé par lui pour leur abolition , est un des monuments les plus remarquables de courage , de raison et de

grandeur qui puissent être cités ; s'il ne réussit pas dans sa généreuse entreprise pour l'affranchissement de l'industrie, il fut plus heureux sur un autre point, et parvint à faire supprimer la corvée. Dès lors, de nombreuses sociétés d'agriculture se formèrent et s'occupèrent des moyens de perfectionner et la théorie et les instruments. Grâce aux écrits du savant et laborieux Duhamel du Monceau , du modeste et trop malheureux abbé Rosier, du patient et infatigable Parmetitier, le premier des arts entra dans cette voie de progression qu'il n'a plus quittée depuis. Le mouvement révolutionnaire de 1789 vint encore ajouter à l'impulsion déjà donnée. La destruction des dernières lois féodales, la suppression des dîmes, l'égal partage des patrimoines entre les enfants, et le morcellement des propriétés qui en fut la suite, contribuèrent puissamment aux progrès des arts agricoles.

Les guerres continuelles de la république et de l'empire, en décimant sur les champs de bataille la population des campagnes , arrêtèrent quelque temps en France l'essor qu'avait pris

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l'agriculture. Toutefois , Napoléon , dont le génie recherchait avec ardeur tout ce qui pouvait accroître les richesses et les ressources du pays, prescrivit d'utiles mesures, et l'on ne peut oublier qu'on lui doit la culture de la, betterave en grand. Ce fut en 1809 qu'un employé des bureaux de la préfecture de Lille , grand amateur de chimie et passionné pour les expériences, trouva, dans ses heures de loisir, le moyen d'extraire de la betterave quelques onces d'un sucre brut, de couleur jaune et d'un goût de réglisse très-prononcé. Napoléon, alors dominé par sa grande pensée du blocus continental, accueillit la précieuse découverte avec enthousiasme et s'en déclara le protecteur. Grâce à ses encouragements, un jeune marchand lillois, Crespel-Dellisse, doué d'une sagacité rare, d'une force de volonté extraordinaire , devint le créateur de la fabrication du sucre indigène, source de richesses pour nos départements du nord.

Depuis 1815, la France s'est occupée sans cesse , et souvent avec succès , de perfectionner les théories et les instruments agricoles. On a créé à Roville et à Grignon des fermes-modèles

et des écoles spéciales dans lesquelles une jeunesse nombreuse apprend à connaître les meilleurs systèmes d'agronomie et l'application de toutes les sciences à l'agriculture. La substitution du système des assolements à celui des jachères , la multiplication des races des animaux domestiques , les nombreux percements de routes et de chemins exécutés par le Gouvernement , sont autant de causes qui ont relevé l'agriculture, dont aujourd'hui le produit annuel est de près de cinq milliards de francs.

Le père de l'agronomie moderne , Olivier de Serres, seigneur du Pradel , naquit, en 1539, à Villeneuve- de -Ber g, petite ville de l'ancienne province du Yivarais. Il était fils de Jean de Serres , sieur du Pradel , et eut pour frère cet autre Jean de Serres, célèbre par son Inventaire général de r Histoire de France. Nous manquons de détails sur sa vie. Nous savons seulement que, partageant une erreur trop commune de son

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temps , il eut le malheur d'embrasser le protestantisme avec chaleur ; qu'en 1 572 il assistait, en qualité de capitaine , au siège de Villeneuve-de- Berg , et qu'à la reprise de cette ville par les calvinistes , il vit , sans pouvoir les empêcher , les affreuses représailles exercées par ses coreligionnaires sur les catholiques. Quoi qu'il en soit, ce n'est ni du soldat, ni du sectaire qu'il s'agit ici, La seule gloire d'Olivier consiste dans la noble résolution qui le porta à se placer à la tète des travailleurs dans les campagnes , pour substitueràleurshabitudesroutinières des procédés fondés sur la science, l'expérience et la raison.

Fatigué du spectacle des guerres civiles , indigné des excès qu'elles entraînent à leur suite , le seigneur du Pradel chercha et rencontra dans la culture de son domaine , dans l'étude de l'agronomie , le repos et le bonheur que , dans ces temps de calamités, il aurait vainement demandés ailleurs. Après avoir exploité par ses serviteurs, pendaat près de trente années, le domaine du Pradel, il publia son grand ouvrage intitulé : Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs. Le succès qu'obtint ce livre

à son apparition fut si grand, que dix éditions s'en écoulèrent en moins de dix ans. Il faut avoir lu cet ouvrage attentivement pour être convaincu du soin et du zèle qu'Olivier avait dû apporter à Vexamen de tout ce qui se rattache à l'agriculture , à ce qu'elle pouvait être chez les anciens. On reconnaît qu'il avait lu, approfondi et médité Caton , Columelle , Yarron , Pline et Yirgile. L'ouvrage est divisé en huit parties, qui se terminent par un épilogue ou conclusion fort éloquente. «En général, dit un de ses biographes , Olivier de Serres a donné à tout cet ensemble une tournure dramatique, sans employer la forme de dialogue encore en usage dans ce temps. On a toujours présent un père de famille, jouissant d'une certaine aisance et ayant reçu une bonne éducation , qui fait valoir son domaine par les mains de ses serviteurs, et l'on reconnaît que c'est lui-même qui se met ainsi en scène. >> Au rapport du savant Scaliger, le Théâtre d'Agriculture faisait les délices de Henri lY. Le bon roi en écoutait fréquemment la lecture après ses repas.

Avant cette grande publication, Olivier de

Serres s'était déjà fait connaître par un écrit intitulé : Cueillette de la soie, qui vit le jour en 1599, et qui valut à son auteur une distinction bien flatteuse : c'était un traité sur l'éducation des vers à soie , composé pour répondre au désir que témoignait Henri IV de propager cette branche d'industrie dans son royaume , afin de l'aiFranchir de l'énorme tribut de plus de quatre millions qu'il était obligé de payer tous les ans aux Italiens pour se procurer des étoffes de soie. De Serres, ayant démontré la possibilité de ce résultat, reçut de Henri IV l'honorable mission de réaliser les plans qu'il avait conçus à cet égard. Lorsque ce monarque eut résolu de faire élever des mûriers dans tous les jardins des châteaux delà couronne, il écrivit de Grenoble, où il se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoie , la lettre suivante à Olivier : « Monsieur du Pradel , vous apprendrez , par le sieur de Bordeaux, par les mains duquel vous recevrez la présente, l'occasion de son voyage dans vos quartiers, et ce que je désire de vous. Je vous prie donc de l'assister en la charge que je lui ai donnée, et vous me ferez service très-agréable. Sur ce, Dieu

VOUS ail, M. du Pradel, en sa garde. — Ce 27 septembre 1600 , à Grenoble. «

Or , ce sieur de Bordeaux dont il est ici question n'était rien autre que le surintendant général des jardins de France. On Yoit que, sous Henri IV, les grands fonctionnaires publics, chargés des intérêts agricoles , ne dédaignaient pas de se déplacer pour aller demander des conseils aux simples cultivateurs. Olivier s'empressa de satisfaire au désir du monarque, et se mit lui-même à la recherche des meilleurs plants de mûriers; il s'en acquitta avec tant de diligence, qu'au commencement de l'an 1601 , il en fut conduit à Paris quinze à vingt raille qui furent plantés en divers lieux. De ce moment, la soie était introduite au cœur de la France.

Après avoir ainsi secondé Henri IV dans sa patriotique entreprise, sans avoir voulu en recevoir ni honneurs ni récompenses, l'illustre patriarche de l'agriculture française continua à jouir d'un tranquille repos dans sa terre du Pradel , située au-dessous de Villeneuve-de- Berg. C'est là qu'il termina sa carrière de bienfaisance, le 2 juillet 1619, dans sa quatre-viug-

tième année. Marié à Tàge de vingt ans à une demoiselle d'Arcons, de Yilleneuve-de-Berg , il en avait eu sept enfants, quatre fils et trois filles. Quelques années après sa mort, le château du Pradel fut assiégé par suite des guerres civiles. Malgré la résistance d'un des fils d'Olivier, il fut pris et rasé , à l'exception d'une seule tour qui subsiste encore aujourd'hui. Les belles plantations qui avaient coûté tant de soins et de peines, furent impitoyablement détruites.

Un des exemples les plus frappants de l'ingratitude des peuples envers leurs bienfaiteurs est l'oubli dans lequel Olivier de Serres est resté pendant plus de cent cinquante ans. Après avoir obtenu un succès prodigieux dans leur nouveauté , les ouvrages de cet homme éminent, auquel l'agriculture française a dû ses premières conquêtes, et qui introduisit au scinde notre pays la production et la fabrication de la soie , sources d'activité et de richesse pour tant de branches de notre commerce; ces ouvrages, disons-nous , finirent par tomber peu à peu dans l'oubli. Tls étaient tout à fait perdus de vue et semblaient effacés par les Maisons rustiques,

lorsque , vers la fin du dernier siècle , ils redevinrent tout à coup l'objet de l'étude et de l'admiration des agronomes nationaux. Ce furent surtout l'abbé Eosier et Parmentier qui rappelèrent l'attention sur le Théâtre d'Agriculture et le firent rechercher. Les étrangers eux-mêmes voulurent s'associer à cette sorte de réparation , et le célèbre Arthur Young, voyageant en France en 1789 , s'empressa d'aller visiter avec vénération l'antique manoir du Pradel, et voulut saluer la seule tour qui soit encore debout. Le voyageur anglais ne borna pas à ce témoignage d'estime l'intérêt qu'il portait à notre illustre agronome. Lorsqu'il eut connaissance du projet d'élever un monument à la mémoire d'Olivier de Serres , il fit inscrire son nom en tète de la liste des souscripteurs. Cette pensée réparatrice reçut son exécution en 1804, par les soins de M. Caffarelli , préfet de l'Ardèche. Sur la place publique de Villeneuve- de-Berg, en face de la maison qu'occupait autrefois Olivier, on éleva une pyramide reposant sur un piédestal, assis lui-même sur trois marches , et portant sur les quatre faces quatre tables en marbre noir avec

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inscriptions. Le buste du grand laboureur français surmonte le monument.

« A quoi m'ont servi vingt années de travaux et tant de périls et de peines ? Je n'ai pas aujourd'hui une maison en Gastille , et si je veux dîner, souper ou dormir, je n'ai pour refuge que l'hôtellerie, où le plus souvent l'argent me manque pour payer ma dépense. « Ces paroles d'amertume , échappées au cœur oppressé de Christophe Colomb dans un de ces moments où, dénué de tout, il repassait dans son esprit l'ingratitude de Ferdinand et d'Isabelle , ne furent pas prononcées en vain par le marin génois; l'histoire les a recueillies, et la postérité s'est chargée du soin de le venger. Mais nul écho sur cette terre n'a redit les plaintes et les soupirs de l'infortuné dont nous allons raconter la vie ; il dota toute une contrée d'immenses richesses , et mourut pauvre et oublié : triste destinée, dont l'exemple guérirait à jamais de l'envie de faire

du bien aux hommes, si cette noble passion ne maîtrisait ceux qui la possèdent au point de les porter à lui tout sacrifier, et si le chrétien ne Yoyait dans une autre vie la récompense promise à ceux qui auront passé sur la terre en faisant du bien à leurs frères.

Ehan ou Jean Althen naquit en Perse , en 1 7 1 1 . Ses premières années s'écoulèrent au sein du luxe et de l'opulence. Fils d'un gouverneur de province, qui avait représenté avec distinction son souverain à la cour de Vienne , il put un moment rêver le plus heureux avenir ; mais l'usurpation de Thomas Kouli-Khan vint bientôt anéantir ses brillantes espérances. Dans la tourmente que ce terrible événement déchaîna sur la Perse , le jeune Althen vit la fortune de sa famille détruite, tous ses parents massacrés les uns après les autres ; lui seul échappa à la mort , mais non à la proscription.

Conduit en Anatolie, il y travailla pendant quatorze ans à la culture de la garance et du coton; et dans la dure condition de l'esclavage, son courage ne l'abandonna pas. Doué d'un de ces caractères fortement trempés que les

obstacles ne font qu'enflammer, il nourrissait au fond de son cœur le souYenir du passé et l'espoir d'un meilleur avenir. Un jour il trompa la vigilance de ses gardiens, s'enfuit de la demeure de son maître, et se réfugia à Smyrne. Dans ce bazar du Levant, une des villes les plus florissantes du monde à cette époque , nos agents consulaires, par leur courage et leur empressement à s'interposer entre les victimes et leurs oppresseurs, à défendre les intérêts commerciaux de tous les peuples , s'étaient acquis une réputation de justice et de loyauté qui faisait de leur demeure un asile inviolable; cette haute influence n'échappa point à la perspicacité du jeune Althen : l'esclave fugitif alla s'abriter à l'ombre du drapeau français. Le consul le reçut avec bonté et sut bientôt l'apprécier. Peu de temps après, par les soins de cet homme éclairé , Althen s'embarquait pour Marseille, muni de lettres de notre ambassadeur à Constantinople, qui le recommandait à la cour de Versailles.

Le jeune Persan emportait avec lui de quoi payer largement l'hospitalité qu'il allait recevoir en France. Dans son mince bagage, il avait ca-

ché de la graine de garance, ravie au sol de Smyrne, qui l'emporte de beaucoup sur celle de nos climats par l'éclat et la solidité des couleurs qu'elle produit. Arrivé à Marseille , il ne rencontra pas dans cette grande cité l'appui dont il avait besoin , et le manque d'argent l'empêcha de partir pour Versailles. Une àme moins énergique que la sienne se fût abandonnée au désespoir, mais lui, dans sa captivité, avait appris à souffrir et à espérer. Il fatigua les agents du pouvoir de ses continuelles sollicitations, en leur vantant les avantages de ce qu'il appelait son trésor , et ne rencontra partout que des refus ou des promesses évasives. Sa position devenait donc chaque jour plus critique , lorsque le hasard vint à son secours. Chez lui la force se mariait à la grâce , et même à travers sa mauvaise fortune perçait un air de dignité et de commandement , souvenir de ses premiers jours. Accueilli avec intérêt dans quelques familles marseillaises, il devint l'époux d'une jeune personne qui lui apporta une dot de 20,000 écus. Les parents ne mirent qu'une seule condition à ce mariage : ils exigèrent qu'il embrassât la rehgion catholique.

Vingt mille écus, à cette époque, étaient une somme considérable. Althen aurait pu vivre tranquille et heureux ; mais les hommes de sa trempe ne se contentent pas d'un bonheur vulgaire; il lui fallait une vie d'activité et d'entreprises, qui lui permît de réahser ses projets. Il se rendit à Versailles , où la recommandation de l'ambassadeur français près la Porte lui ouvrit l'accès des salons ministériels. Louis XV lui accorda même une audience. Dans cette entrevue, qui dura près de deux heures, Althen parla avec tant de raison et de lucidité d'un nouveau système de culture et de fabrication de la soie qu'il méditait, que le monarque , malgré sa frivolité, fut vivement frappé de son langage et lui accorda la mission qu'il soUicitait. Althen , au comble de ses vœux , alla établir son exploitation près de Montpellier; mais il rencontra dans les préjugés et l'ignorance des paysans méridionaux des obstacles qu'il n'avait pas prévus. Oublié de Louis XV, abandonné par le Gouvernement qu'absorbaient alors les graves intérêts de la politique, il dévora en essais infructueux le patrimoine de sa femme. 11 se décida donc à retourner à Marseille.

En trayersant le comtat Venaissin, il avait été frappé de l'analogie du sol de ce pays avec le sol de l'Anatolie : c'était la même température, le même climat. Une pensée lumineuse éclaira tout à coup sou esprit : il imagina que la garance réussirait merveilleusement dans le Comtat. Avec cette promptitude qui caractérisait toutes ses décisions , il réalisa les débris de sa fortune, et s'en vint à Avignon, espérant rencontrer dans ce petit État , alors dépendant du domaine du saint-siége, le patronage que la France lui avait refusé.

Son espérance ne fut point trompée. Madame de Claussenette, appartenante à une de ces familles opulentes qui répandaient le bonheur et l'aisance parmi la population avignonnaise, s'intéressa à lui et l'autorisa à tenter un premier essai sur une de ses terres. La garance réussit, et ce premier succès valut à Althen la protection d'un homme d'un mérite supérieur, du marquis de Caumont , qui lui accorda la plus généreuse hospitalité. En 1 765 , un nouvel essai de culture de garance fut tenté par Althen dans une des terres de son protecteur. Cet essai ne fut pas moins

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heureux que le premier ; mais , faute de débouchés, le pays que l'étranger venait de doter d'une nouvelle source de richesses ne retira d'abord que peu d'avantages d'un si grand bienfait. Ce ne fut que lorsque Avignon et le Comtat furent réunis à la France, lorsque l'industrie cotonnière eut pris un immense essor, résultat du blocus continental, lorsque, enfin, sous la restauration , nos manufactures eurent pris un si grand développement , que la garance prospéra réellement dans le Comtat. Aujourd'hui , le département de Yaucluse n'en récolte pas , année commune , pour moins de 20 millions de francs. Aussi , depuis cinquante ans , la valeur du territoire a-t-elle centuplé. Tel petit carré de terre , qu'à cette époque on jouait aux dés , ou qu'on échangeait contre un dîner, fait aujourd'hui la fortune d'une famille entière. Qu'on juge par là du service qu'Althen rendit aux Venaissins !

Et cependant ce bienfaiteur de toute une contrée s'éteignit dans un état voisin de l'indigence. Il mourut en 1774 dans la petite maison qu'il tenait du marquis de Caumont , laissant une fille unique qu'attendaient les plus cruelles priva-

lions. En vain cette infortunée fatigua-t-elle de ses sollicitations nos gouvernements successifs, elle n'en obtint aucun adoucissement à ses souffrances. Elle mourut de misère au milieu d'une population enrichie par la main de son père. Le jour de la réparation arriva trop tard. En 1821, le conseil général du département de Vaucluse , se souvenant d'Altlien , voulut acquitter la dette de la reconnaissance , et vota au Persan une tablette de marbre avec une inscription, qui fut placée dans le musée Calvet à Avignon. Le jour où l'on inaugurait cette table tte commémora tive, la fille d'Altlien rendait le dernier soupir dans un hôpital (1).

De tous les noms des bienfaiteurs de l'humanité qui méritent d'être offerts aux hommages

(i) En l'absence de renseignemenls sur la personne de Jean Althenj dont le nom ne se trouve dans aucune de nos biographies , où se rencontre ordinairement celui de tant de médiocrités, nous avons suivi pour guide une excellente notice de M. E. Forstoul, insérée dans VHisloire des Hommes utiles, publiée par M. Jarry de Mancy.

et à la reconnaissance de la postérité , il n'en est aucun qui soit plus digne de cette distinction que celui d' Antoine-Augustin Parmentier , né dans la petite ville de Montdidier en 1737 ; pauvre enfant , privé de son père dès ses premières années , il fut élevé par sa mère , femme pleine de sens et d'un caractère supérieur à son état. Un vénérable curé , ami de ses parents et frappé de son intelligence peu commune, se chargea de lui enseigner les éléments de la langue latine, A seize ans, le jeune Augustin, impatient de se rendre utile à sa famille , qui était honorable, mais peu fortunée, entra chez un apothicaire de sa ville natale. L'année suivante, il se rendit à Paris , où l'appela un de ses parents qui exerçait la profession qu'il avait embrassée.

Bientôt s'ouvrit pour l'élève pharmacien une carrière digne de son ambition. La guerre de Hanovre ayant éclaté , Parmentier partit pour l'armée en 1757. L'habileté et le courageux dévouement dont il fit preuve pendant l'alTreuse épidémie qui décima si cruellement nos braves soldats que le fer de l'ennemi n'avait pu vaincre, le firent promptement élever au grade de phar-

macien en second. L'ardent et intrépide jeune homme ne s'exposait pas seulement dans les hôpitaux, il payait encore de sa personne sur les champs de bataille. Aussi fut-il fait cinq fois prisonnier, mésaventure qu'il se plaisait souvent à rappeler avec la gaieté qui lui était naturelle, en vantant l'habileté avec laquelle les hussards prussiens l'avaient plus d'une fois déshabillé : c'étaient, disait-il, les meilleurs valets de chambre qu'il eût jamais rencontrés.

Ce fut pendant une de ces captivités militaires que Parmentier conçut la première pensée I du bienfait qui devait l'immortaliser. Assez rigoureusement détenu et réduit à la ration des prisonniers qu'on nourrissait de pommes de terre, au lieu de s'indigner, comme ses compagnons d'infortune, contre cet ah ment nouveau pour eux , il se prit philosophiquement à réfléchir sur la nature et l'utilité du précieux tubercule , et se promit bien de ne pas l'oublier dès qu'il aurait recouvré sa liberté. Nous verrons s'il tint parole.

I Lorsque la paix l'eut rendu à sa patrie , Parmentier vint à Paris (1763), où il suivit assi-

dûment les cours de physique de l'abbé NoUet, ceux de chimie des frères Douelle et les herborisations de Bernard de J ussieu . Telle était son ardeur pour l'étude, qu'il s'imposait les plus dures privations afin de pouvoir acheter des livres ou payer ses leçons; et cependant il trouvait encore moyen de transmettre à sa mère quelques secours pécuniaires pour l'aider à subvenir à ses besoins. En 1766, il obtint au concours la place de pharmacien-adjoint à l'hôtel des Invalides. Dans ce nouveau poste, le zèle dont il fit preuve, son esprit vif, mais jamais satirique , le charme attaché à son naturel doux et aimant lui gagnèrent tous les cœurs ; il se fit estimer des vieux soldats mutilés aussi bien que des bonnes sœurs chargées du service de l'hôpital. En 1769 , il reçut, pour récompense de ses travaux, le brevet de pharmacien-major, qui le fixa définitivement aux Invalides.

Dès qu'il lui fut permis de goûter les douceurs du repos et de l'aisance , le souvenir de sa captivité en Allemagne et de la pomme de terre lui revint en mémoire. Cette plante , transportée du Pérou en Europe dès les premières années du

XVr siècle, avait d'abord été cultivée en Italie et en Allemagne. Introduite en France par la Flandre, elle s'était propagée dans nos provinces du midi, dans le Limousin et l'Anjou , par les soins du grand Turgot; mais jusqu'alors la routine et l'ignorance avaient fait rejeter la culture de cet excellent végétal dans les autres parties du royaume. Suivant un préjugé populaire , cette plante était une espèce de poison , qui épuisait les terres auxquelles on la confiait, et qui développait chez ceux qui s'en nourrissaient, la lèpre et d'autres maladies hideuses. Ce furent ces préoccupations étroites et ridicules que Parmentier résolut d'attaquer avec courage et persévérance.

Il savait combien il est difficile de lutter contre la routine, mais est-il rien au monde qui puisse arrêter l'homme animé de la passion et du génie du bien ? Parmentier comprit que, pour arriver à son but, il lui fallait une haute protection ; cette protection, il la rencontra dans Louis XVI lui-même. Comme il se proposait, avant tout, de frapper l'imagination des Parisiens, il sollicita et obtint du monarque, pour

Fessai qu'il méditait, cinquante arpents de la plaine des Sablons. Ces sables stériles furent labourés pour la première fois par les soins de Parmentier , qui leur confia la plante qu'il voulait réhabiliter. Enfin la floraison tant désirée parut. Émerveillé de son succès , Parmentier cueillit un bouquet de ces précieuses fleurs , et courut à Versailles le présenter au monarque. Louis XVI accepta l'offrande avec bienveillance, et, malgré les sourires moqueurs de quelquesuns des courtisans qui l'entouraient , il en para la boutonnière de son habit.

De ce moment la cause de la pomme de terre fut gagnée. Les grands seigneurs et les dames, qui jusqu'alors avaient beaucoup ri de ce qu'ils appelaient la folie du bonhomme, s'empressèrent d'imiter l'exemple de Louis X VI et d'adresser leurs félicitations au modeste philanthrope. Des gardes placés autour du champ excitaient la curiosité et l'avidité de la foule ; mais ces gardes n'exerçaient leur surveillance que pendant le jour. Bientôt on vint annoncer à Parmentier que ses pommes de terre avaient été volées pendant la nuit. A cette nouvelle , il ne se sentit pas de joie ,

et récompensa largement celui qui la lui avait apportée. Il ne voyait dans le vol commis qu'un nouveau genre de succès. « Si l'on vole la pomme de terre, se dit-il, c'est qu'il n'existe plus de I préjugé contre elle. « Peu de temps après, il donna un grand repas où , parmi les notabilités de l'époque , assistèrent Franklin et Lavoisier. Le tubercule de la plaine des Sablons , déguisé sous toutes les formes, y fournit seul la substance de tous les mets. Les liqueurs mêmes en étaient extraites. C'est ainsi que, grâce aux généreux efforts d'un seul homme , la France vit la pomme de terre se placer au premier rang I parmi ses richesses agricoles. En acclimatant la ^ pomme de terre parmi nous , Parmentier donna ' la santé et l'aisance à des milliers de malheureux destinés à mourir de faim et de misère pendant ces disettes affreuses qui , de loin en loin , ravai geaient auparavant notre beau pays.

De 1 783 à 1791 , Parmentier se consacra à la publication de plusieurs ouvrages du plus grand mérite sur l'économie domestique et sur l'agriculture. Bientôt arrivèrent les mauvais jours de la révolution. Parmentier avait trop de sagesse,

il était d'ailleurs trop occupé pour prendre part aux discussions orageuses que soulevait la politique. Son silence fut pris pour un désaveu des principes qui triomphaient alors. L'homme qui venait de rendre le service le plus signalé au peuple fut persécuté par ceux qui se disaient les amis du peuple. « Qu'on ne me parle pas de ce Parraentier, s'écriait un fougueux orateur de club; il ne nous ferait manger que des pommes de terre : c'est lui qui les a inventées. » Il fut donc mis au nombre des suspects, dépouillé de la modique pension qu'il tenait de la générosité de Louis XVT, et privé de son logement aux Invalides. Mais on ne tarda pas à avoir besoin de celui qu'on avait si outrageusement dédaigné. Quand l'Europe coalisée força la France à user de toutes ses ressources pour se sauver , on pensa à réorganiser le service pharmaceutique des hôpitaux militaires, et à améliorer le pain de nos soldats. Cette tâche difficile fut offerte à Parmentier , qui l'accepta avec enthousiasme et s'en acquitta avec un zèle au-dessus de tout éloge. Apprécié comme il le méritait, il fut successivement appelé au conseil de salubrité du départe-

ment de la Seine , au conseil général des hospices civils ; toutes les sociétés savantes lui envoyèrent des diplômes , et l'Institut national le reçut dans son sein.

Parmentier traversa l'époque glorieuse de l'empire , honoré de l'estime et de l'affection de tous les savants. En 1813, la douleur qu'il ressentit de la mort d'une sœur chérie , jointe au chagrin que lui causèrent les revers de nos armées, altérèrent considéraMement sa santé. Son cœur s'affligea des maux dont l'approche des étrangers menaçait notre belle France. Il tomba dangereusement malade , et fut enlevé à l'humanité le 17 décembre. La France avait été envahie le 1 3 .

Un savant distingué , Cadet de Gassicourt , fut chargé de prononcer l'éloge de Parmentier devant la Société de pharmacie. En racontant la vie si simple de cet homme de bien , il s'arrêta surtout aux deux grands bienfaits dans lesquels elle se résume presque tout entière : l'introduction de la pomme de terre et le sirop de raisin , ces deux productions de la nature qui , dans sa pensée charitable , devaient être

le pain et le sucre du pauvre. A une époque antérieure , le ministre François de Neufcliàteau avait indiqué à la reconnaissance publique un monument impérissable et qui ne devait entraîner aucuns frais : il avait proposé de donner le nom de parmentière à la pomme de terre. La routine et l'ignorance ont refusé de sanctionner cette dénomination si juste, et qui aurait rappelé sans cesse celui qui a rendu la famine impossible en France.

C'est une erreur assez généralementrépandue, que la carrière de l'agriculture n'est ouverte / qu'aux hommes instruits et versés dans les sciences agronomiques. L'expérience a souvent démontré qu'elle pouvait être aussi parcourue avec succès par des hommes dénués d'instruction, pourvu qu'ils eussent l'esprit juste et observateur. Ce phénomène intellectuel s'est même produit récemment parmi nous : nous avons vu paraître en 1833 la charrue Grange. L'inven-

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leur de cette ingénieuse machine est fils d'un de ces braves qui se remirent à cultiver la terre après avoir porté les armes et laissé une partie de leurs membres sur le champ d'honneur en défendant la patrie. Ce digne père mourut en 1823 , laissant sa veuve malade et son fils aîné, celui dont il s'agit ici, trop jeune encore pour diriger les travaux de la ferme qu'il exploitait : il était à peine âgé de dix- huit ans.

Claude Graingé, s'étant fait valet de ferme, labourait donc la terre, supportant sans se plaindre les fatigues de son état; mais il s'apercevait que sa charrue était pesante , que les irrégularités du terrain en rendaient la marche difficile , qu'elle exigeait non-seulement le travail des chevaux ou celui des bœufs, mais encore celui du conducteur , tantôt penché et courbé sur les mancherons , tantôt les soukvant et chargé lui-même en partie du poids de l'instrument. Si le simple garçon de labour était dépourvu d'instruction, en revanche il ne manquait pas de jugement : il lui vint à la pensée que sans doute il était possible de soulager les chevaux et l'homme , et de rendre la marche de

la charrue plus facile et plus régulière. Il aurait voulu pouvoir marcher près de sa charrue sans souci et les bras croisés, comme il marchait près de sa charrette. C'est ce qu'il entreprit d'exécuter , et il y réussit par un procédé tout à fait nouveau. Il imagina un levier pour servir à dépiquer la charrue quand elle arrive au bout du champ, ou pour l'élever, sans la détourner de sa direction , à la hauteur des obstacles qu'elle rencontre; il imagina un second levier qui, agissant comme ressort, opère sur le soc une pression qui le maintient à une profondeur constante , sans exiger le secours de l'homme; il imagina enfin un mécanisme accessoire pour soutenir les armonts et maintenir l'avant -train dans une position horizontale; puis, son invention exécutée, il convoqua les paysans de son village pour la voir fonctionner. Quand tout le monde fut réuni , il dit à sa charrue : Marche! et la charrue marcha; et chacun resta muet d'étonnement devant le pauvre valet de ferme , qui venait d'accomplir ce que les mécaniciens les plus savants et les plus habiles n'avaient pu faire jusqu'alors. La foule ne pou-

vait se lasser d'admirer la charrue qui, selon elle, allait toute seule.

Ceci se passait , comme nous l'avons déjà dit , en 1833. Bientôt il ne fut bruit que de l'inyention de Grangé. Les gens du métier , les connaisseurs voulurent la voir j et sur le compte favorable qu'ils en rendirent, les honneurs vinrent de toutes parts trouver Grangé à sa charrue. En 1834, le Gouvernement accorda la croix d'honneur à l'humble garçon de ferme pour qu'il l'attachât sur sa blouse dans les champs ; ce qui a fait dire avec raison : « Aujourd'hui c'est la veste du travail que le roi décore , c'est la charrue qu'on récompense , c'est la classe agricole tout entière dans la personne de Grangé. >•

Le pays ne voulut pas rester en arrière du Gouvernement . l'Académie des sciences accorda à Grangé une médaille d'or de la valeur de neuf cents francs; la Société d'émulation du département des Yosges lui donna aussi des médailles et lui décerna une couronne ; puis il reto-urna à ses labours , à sa charrue, à Monthureux-sur-Saône, son pavs.

L'invention de Grangé est sans aucun doute susceptible de perfectionnement , c'est le premier jet d'une heureuse inspiration. Cependant sa charrue s'est déjà répandue et propagée ; déjà, dans les concours agricoles , elle a fait gagner des prix à ceux qui savaient la manier. Par la découverte de cet instrument , moins pesant sur les bras du laboureur et sur le collier des chevaux, ne sortant plus du sillon à chaque choc d'une pierre , se maintenant de lui-même et sans effort à égale profondeur, Grangé a bien mérité du pays et de l'agriculture en général. Nul doute que partout où sa charrue pénétrera on ne s'empresse de briser les vieux araires , pour les remplacer par celui que nous venons de faire connaître.

CIIAPIXRi: II.

Jacques Cœur. — Richard-Lenoir.

Le commerce est aussi utile que l'agriculture et l'industrie; c'est par elles que se produisent les objets nécessaires à la consommation ; c'est par lui qu'on peut se les procurer à volonté et en tous lieux. On ne saurait s'empêcher de rendre justice au grand rôle que le commerce a joué dans l'histoire du monde , et rien n'offrirait plus d'attraits à la curiosité que d'étudier son développement chez les anciens , son avilissement après l'apparition des barbares , et sa renaissance en Italie vers le commencement

du onzième siècle. On le verrait inspirer les voj'ages les plus lointains et les plus périlleux , pousser les hommes à l'exploration de la terre , leur faire brayer les mers les plus redoutées , les déserts les plus inhabitables , les peuples les plus inhospitaliers ; il nous oflrirait le spectacle de ces caravanes qui contribuèrent si puissamment à la civilisation grecque, en transportant jusqu'en Europe les produits du Haut- Orient; de ces hardis navigateurs de Venise, de Gênes et de la Hollande, aidant aux progrès de la civilisation au sein de laquelle nous vivons ; car qui oserait assurer que ces hommes entreprenants n'ont point rapporté de leurs excursions lointaines l'imprimerie, la poudre à canon, la boussole, ces puissants leviers qui ont si grandement étendu les voies et le domaine de l'humanité? Mais un sujet si plein d'intérêt et si abondant dépasserait de beaucoup les limites qui nous sont prescrites. Nous nous bornerons ici à exprimer le vœu de voir enfin nos hommes d'État , préoccupés d'une sage sollicitude , briser les dernières entraves qui s'opposent encore au progrès de l'industrie commer-

ciale parmi nous , parce que le yrai commerce porte en lui des vertus qui sont la sauvegarde et la sécurité des empires, l'ordre, l'exactitude, la bonne foi, l'économie. Aujourd'hui que le règne des préjugés hostiles à la production commerciale et industrielle est passé , il serait prudent et politique à la fois que ceux qui conduisent nos affaires s'attachassent à favoriser de toute manière le commerce intérieur , à encourager et diriger d'une façon convenable le commerce extérieur. N'avons-nous pas l'exemple de l'Angleterre ? Abstraction faite de l'esprit d'égoisme qu'on pourrait lui reprocher, quelles merveilles ce pays n'a-t-il pas opérées par la protection sans bornes accordée à ses commerçants ! Aujourd'hui il domine sur toutes les mers ; il règne en Europe , en Afrique , dans les deux Amériques et dans l'Asie; à trois mille lieues de la métropole, une société de marchands asservit à ses lois plus de quarante millions d'Indiens. Il suffirait à la France de vouloir, pour conquérir, dans cette carrière, un rang digne de sa puissance.

La mémoire des hommes à la nature forte et

Yivace qui , à travers les bouleversements sociaux de ces cinquante dernières années , ont guidé le commerce et l'industrie de leurs leçons et de leurs exemples , a droit à nos respects et à notre gratitude. Nous citerons au premier rang Chaptal , l'un de nos savants les plus praticiens, qui, parvenu au pouvoir, se consacra tout entier au développement de l'industrie, et qui, après avoir quitté le ministère , fit encore de l'industrie l'objet constant de ses veilles ; Ober- KAMPF , fondateur de la fabrication des toiles peintes en France , et dont la persévérance et le génie ont doté son pays d'une branche de travail dont les produits se comptent aujourd'hui par dizaine de millions; Rebeb, l'ami du vertueux Oberlin, l'Oberkampf des Vosges, qui, par l'introduction du tissage des toilesde coton dans la pittoresque vallée de Sainte-Marie-aux-Mines , a assuré l'existence de plus de vingt mille ouvriers de tout genre ; Djépouilly et Schirnier, qui surent comprendre l'importance du métier- Jacquart, et, domptant les préventions qui repoussaient encore cette belle invention , la mirent entre les mains de nombreux ouvriers, et déter-

minèrent une révolution complète dans l'industrie lyonnaise; Ternaux, dont la vie fut si pleine et la fin si isolée; Ternaux, l'un de nos plus grands citoyens , homme patient , économe, inventif, hardi et prudent à la fois , manufacturier dans les principales villes du royaume , et que l'empereur, suivant ses paroles accompagnées du don de sa croix , « trouvait partout ; » Pierre Balguerie, qui, après avoir parcouru glorieusement la carrière commerciale suivie par ses ancêtres , a laissé son souvenir empreint sur toutes les fondations dont le dix-neuvième siècle a enrichi la ville de Bordeaux ; enfin Beauvi- SAGE, qui créa pour ainsi dire la teinturerie en France , et qui , après avoir été ouvrier luimême , devint le père de ses nombreux ouvriers.

A côté de ces hommes éminents , il en est deux que nous signalerons plus particulièrement à l'admiration des jeunes travailleurs. Ces deux hommes remarquables, placés aux deux extrémités du monde moderne , ont , chacun dans son genre, rendu les plus grands services au pays. Le premier est ce Jacques Cœur, extrait de petite génération , comme disent les chroniqueurs du

temps , qui fut doué d'assez de capacité, de talent et de courage , pour créer le commerce maritime dans notre pays , à l'époque où il sortait à peine des langes de la barbarie du moyen âge ; le second , Richard-Lenoir , pauvre enfant né dans une humble ferme de village, nourri d'un pain noir et moisi , de laitage fermenté , vêtu de toile grossière, pour qui des souliers étaient l'idéal du luxe , que notre époque a vu s'élever au faîte de la fortune, et dans la pensée duquel Dieu , qui a dit que « les derniers seront les premiers , » jeta une des plus grandes conceptions qui aient jamais jailli d'un cerveau humain.

De nos jours, quand un homme acquiert de la célébrité dans le commerce ou dans les arts mécaniques, l'histoire recueille avec avidité toutes les particularités de sa vie pour les transmettre aux âges futurs. Grâce à ce louable empressement, nos neveux n'ignoreront rien de ce qui regarde les notabilités industrielles ou com-

merciales de notre époque. Mais telle n'était pas la manière de procéder des historiens du quinzième siècle. Uniquement occupés de retracer des faits d'armes, des tournois et des fêtes cheyaleresques , pour charmer les loisirs des châtelains , ils négligeaient tout ce qui peut intéresser ou instruire l'humanité, et ne s'occupaient point de signaler les progrès des arts utiles et de la civilisation. Aussi ne leur demandez rien sur la naissance, l'éducation de Jacques Cœur, de ce négociant qui , par ses immenses spéculations , devint plus riche que tous les rois de l'Europe ensemble. Ils ne commencent à parler de cet homme industrieux et utile que lorsqu'il fut admis à la cour, c'est-à-dire lorsque le petit roi de Bourges (Charles VII) eut recours à ses trésors pour se tirer des embarras et des dangers oii l'avaient mis les Anglais et les Bourguignons. Heureusement nos historiens modernes , plus pénétrés de l'importance du rôle de l'écrivain, se sont crus obligés de suppléer au silence que les chroniqueurs du moyen âge gardent à l'égard de nos principales illustrations ; et depuis que les écrivains de notre époque ont entrepris la

noble tâche de rendre à l'histoire son véritable caractère et sa véritable utilité , leurs recherches nous ont mieux fait connaître le célèbre argentier de Charles \ Ce que nous allons en dire prouvera s'il méritait l'oubli et l'indifFérence de ses contemporains.

Jacques Coeuh , fils d'un orfèvre de Bourges, fut, dans sa jeunesse, employé à la fabrication des monnaies. La bonne éducation qu'il avait reçue , la grande aptitude qu'il montrait pour les affaires commerciales , le firent avantageusement connaître de Charles YII , pendant le séjour de ce prince dans la capitale du Berry. Appréciant son mérite et son inteUigente activité, Charles le nomma d'abord maître des monnaies de Bourges, puis lui donna le titre modeste de son argentier, ou gardien de son épargne privée , avec la permission de continuer , par des facteurs, son commerce qui, déj.à à cette époque, avait pris une extension prodigieuse. Ses nombreux vaisseaux transportaient d'Europe en Orient des armes , des lingots d'or et d'argtent qu'ils allaient échanger contre la soie et les épiceries. Malgré tous les obstacles qu'il dut ren-

contrer dans un siècle de barbarie et de désordre , Jacques Cœur vint à bout de mettre de l'ordre dans les finances de l'État , et bientôt rien n'arrêta plus Charles YII dans la double tâche qu'il s'était imposée : reconquérir son royaume et le restaurer.

En 1440, Jacques Cœur, pour prix de ses nombreux services, fut anobli par le roi; sa fortune était si colossale , qu'il passa en proverbe de dire, pour désigner un homme jouissant de grands biens : Riche comme Jacques Cœur , et qu'on croyait qu'il avait trouvé la pierre philosophai quêtant d'autres ont cherchée depuis. Mais tout son secret consistait dans son talent et dans son habileté pour le trafic. Il remplissait tout le Midi de sa renommée commerciale : à Marseille , à Montpellier , à Beaucaire , c'était lui qui faisait la loi sur le marché ; on eût pu composer une flotte de tous les vaisseaux qu'il avait en mer , et ses facteurs du Levant traitaient de puissance à puissance avec les princes sarrasins.

Jacques Cœur employa sa haute influence à faire progresser le royaume vers un bien-être jusqu'alors inconnu ; par ses soins , l'agriculture

et l'industrie , ces deux puissantes sources de la richesse publique, purent enfin se développer peu à peu j il engagea le roi à défendre à l'intérieur , contre toute espèce de brigandage, le paysan et le marchand, à protéger également les spéculateurs hardis que le commerce conduisait chez les infidèles. C'était l'époque où florissait le négociant le plus illustre qu'ait jamais eu l'Europe, le Florentin Cosme de Médicis, Père de la Patrie. Jacques Cœur, stimulé par l'exemple de ce grand homme , familiarisé d'ailleurs, par son habitude du haut commerce, avec les grandes idées, ne se borna pas à initier Charles Yllaux principes de l'administration ; il voulut encore mettre sa fortune au service de la cause nationale : il permit au roi de puiser à discrétion dans ses coffres, pourvu qu'il se décidât à faire la conquête de la Normandie. Aussitôt quatre armées, entretenues à ses frais, entrèrent en campagne ; à leur approche , les villes , impatientes de secouer le joug étranger, chassèrent les garnisons anglaises , et firent leur soumission. Le 10 novembre 1448, Charles VII fit son entrée dans Rouen, entouré de tous ses

capitaines; mais dans cette foule de guerriers fameux , le peuple ne distinguait qu'un homme , clerc pacifique dont la cuirasse n'était qu'une armure d'apparat. Cet homme était Jacques Cœur, qui se tenait aux côtés du roi, comme autrefois Jeanne d'Arc au sacre de Reims. La conquête de la Normandie était autant la sienne que celle de son maître.

Cette vie glorieuse, cette gratitude du monarque ne durèrentpaslongteraps. Jacques Cœur Tenait d'avancer à Charles Vil les sommes nécessaires à l'importante négociation de Turin , pour faire cesser le schisme d'Amédée de Savoie , qui s'était fait pape sous le nom de Félix V; lui-même était à Lausanne , où il remplissait dignement une mission diplomatique auprès des cantons suisses, lorsqu'en 1451 une intrigue de cour se forma contre lui. La célèbre Agnès Sorel venait de mourir; on accusa l'argentier du roi, qui avait été l'exécuteur testamentaire de la favorite, de l'avoir empoisonnée. Jacques Cœur, à son retour, se justifia facilement d'un pareil crime ; mais l'envie qu'avait fait naître sa brillante fortune, le désir de se la partager , et peut-

être aussi de se débarrasser de dettes qui les gênaient d'autant plus qu'il leur avait prêté plus noblement , excitèrent les courtisans à tenter un nouvel effort pour le perdre. On l'accusa d'avoir fait sortir du royaume de l'argent et du cuivre en grande quantité; d'avoir, sans la permission du roi et du pape , transporté chez les Sarrasins des armes qui n'avaient pas peu contribué au gain d'une victoire remportée par ces infidèles sur les chrétiens ; d'avoir renvoyé à Alexandrie , sur un de ses vaisseaux , un esclave chrétien qui s'était réfugié en France et avait abjuré le christianisme depuis son retour en Egypte ; d'avoir enfin contrefait le sceau du roi , altéré les monnaies, et ruiné le pays de Languedoc par des exactions sans nombre et d'affreuses concussions. Charles VII eut la déplorable faiblesse d'accorder aux persécuteurs de ce grand citoyen l'autorisation d'instituer une commission composée de personnages notés d'infamie , et présidée par Antoine de Chabannes , comte de Dammartin , le plus mortel ennemi de son argentier. Toute cette procédure fut conduite avec une iniquité révoltante. En vain l'accusé demanda-

t-il à récuser ceux de ses juges qu'il savait acharnés à sa perte, à faire entendre des témoins, à prendre un conseil et des avocats. On lui refusa tout 5 on lui interdit même la consolation de voir

' dans sa prison son fils aîné , qu'au temps de sa faveur il avait fait élever à l'archevêché de Bourges. Enfin, après deux ans de captivité passés dans cinq prisons différentes, le 29 mai 1453 , son jugement fut prononcé au château de Lusignan. Par cet arrêt , Jacques Cœur fut déclaré coupable sur tous les chefs d'accusation qui lui étaient imputés, et, comme tel, condamné à la peine de mort. Toutefois le roi , sur qui doit retomber la honte d'une pareille sentence , en considération de certains services et à la recomman-

j dation du pape Nicolas V, voulut bien commuer la peine capitale en une somme de 400 mille écus , la confiscation de ses biens , le bannissement perpétuel hors du royaume et l'amende honorable, nu-tête et sans chaperon, à la porte d'une église.

C'est ainsi que ce monarque, que l'histoire a

I surnommé le Victorieux, brisa, après s'en être servi , un des plus utiles instruments de sa puis-

sance , celui qu'il aurait dû respecter comme son sauveur , ce fidèle et généreux Jacques Cœur qui avait payé ses conquêtes, et qu'il sacrifia aux haines et aux intrigues de sa cour. Et cependant l'innocence de la victime était aussi évidente que la clarté du soleil. Mais Charles, comme tous les hommes faibles, était facile à effrayer; il redoutait sans cesse la trahison , dont il n'avait que trop souvent éprouvé les funestes effets ; on conçoit alors qu'il ait pu céder aux obsessions des ennemis de son argentier. La sentence était à peine rendue, que les juges s'empressèrent de se partager les dépouilles du condamné. Chacun d'eux en eut une bonne part ; mais le meilleur lot fut pour Antoine de Chabannes, qui s'adjugea la seigneurie de Saint - Fargeau , avec les baronnies de Toucy et de Pereuse, c'est-à-dire tout le pays connu sous le nom de Puisaye, consistant en plus de vingt paroisses.

Malgré la décision qui le condamnait au bannissement, Jacques Cœur, après avoir fait amende honorable à Poitiers , reçut du roi l'autorisation de se retirer dans le couvent des Cordeliers deBeaucaire. Il y resta cagtif près de

deux ans. Enfin Jean du Yillage, un de ses facteurs, à qui il avait fait épouser sa nièce et qui lui avait toujours montré un dévouement sans hornes, trouva le moyen de faire évader son infortuné patron. Jacques Cœur se réfugia à Rome, où le pape Nicolas V ne voulut pas qu'il eût une autre demeure que son palais. Le souverain pontife avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier lors de la fameuse ambassade d'obédience envoyée par Charles VU auprès du Saint-Siège, et dont Jacques Cœur était le chef. Depuis ce temps , il avait conçu pour sa capacité autant d'estime que d'amitié pour sa personne , et il s'estima heureux de lui en donner des preu ves dans le malheur. Dès que Jacques Cœur n'eut plus rien à craindre de ses ennemis , ses facteurs, dont il avait été plutôt le père que le maître, accoururent auprès de lui, et lui remirent une somme de 60,000 écus, provenante du commerce de ses vaisseaux que sa captivité et son procès n'avaient point interrompu. Avec cette somme il se trouva de nouveau dans l'opulence.

Après la mort de Nicolas V, Calixte III, son

successeur , ayant résolu de porter la guerre chez les Infidèles , confia le commandement d'une partie de sa flotte à Jacques Cœur. Celui-ci, consultant plutôt son zèle que ses forces, accepta avec empressement une mission qui l'honorait ; mais il tomba malade en traversant l'Archipel. Forcé de s'arrêter dans l'île de Chio, il y mourut au mois de novembre 1456. Ses dernières paroles furent une recommandation au roi en faveur de ses enfants. Son corps fut transporté à Mitylène , où il fut enterré dans une église chrétienne.

La grande injustice dont Jacques Cœur fut victime n'a pas seule contribué à rendre son nom à jamais célèbre; il se recommande encore à la postérité par son amour pour son pays et pour le bien public en général. INégociant habile et aventureux , il a laissé des exemples qui n'ont pas été perdus ; après lui , l'industrie commerciale , à laquelle il avait donné une si grande impulsion, ne s'arrêta plus en France. Émule des Médicis , à qui il peut être comparé sous plus d'un rapport, ce grand citoyen ne fut pas seulement le premier négociant de son temps ,

il en fut aussi l'homme le plus éclairé et le plus lettré. On lui doit des Mémoires et Instructions pour policer la maison du roi et surtout le royaume, ainsi qu'un Dénombrement ou calcul des revenus de France.

Charles VII ne voulut jamais accorder aux enfants de Jacques Cœur la révision du procès de leur père. Ce fut Louis XI qui se chargea de réhabiliter la mémoire de l'illustre argentier. Les lettres patentes du roi qui réintégrèrent les appelants dans la possession des biens paternels, parlaient en termes très-durs d'Antoine de Cha bannes et de son injustice , et relevaient magnifiquement les services rendus au pays par sa victime. Au temps de sa prospérité, Jacques Cœur avait fait construire à Bourges une maison qui passait alors pour la plus belle du royaume. Cet édifice, religieusement conservé et acheté en 1 682 par le maire et les échevins de la métropole du Berry , sert aujourd'hui d'hôtel de ville et de palais de justice.

François Richard naquit en 1765 , dans l'humble et petit hameau du Trélat , commune d'Épiiiay (Cavaldos), de pauvres fermiers partageant la dure condition qui était l'apanage des cultivateurs de cette époque, condition dont la misère ne peut être conçue de ceux qui ne savent pas ce que peuvent faire supporter l'habitude, la patience et surtout la résignation chrétienne Ses premières années furent turbulentes et agitées; sa jeune imagination, dans son activité, enfantait sans cesse de nouveaux projets, et, dans ses jeux, dans ses espiègleries enfantines, on pouvait déjà entrevoir le germe de son génie spéculatif. A douze ans il se livrait à l'éducation et au commerce des pigeons, et ce petit négoce lui rapportait des bénéfices qui ne faisaient qu'enflammer sa jeune cervelle. Mais son colombier finit par porter ombrage au seigneur du lieu; force lui fut de le vendre. Il en retira quarante-deux francs , somme énorme pour un jeune villageois. Richard se crut riche , et vou-

lut se procurer quelques jouissances : il acheta des souliers ferrés , qui , parmi des gens qui ne connaissaient d'autre chaussure que les sabots, le firent regarder comme un élégant.

Richard n'avait rien tant à cœur que de ne plus être à charge à son père , dont il déplorait la misère. Après la vente de son colombier , il se mit à spéculer sur les chiens de race. Ce nouveau négoce lui procura en peu de temps les moyens de se procurer des habillements propres, qui lui firent éclipser , par son luxe villageois, tous ses camarades d'école ; mais ce qui valait beaucoup mieux, il les laissa en même temps bien loin derrière lui pour ses progrès dans l'instruction. Avant d'avoir atteint sa treizième année, il savait assez lire et écrire pour qu'on lui donnât à tenir le registre du marché aux bestiaux de Yilliers-le-Bocage.

Il avait dix-sept ans lorsqu'il manifesta l'intention de quitter la maison paternelle pour aller chercher fortune sur un théâtre plus grand et plus digne de son ambition. Son père ne contraria point ce projet; mais quand l'instant de la séparation arriva, il se trouva dans la pénible

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obligation d'avouer à son fils que, dans un moment de détresse , il s'était vu contraint de dépenser la plus grande partie des épargnes qu'il lui avait confiées, et qu'il n'avait que 12 francs à lui donner. Un pareil aveu ne découragea point Richard : il prit congé de son père avec effusion , lui disant qu'il s'estimait heureux de lui laisser ce faible à-compte sur le bonheur qu'il se proposait de lui procurer ; puis il se mit en route avec des habits neufs dans son sac et ses 1 2 francs dans sa poche.

Arrivé dans la capitale de la Normandie, léger d'argent , mais plein d'espérance et de résolution , Richard se plaça chez un marchand de rouenneries. Malheureusement sou patron était un homme ignorant, grossier et avare. Il ne sut pas pénétrer tout ce qu'il y avait d'avenir dans cet esprit ardent et disposé au bien. Il fit du jeune Normand son domestique plutôt que son commis. Tant qu'il ne fut question que de panser le cheval, d'aider à la cuisine, de servir à table, Richard ne fit entendre aucune plainte; mais un beau jour , son maître , ayant acheté un cabriolet neuf pour figurer convenablement

dans une cérémonie publique , voulut lui imposer l'humiliation de monter derrière. Sa fierté s'indigna d'une semblable exigence; il refusa nettement et quitta la maison de rouenneries.

La jeune ambition de Richard ne rêvait que Paris, oîi il s'imaginait pouvoir satisfaire son avidité de s'instruire au commerce; mais , pour se rendre dans cette ville, il lui fallait de l'argent. Que fit-il pour s'en procurer? Il embrassa résolument l'humble profession de garçon de café, et pendant un an il amassa , sou à sou , de quoi faire son voyage. Une fois arrivé dans la capitale, il fallait trouver des moyens d'existence , et ce n'était pas chose facile à un pauvre jeune homme qui n'avait pas une seule relation dans Paris. Aussi Richard eut-il à subir bien des épreuves et bien des mécomptes. Après mille démarches inutiles pour se faire admettre chez un négociant , après des refus sans nombre , il fut obligé de reprendre le tablier dans un café tenu par un de ses compatriotes. Là , les bénéfices étaient plus considérables qu'à Rouen. Au bout d'un an il possédait un millier de francs. Dès lors rien ne put l'arrêter : il consacra son petit trésor à

t>o LES ARTISANS

l'acquisition de quelques pièces debasin anglais, marchandise alors nouvelle en France, qu'il colporta dans les maisons riches et qu'il vendit avec avantage. Ce succès, il le dut surtout aux domestiques des grandes dames, dont il sut gagner l'appui par son affabilité et ses largesses. Ses premières pièces vendues, il en acheta d'autres; et, quand, après un an de travail, il fit son inventaire , il se trouva qu'il était à la tète de 25,000 francs. Cette somme était une véritable fortune pour un jeune homme de 23 ans.

Richard continuait son négoce, lorsqu'en 1 789 une perfide manœuvre d'un de ces agents d'affaires à la probité équivoque dont Paris abonde , vint tout à coup arrêter l'élan de son industrie et disperser son avoir : il fut même arrêté et écroué à la Force pour une prétendue dette de 1 ,500 francs. Richard aurait pu facilement payer cette dette et recouvrer sa liberté; mais rien ne révoltait plus son âme honnête que l'injustice : il avait la conviction qu'il ne devait pas; il aima mieux rester en prison que de donner raison à la friponnerie.

Déjà grondait la tourmente révolutionnaire

qui devait remuer la société jusque dans ses fondements. Le 13 juillet, l'émeute populaire , après avoir pillé la maison du manufacturier Béveillon, se rua sur la Force, en brisa les portes, et élargit les prisonniers. Richard se trouva donc sur le pavé de Paris avec une toilette plus que négligée et douze sous dans sa poche; mais il se rappela les douze francs de son père, et le courage lui revint. Il emprunta quelques écus , revit les domestiques qui lui avaient facilité l'entrée des grandes maisons , et , six mois après , son crédit était rétabli , son commerce, en voie de prospérité.

Tout lui réussissant au gré de ses désirs , Richard ne mit plus de bornes à ses spéculations. Il loua un vaste magasin rue Française , et en 1 792 il était assez riche pour acheter le domaine de Fayt, près de Nemours. Mais les jours terribles de la révolution arrivèrent. Richard, que son humeur pacifique éloignait des luttes sanglantes qui mettaient chaque jour Paris en effervescence, comprit que de longtemps il n'y aurait plus de sécurité dans le commerce, ni bénéfices à espérer; il régla ses comptes, ferma

son magasin , et , accompagné de sa femme , Marie Alavoine, qu'il avait épousée à Amiens , en 1790 , il alla visiter son vieux père qui s'était retiré à Épinay. Dès son arrivée, l'occasion s'offrit à lui de montrer que la promesse qu'il avait faite en quittant le toit paternel n'était pas un vain mot. Sa famille réunie était encore sous l'empire de l'émotion que lui causait sa présence inattendue, lorsque des hommes à la mine sinistre seprésentèrent : c'étaient des huissiers qui venaient opérer une saisie. Le père de Richard avait eu la générosité de se rendre caution du receveur des tailles, et celui-ci s'étant enfui avec sa caisse, le vieillard s'était vu appliquer la maxime impitoyable : « Qui répond paye. » Richard se trouva là comme une Providence : il paya tout sur-le-champ , et montra combien avaient fructifié dans ses mains les douze francs avec lesquels il était parti dix ans auparavant.

Quand les massacres eurent cessé dans Paris, Richard y revint et reprit ses spéculations. Ce fut peu de jours après le 9 thermidor qu'il fit la connaissance d'un jeune négociant aux manières franches , Lenoir-Dufresne , avec lequel il se

trouva en concurrence pour l'acquisition d'une pièce de drap anglais, dans un magasin de la rue des Bourdonnais. De prime abord ces deux esprits supérieurs se comprirent et se sentirent entraînés l'un vers l'autre. Le lendemain même de cette rencontre furent jetées les bases d'une association commerciale qui ne devait se terminer que par la mort d'un des deux associés, et qui pendant A'ingt ans s'est recommandée à l'estime publique sous la raison Bichard-Lenoir.

Les deux associés avaient entre eux de nombreux traits de ressemblance ; c'était chez l'un et chez l'autre la même justesse de coup d'œil en affaires, la même loyauté facile. Seulement Bichard conseryait dans ses manières et son langage un laisser-aller qui rappelait trop souvent le paysan normand; mais cet abandon, cette fougue confiante étaient tempérés par le sang-froid et le maintien digne de Lenoir-Dufresne. Leur négoce consistait principalement en marchandises anglaises. Il prit bientôt un développement sans exemple. Telle était l'affluence qui se pressait dans leurs magasins , que , deux ans à peine après la création de la société ,

les 6,000 francs qu'ils avaient mis en commun se trouvèrent avoir produit un bénéfice net de 112,000 francs.

Le premier consul venait de rendre enfin un peu de calme et de repos àla malheureuse France. Richard conçut alors un projet aussi grand que généreux : il résolut de délivrer notre commerce de l'espèce de vassalité dans laquelle il était retenu par l'Angleterre. Les tissus de coton faisaient l'objet capital de ses spéculations; il entra dans l'esprit de l'enthousiaste industriel de fabriquer lui-même ces tissus. Mais pour cela il fallait posséder les moyens de fabrication. Sa patience et le hasard les lui firent rencontrer. Ayant défilé quelques étoffes de coton, il s'aperçut avec surprise, en pesant une certaine quantité de fils, qu'une pièce de huit aunes, du prix de 80 francs , ne coûtait que 1 2 francs de matière première ! Il restait donc 68 francs pour la maind'œuvre. A partir de cet instant, il n'y eut plus d'hésitation chez lui, et son parti fut irrévocablement pris. Toutefois, ne voulant rien faire sans l'assentiment de son associé, il fit part de son projet à Lenoir-Dufresne. Celui-ci essaya

d'abord de le détourner de se lancer dans le champ de l'inconnu ; mais , vaincu par son raisonnement, il finit par le laisser libre d'agir à sa volonté.

Aussitôt Richard se mit à l'œuvre. Il se procura cent livres de coton , fit faire quelques métiers sur les dessins informes donnés par un pauvre ouvrier anglais, qui se chargea de les monter , et s'installa dans une guinguette de la rue de Bellefonds. Au gauffrage près , les premières pièces fabriquées réussirent parfaitement^ mais il était indispensable qu'elles subissent cette opération pour être vendables. Richard employa trois mois à découvrir le secret de ce procédé sans pouvoir y parvenir ; il se laissait aller au découragement , lorsque son associé, qui était revenu de sa prévention et qui commençait à prendre intérêt à la fabrication , lui donna la clef de ce qu'il cherchait.

La fabrique prenant chaque jour de l'extension, le besoin d'une filature se fit fortement sentir. Mais, pour parvenir à en monter une, il fallait avoir le dessin ou le modèle d'une de ces machines à filer connues en Angleterre sous

le nom de Mull-Jenny (métier à la Jeannette). Le hasard vint encore au secours de Richard II fit la rencontre d'un autre Anglais, qui, en moins de trois mois, lui fabriqua vingt-deux métiers complets. Dans cette circonstance, Richard mit en pratique la maxime que , pour faire vite et bien , il faut de l'or , et toujours de l'or. L'Anglais n'eut qu'à se louer de sa générosité. Mais, les machines faites, il fallait les placer; le local delà rue deBellefonds était trop étroit pour les recevoir. Les deux associés louèrent alors au Gouvernement un superbe hôtel dans la rue de Thorigny , et l'ancien séjour du luxe et de l'opulence devint tout à coup l'ateher du pauvre.

Grcàce à leur parfaite ressemblance avec les marchandises anglaises , les produits de la fabrique Richard-Lenoir prirent faveur et s'enlevèrent rapidement. La consommation devint telle, que bientôt le local de la rue de Bellefonds et l'hôtel Thorigny ne purent plus suffire aux besoins de l'entreprise. Richard jeta ses vues sur le couventde Bon-Secours dans laruedeCharonne, et demanda à l'autorité de mettre à sa disposition ce monastère abandonné. La réponse se faisant

attendre, l'impatient manufacturier conçut le hardi projet de conquérir d'assaut la maison qu'il convoitait. Un beau matin , il se mit à la tête de ses ouvriers , fit transporter ses métiers et ses mull-jenny, appela des maçons, des couvreurs , des menuisiers et des charpentiers pour relever les ruines du couvent , et trois jours après la filature était en pleine activité. Une occupation opérée avec aussi peu de respect pour les formes légales ne pouvait manquer de provoquer les susceptibilités de l'autorité. Un rapport sévère fut fait au premier consul ; mais celui qui avait fait le 18 brumaire n'était pas homme à blâmer un coup de tète provoqué , pour ainsi dire, par son exemple. L'invasion de Richard trouvait d'ailleurs à ses yeux une légitime excuse dans l'immense service qu'il rendait aux classes laborieuses du faubourg Saint- Antoine. Quelques jours après, Bonaparte alla visiter luimême l'établissement de Bon-Secours. Les merveilles toutes nouvelles des métiers français excitèrent son admiration au plus haut point. Il fut si frappé de la netteté du jugement de Richard , de l'élévation de ses vues , du courage

avec lequel il travaillait à l'émancipation commerciale de la France , qu'il lui donna raison contre l'autorité municipale j il fit plus : il demanda à l'habile fabricant de quels encouragements il pouvait avoir besoin , et , sur ce que Richard lui dit que déjà Bon-Secours ne lui suffisait plus , il lui accorda le couvent de Trenelle , situé de l'autre côté de la rue de Charonne.

De ce moment, la manufacture Ricliard-Lenoir prit cette importance colossale qui en fit un établissement à part en France ; de ce moment se réalisèrent pour les deux associés ces incroyables bénéfices, qui ne s'élevaient pas à moins de 40,000 francs par mois. Ces résultats, qui semblent tenir du prodige, cesseront d'étonner quand on saura que Richard, toujours infatigable , monta successivement trois cents métiers dans différents villages de la Picardie , quarante dans les celliers de madame Lenoir mère , à Alençon , et cent dans l'abbaye de Saint-Martin , près deLuzarches, qu'il acheta au moment où ce vieil édifice allait tomber sous le marteau de la bandenoire. Dans cettedistributiondebienfaits répandus sur tant de points à la fois , Richard n'oublia

point ses compatriotes : il fit l'acquisition de l'abbaye d'Aulnay, dans le Calvados, et y fonda un nouvel établissement qui donna du pain à six cents ouvriers. Sa charité éclairée ne s'en tint pas là : elle ouvrit aussi un asile aux orphelins des deux sexes. En admettant ces jeunes infortunés à la fabrique de Séez , il ne s'attacha pas seulement àleur inspirer l'amour du travail , il voulut encore qu'ils reçussent des instructions religieuses et des leçons de lecture , d'écriture , de calcul et de musique. C'est ainsi que sa sollicitude s'exerçait sans relâche sur toutes les personnes qu'il faisait travailler. Ennemi déclaré des cabarets, il ne voulait pas que ses ouvriers fussent obligés d'aller au loin chercher des distractions , et , dans le but de les retenir , il avait fait établir dans chacune de ses manufactures un billard qui leur était abandonné les jours de repos.

Pendant plus de dix années Eichard et Lenoir semblèrent épuiser la mesure des prospéri tés humaines. Mais en 1806 , un événement aussi cruel qu'inattendu vint rompre brusquement le lien de cette association-modèle . La mort frappa Lenoir-Dufresne, à qui la santé la plus prospère

devait faire espérer de longs jours , et laissa son associé seul à la tète de ses établissements. Dès que Lenoir ne fut plus là pour tempérer sa fougue , le trop entreprenant Richard donna l'essor à ses vues gigantesques. Il monta deux nouvelles filatures à Caen et à Laigle, ce qui porta le nombre de celles qu'il possédait à six , bien organisées, pourvues de tout le matériel nécessaire; il établit en même temps une fabrique d'impression à Chantilly.

Bientôt il ne suffit plus à son active ambition d'avoir créé l'industrie cotonnière; il voulut encore que la France n'eût plus rien à demander aux pays d'outre-mer pour la matière première. Nos victoires, à cette époque de gloire, nous avaient livré Tltalie et en avaient fait comme une annexe du grand empire. Ce fut au sol généreux du royaume de Naples que Richard alla confier la culture du cotonnier. Il fit ramasser avec le plus grand soin les graines qui se trouvent souvent dans les balles de coton venues d'Amérique. Quand il en eut une quantité suffisante, il les fit transporter et cultiver à Castellamare , où elles réussirent à souhait. Un

an après, il faisait entrer en France plus de vingt milliers pesant de coton brut , provenant de sa première récolte.

Avec six filatures constamment en activité, Richard fabriqua bientôt hors de toute proportion ; aussi ne tarda-t-il pas à porter la peine de sa trop confiante témérité. La réunion de la Hollande à la France ayant jeté une immense quantité de marchandises dans la circulation, Eiciiard ne put plus vendre les siennes. De là ses premiers embarras. En vain ses amis l'engagèrent-ils à se défaire de plusieurs établissements ; en vain un de ses commis , qui avait toute sa confiance , lui proposa- t-il de faire son inventaire et de se retirer du commerce. « Vous avez assez fait pour votre réputation et pour la France , lui disait le prudent commis , songez maintenant à vos intérêts et à votre repos. » Richard ne voulut rien entendre : il était lancé et ne devait s'arrêter qu'au fond du précipice.

Les affaires devenaient chaque jour plus mauvaises. Dans l'impossibilité où il se trouvait de vendre ses marchandises , d'emprunter sur leur valeur et négocier ses billets, Richard s'a-

dressa à l'empereur et lui exposa franchement sa situation. La réponse ne se fit pas attendre. Napoléon , qui avait pour lui la plus haute estime , et qui précédemment l'avait décoré luimême de la croix de la Légion d'honneur, lui écrivit qu'il eût à s'entendre avec le ministre des finances, à qui il avait donné ses instructions , et le lendemain Richard touchait quinze cent mille francs à titre de prêt. Cette somme satisfit aux exigences du moment ; mais les deux causes du mal n'en subsistèrent pas moins : l'énormité du prix de revient de la matière première et la difficulté de vendre. Richard pensa alors à transformer ses filatures de coton en filatures de laine. Celte nouvelle industrie lui réussit ; il fit d'abord d'assez beaux bénéfices; mais bientôt les sinistres survinrent. Dans deux ou trois opérations, il perdit près de quatre cent mille francs. Ses magasins, remplis d'une quantité prodigieuse de coton , tant filé que tissé , ne se vidaient pas , si bien que, quand arriva la fatale année 1813, qui devait voir nos désastres et nos revers , la perte du manufacturier était imminente.

Jusqu'ici nous avons vu Richard industriel et père de ses ouvriers; nous allons le voir maintenant citoyen courageux et dévoué. La fortune avait trahi nos armes, et de toutes parts les soldats de l'Europe coalisée foulaient le sol de la France. Au mois de janvier 1814, Paris réorganisa sa garde nationale , et Richard , malgré tous ses efforts pour décliner un tel honneur , fut appelé au commandement de la 8* légion. Une fois investi de ces fonctions , il ne songea plus qu'à s'en acquitter avec zèle et patriotisme. Bientôt l'ennemi fut sous les murs de Paris. Après avoir contribué à faire prendre aux Parisiens la noble résolution de se défendre, Richard sortit avec sa légion et alla occuper l'avenue de Yincennes. L'artillerie qui la protégeait ayant été enlevée par la cavalerie ennemie , Richard demanda des hommes de bonne volonté pour aller la reprendre. La légion entière, secondée par quelques uns de ces braves élèves de l'École Polytechnique qui montrèrent tant de dévouement dans ces jours de malheur, offrit de le suivre ; l'artillerie fut reprise ; mais trente citoyens payèrent de leur vie cet acte de courage.

ma

En Yisitant un hôpital provisoire qui avait été établi dans le couvent de la Croix pour rece- Toir les blessés , l'àme généreuse de Eichard s'émut à la vue de nos soldats couchés sur de la paille presque pourrie. Il en fit aussitôt apporter huit cents bottes à ses frais. Mais il ne suffisait pas d'avoir procuré à ces malheureux un coucher plus sain, il fallait encore les empêcher de mourir de faim. La générosité de Bichard ne leur fit pas défaut : il employa la chaudière de sa blanchisserie de Bon-Secours à leur faire du bouillon, et tous les jours, par les soins de ses commis et de ses domestiques remplissant le rôle d'infirmiers , chaque blessé recevait une soupe de deux livres dans des écuelles faites exprès. N'oublions pas d'ajouter qu'ayant dépensé des sommes considérables pour cet acte d'humanité, Richard s'abstint de demander aucune indemnité. De pareils traits dispensent de tout éloge.

Cependant, malgré les efforts héroïques de ses défenseurs, Paris capitula. Le 31 mars, les Eusses entrèrent par la grande rue du Faubourg-Saint-Antoine , traînant , attachés avec

des cordes à leurs pièces de canon et à leurs fourgons, quelques centaines de prisonniers qu'ils avaient faits la veille. A ce spectacle, l'exaspération des faubouriens fut au comble : ils voulaient délivrer des Français si indignement traités. Richard seul parvint à calmer leur effervescence, en promettant sur sa tête que les prisonniers seraient promptement rendus, et il tint parole. Le lendemain , il se rendit à l'étatmajor des armées alliées, où, en faisant pressentir un mouvement du faubourg Saint- Antoine , il vit sa démarche couronnée d'un plein succès.

L'impression que lui causa la chute de Napoléon, auquel il avait voué une sorte de culte, fut douloureuse et profonde. Toutefois, lorsqu'il eut réfléchi que de sa soumission au nouveau gouvernement pouvait dépendre la tranquillité du faubourg Saint- Antoine , il n'hésita pas à prendre la cocarde blanche, et fut un des colonels qui allèrent, à la tète de leurs légions , recevoir le comte d'Artois aux barrières. Les paroles chevaleresques adressées par ce prince aux habitants de Besançon : « Mes amis , il n'y

a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus , » avaient été accueillies partout comme un présage de bonheur. Un moment , Richard se flatta de l'espoir qu'il allait obtenir pour son industrie la protection dont elle avait si grand besoin. Malheureusement il n'en fut rien. Les Bourbons, rappelés enfin sur le trône de leurs pères , trouvaient les finances du pays épuisées et avaient bien des dettes sacrées à acquitter ; de quelques bonnes intentions qu'ils fussent animés , ils ne purent refuser aux sollicitations de l'Angleterre la demande qui leur fut faite de supprimer entièrement les droits sur les cotons. L'ordonnance du 23 avril 1814, qui n'accordait pas même d'indemnité aux détenteurs de marchandises fabriquées, porta le dernier coup à notre industrie cotonnière. La veille de cette ordonnance fatale, Richard possédait une fortune de huit millions j le lendemain, il était à peu près ruiné.

Dans une circonstance aussi cruelle, Richard, soutenu par sa persévérance et son courage , ne désespéra point de sa position. Il voulut continuer de marcher, moins encore pour soutenir sa

réputation commerciale que pour ne pas voir dans la détresse les vingt mille ouvriers qu'il occupait; mais lorsqu'il eut épuisé toutes les ressources dont il pouvait disposer, il fut obligé de recourir à l'emprunt. Ceux qui lui prêtèrent leur concours le lui firent payer si cher, qu'au bout de peu de temps sa ruine fut consommée. Il se retira donc de la lutte sans fortune, mais toujours estimé. Qu'on juge de quel chagrin fut brisé le cœur honnête de Eichard , lorsqu'il dut changer l'honorable activité de son existence en un repos obscur, lorsqu'après avoir goûté toutes les jouissances du luxe et de l'opulence , il fut en butte aux privations de la misère! Le malheur pesa cruellement sur lui, et bientôt son front , naguère si ouvert, se couvrit de rides; ses traits perdirent peu à peu leur énergie native. On se sent une vive peine à penser que le jour de la réparation ne devait jamais luire pour Richard. Il vécut triste et abandonné pendant près d'un quart de siècle. Ce ne fut que le 1 0 octobre 1 839 que la mort vint mettre un terme à ses longues souffrances morales. Son convoi fut populaire et grand. Un concours innombrable de ces mêmes

ouvriers dont il avait été le protecteur et le père , accompagna sa dépouille mortelle en versant des larmes sincères.

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