INTRODUCTION
La vie publique et la vie privée se complètent et s'expliquent Tune par Tautre. Cest pour cette raison que nous avons étudié Tune et l'autre dans les campagnes; c'est pour cette raison qu'après avoir décrit l'organisation publique et municipale des villes dans l'ancien régime , nous cherchons maintenant à retracer l'existence domestique, laborieuse et morale des artisans et des bourgeois d'autrefois.
La tâche est à la fois difficile et multiple. La condition des hommes dépend la plupart du temps de leurs occupations. Tandis que les paysans sont en très grande majorité cultivateurs , les citadins sont ouvriers, domestiques, artisans, marchands, gens de loi, bourgeois ou magistrats. Bien qu'ils habitent dans la même enceinte, qu'ils aient des rapports fréquents et des intérêts communs, ils ne vivent pas de la même manière; le logement de
Il INTRODUCTION.
Fouvrier est plus restreint que celui de l^artisan ; le mobilier de l'artisan est moins riche que celui du marchand ; l'installation du bourgeois ne ressemble pas à celle des uns et des autres. Il est donc impossible de pi'ésenter un tableau d'ensemble, car si l'on mettait au premier rang les uns, on risquerait de rejeter les autres dans l'ombre. Il est donc nécessaire de diviser les habitants en deux catégories, dont nous nous occuperons tour à tour.
Lorsqu'on étudie le passé, il faut se rappeler qu'il est pour les peuples civilisés des faits généraux qui sont indépendants des mœurs et des institutions. Ainsi la société s'est toujours divisée en deux parties inégales : ceux qui travaillent des mains et ceux qui travaillent par l'intelligence; les premiers sont d'ordinaire dirigés par les seconds, conformément à la règle supérieure, qui veut que l'esprit mène la matière. Ceux-ci sont plus nombreux, mais ils sont moins en vue, parce que leur rôle est subordonné; mais ils sont aussi les rouages nécessaires de la cité, et il n'est pas moins important de connaître leur condition sociale que celle des classes supérieures.
Les habitants des villes appartenaient surtout à deux classes distinctes, la bourgeoisie et le peuple.
JNTRODUCTION. m
qu'on a confondus sous le nom de tiers état. On ne voit d'ordinaire dans l'ancienne société que les trois ordres politiques, le clergé, la noblesse et le tiers état; on enseigne généralement que les deux premiers ordres jouissaient de tous les privilèges et que le dernier ordre de l'État n'en avait aucun. C'est une erreur trop répandue, que l'étude approfondie des faits ne tarde pas à dissiper. La véritable division de l'ancienne société est celle que discernait avec raison en France l'historien hollandais Pontanus, lorsqu'il la séparait en trois classes, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple*. Le clergé était un corps puissant, exerçant une influence reconnue par les lois, acceptée par l'opinion, mais dont les membres se rattachaient à la noblesse par l'épiscopat et les riches abbayes, à la bourgeoisie par les chapitres et les communautés savantes, au peuple par les cures de campagne et les ordres mendiants. Il avait ses privilèges comme la noblesse; mais la bourgeoisie avait aussi les siens, et le peuple même des villes avait fréquemment des immunités dont le peuple des campagnes était privé.
* Itinerarium Galliee Narbonensis, authore Johanne Isacio Pontano, 1606, p. 131 à 137.