Emile Bergerat, Théophile Gautier, W' entretien
3. On a raconté le même fait de Baudelaii^e, et cette communauté de goûts n'aurait pas été étrangère, paraît-il, à l'estime sympathique qui liait les deux poètes.
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offrait le iiioude moderne, et, avec une patience d'archéologue, il avait fouillé les sarcophages des races éteintes et disparues; parfois même, il s'était élancé dans les sphères du fantastique, là où nulle réalité brutale ne pouvait arrêter le vol de son imagination. Ouoiqu'il n'eûl guère enfin le tempérament d'un apôtre, les plus simples considérations d'intérêt personnel s'abaissaient devant l'impétuosité de sa foi littéraire, et on l'a vu, dès qu'il sentait discuter ses idoles, se laisser entraîner à des imprudences d'une singuhère audace : c'est lui, rédacdacleur de journaux officiels et protégé du gouvernement, qui, sous le second empire, citera à l'impératrice, comme le chef-d'œuvre poétique de notre temps, le volume des Châtiments, de Victor Hugo ; et, en mainte circonstance de sa carrière, qu'il s'adressât à sa souveraine ou au public, il éloigna certainement de lui bien des esprits timides par la franchise intransigeante avec laquelle il imposait ses convictions les plus originales, en leur donnant l'allure d'aphorismes excentriques : ses doctrines étaient déjà accessibles à peu de personnes ; il manqua en sus de diplomatie pour les rendre acceptables.
Dans la formidable masse de livres, de brochures ou de chroniques qui représentent sou œuvre, à quels objets pourtant, à quelles théories diverses, à quels problèmes multiples n'a-t-il pas touché plus
OU moins légèrement? 11 possédait une impeccable érudition, alimentée par des lectures énormes et entretenue par une mémoire que rien ne pouvait lasser : s'il eût mis moins de couleur et plus de pédantisme dans ses écrits, il est à supposer qu'on Teùt pris davantage au sérieux; et, à l'heure actuelle, peut-être reconnaîtrait-on, sous les merveilleuses virtuosités du prosateur ou du prosodiste, cerlaines conceptions de la vie et du monde, qui, exactes ou fausses, étaient sûrement curieuses et méritaient qu'on s'y arrêtât.
Nous ne pouvons, cela va sans dire, les recueillir et les reprendre ici phrase par phrase; nous avons d'ailleurs indiqué plus haut la source primitive de ces pensées en parlant de la prééminence absolue donnée à l'idée de beauté, et surtout de beauté plastique. Il est visible que Théophile Gaulier ne se préoccujK' guère de l'homme et de la nature humaine qu'à ce seul point de vue, et, quand il considère les êtres ou les choses, c'est à titre d'objets d'art, comme marbres ou comme peintures. Quant aux vertus ou aux vices, cpiant aux joies ou aux tristesses, il ne s'en inquiète pas; jjeu lui importe qu'une intelligence soit utile ou nuisible, heureuse ou malheureuse, honnête ou criminelle : « Je pense que la correction de la forme est la vertu, dit-il; et il préférera, avec leurs cruautés et leurs débauches grandioses, un Néron ou un
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Héliogabale à un correct bourgeois de nos jours, dont la vie calme et régulière n'attire l'attention par aucun relief. Des douleurs et des passions, •nême vraies et sincères, si elles ne revêtent la splendeur poétique et décorative de la tragédie grecque ou du grand drame héroïque, le trouveront indifférent, à moitié hostile :
Des médecins et des notaires on cravate blanche qui viennent pleurer dans le trou du souffleur parce que leurs femmes les ont encornifistibulés, c'est bête et assommant ! J'ai toujours envie fie leur crier :
— C'est bien faiti pourquoi ètes-vous notaires* ;*
Par contre, c'est avec une complaisance presque sympathique qu'il décrit l'opulente demeure d'un héritier de rajah hindou dont les heures se passent à fumer nonchalamment son houka, les pieds sur la gorge d'une de ses femmes, servi par des esclaves agenouillés, et, de temps en temps, par caprice de désœuvré, faisant voler une tète d'un coup de son cimeterre -. Tl s'extasie devant cette scène de mœurs orientales, comme il admirerait le tableau d'un maître, et, sans souci de la souffrance individuelle, il ne voit dans le sang répandu qu'une note claire et brillante au milieu d'un ensemble de couleurs.
S'il voyage et s'il raconte ses promenades aux
1. Emile Bergerat, Théophile Gautier, V' entretien. :2. Forhinio.
pays exotiques, toujours avec la même disposition d'esprit, dédaigneuse de l'âme humaine, sensible aux formes, il laisse de côté les mœurs et les pensées spéciales à chaque race pour saisir et dépeindre son aspect extérieur. Il ne court pas la Russie ou l'Espagne pour observer des Russes ou des Espagnols; il ne quitte pas la France pour composer des mémoires ethnologiques. 11 cherche selon les climats, le soleil ou la neige, l'architecture mauresque, Tart, byzantin ou les courses de taureaux. Quant aux amateurs de psychologie, il les renvoie à la Gazette des Tribunaux où ils trouveront « l'histoire générale et universelle de cette sorte de singe malfaisant qui peuple les cinq parties du monde ^ ». S'il parle de l'amour ou des femmes, c'est encore en vertu des mêmes principes et des mêmes théories qu'il les juge, nullement, comme on l'a prétendu en indifférent ou en contempteur. Il revient simplement à la doctrine antique et biblique : à ses yeux, « la femme est une belle esclave destinée à nos plaisirs , un hochet plus intelligent que s'il était d'ivoire ou d'or ». Il la regarde, d'après son propre aveu, » plutôt en sculpteur qu'en amant». De son esprit, de son âme ou de sa moralité, aucun souci : « Je verrais une belle créature que je saurais avoir l'âme la plus scélérate du monde, qui serait