‹ Les artistes littérairesChapitre 5 sur 160 · De VAmour, deuxième préface (mai · texte numérisé non relu

De VAmour, deuxième préface (mai

"2. Cette idée de M. Renan, exposée dans son livre sur la liéfonne intelleduelle et morale, a été assez longuement étudiée par M. Paul Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine.

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qui consliluc la littérature en un mot, dès quelle acceptera, comme mobile de ses actes, rasseiitimcnt et les acclamations des foules ? Notre scène déjà, en dépit de sa vogue populaire en France et à l'étranger, indique par sa profonde déchéance quel argument on est en droit de tirer du consentement universel. Pas une pièce, depuis trente ou quarante années de suprématie européenne, qui émerge audessus d'une moyenne honorable; pas un dramaturge qui, en bonne justice, soutienne la comparaison avec des hommes de l'envergure de M. Leconte de Lisie ou de Flaubert. Le théâtre agonise en tant que forme d'art, et, comme les exigences matérielles lui imposent désormais le succès immédiat et continu, il est vraisemblable que sa résurrection demeurera indéfiniment ajournée.

Par bonheur, les causes permanentes qui l'abâtardissent, et qui le tueront, n'existent pas pour les autres genres, ou, si elles existent, elles peuvent être évitées. Elles le furent par les écrivains qui nous occupent dans ce volume ; elles le sont par ceux qui essayent de marcher sur leurs traces. Et c'est ce dont on les accuse, et c'est ce par quoi ils intéressent. Sans doute, on ne saurait nier leurs erreurs, leurs défauts, leurs folies, leurs mesquineries même ; ils demeurent encore aussi loin qu'on voudra de ce que nos pensées conçoivent comme la perfection absolue; ils négligent, tant qu'il plaira

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aux esprits chagrins, les qualités de fond ou de forme sans lesquelles, paraît-il, le génie se stérilise. Mais quel que soit le rang que leur réserve la postérité, — et nous n'aspirons pas à prc'vjuger ses arrêts, — n'atteindraient-ils qu'à la hauteur des talents secondaires, ils n'en auraient pas moins représenté les idées, les sensations et les sentiments les plus subtils d'une époque qui ne passera probablement pas inaperçue dans l'histoire du monde, et dont ils resteront une élite dans l'éliLe.

Nous disons une é///e. non pas uae école : car, malgré les traits communs qui les rattachent les uns aux autres, ils possèdent bien chacun leurs procédés spéciaux, leurs aptitudes diverses, leur caractère personnel et distinctif ; et Théophile Gautier ne ressemble pas plus à Baudelaire que Flaubert à M. Leconte de Liste. Le lien qui les unit n'est pas le respect et l'imitation d'un maître, le culte d'un chef de file en qui se résume la suite de ses disciples : lien factice, cela s'entend, et destructeur de l'originalité, puisque, réprimant les effets des circonstances psychologiques particulières ou des "conditions générales de la vie et des mœurs, il ne résulte que d'un dogme accepté volontairement .

I/ART LITTERAIRK, li

Leur titre tV artistes Ht terni /-es, s'il implique donc l'existence d'une catégorie, ne tend en aucune façon à emprisonner des individualités dans les limites d'une secte et à les absorber dans un ensemble ; il représente seulement une des grandes idées, un peu flottantes et indécises, qui planent sur leurs œuvres à tous, et auxquelles ils se sont soumis par une impulsion instinctive, sans parti pris arrêté, sans intention raisonnée et préconçue. Ces idées, ces sentiments collectifs, peut-èlre n'esl-il pas inutile de les signaler en quelques esquisses très brèves, et d'envisager ainsi nos études d'abord à un point de vue synthétique, avant d'arriver aux analyses et aux commentaires séparés.

J']n dehors de la théorie que nous avons exposée plus haut, et qui consiste à ne pas donner à un roman ou à un poème d'autre but que le plaisir désintéressé; en dehors d'une tournure d"esprit et de certaines allures de composition ou de style qui nous ont fait placer Gautier et ses successeurs dans une sorte d'aristocratie des lettres, il faut reconnaître entre eux un nombre appréciable d'autres relations mentales, par où ils portent, pour ainsi dire, la marque de leur milieu et de leur temps.

A propos de Baudelaire et des frères de Concourt, nous nous arrêterons sur cette horreur et ce dégoiît de la nature ou des phénomènes naturels qui les ont tous hantés à des degrés divers et qui éclaircis-

sent bien des points obscurs de leur talent et de leurs ouvrages. L'amour de l'artificiel, l'exotisme, la curiosité des civilisations étranges et étrangères, la recherche de l'impossible et parfois du monstrueux, ne paraissent en être que des manifestations consécutives plus ou moins directes, corroborées d'ailleurs par des confidences et des aveux catégoriques. El si, en ce moment, nous ne nous étendons pas davantage sur cette particularité, sur cette idiosyncrasie bizarre de la seconde moitié de notre siècle, ce sera pour y revenir plus tard et plus longuement, quand les preuves du fait ressortiront déjà des différentes parties de notre travail.

De môme, dans les chapitres consacrés à Baudelaire et à M. Leconte de Lisle, nous parlerons de cette permanente complexité intellectuelle et sensitive de nos maîtres modernes, accumulant à chaque pas des contradictions au premier abord irréductibles, et auxquelles on ne voit guère, en somme, d'autre interprétation que l'hypothèse de la multiplicité des individus dans l'individu : hypothèse douteuse, malgré l'appui que lui prêtent la philosophie et la science, et dont le plus grave défaut semblera peut-être de supprimer les ambiguïtés embarrassantes au lieu de les résoudre.

De même enfin, quoiqu'on ait abusé du pessii misme en ces dernières années et qu'on ait fini par le voir partout et sans cesse, il faudra bien en

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noter les traces incontestables chaque fois que nous les rencontrerons, et nous les rencontrerons presque aussi souvent que l'auteur ou les auteurs auront laissé découvrir le fond intime de leur âme, leur secrète compréhension de la vie et du monde. La doctrine du néant pèse d'un poids lourd sur nos sociétés contemporaines, et quand M. Paul Bourget l'a considérée comme la dominante de leur tempérament, il n'a fait que mettre en lumière, d'une façon un peu trop exclusive, une observation juste, applicable à tous ceux qui ont vraiment écrit et pensé depuis plusieurs générations.

Mais pour nous, qui nous attachons, dans ce livre, aux considérations d'esthétique plus encore qu'aux arguments de psychologie, il est un caractère de l'art actuel dont l'importance jusqu'ici ne paraît avoir été qu'à moitié comprise, et' qui vaut pourtant la peine qu'on le relève et qu'on l'examine, ne fCit-ce qu'en raison de la constante uniformité avec laquelle il se répète : nous voulons dire le goût de la transposition, cette tendance curieuse qui consiste à intervertir les rôles, à appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète, exacte dans l'expression — impossible pour elle — des

formes et des attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive, et abandonneront le simple culle de la ligne pour se tourner vers les études de mœurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le marbre ou les notes de la gamme.

En ce qui regarde Théophile Gautier, que sa première vocation d'ailleurs ne poussait pas vers la poésie et qui s'essaya durant plusieurs années de son adolescence dans l'atelier de Rioult, on ne saurait nier qu'il n'ait été poursuivi par la préoccupation plastique jusque dans ses œuvres de style, et qu'il n'ait souvent combiné des teintes et des nuances plutôt qu'assemblé des mots. Il se pique d'être « un homme pour qui le monde visible existe ^ ». Il recherche « les épithètes moulées sur nature, les tours abondants et larges, les phrases à riches draperies, où l'on sent le nu sous l'étoffe, les muscles sous la pourpre - » . Rien ne lui

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