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Les artistes normands au Salon de 1885

11 y a quelques jours à peine, après la proclamation officielle des récompenses, le Salon a fermé ses portes, et une nuée d’ouvriers s’occupe à emballer toutes ces toiles autour desquelles il s'est fait tant de bruit, et qui vont rentrer dans la pénombre discrète des ateliers ou des maisons particulières. C’est pour nous le moment de recueillir nos impressions, et de passer rapidement en revue, suivant notre habitude, les œuvres nombreuses et distinguées des artistes normands qui ont figuré à cette exposition.

Le Salon de 1885 est-il supérieur ou inférieur à ses devanciers? grave question que Ton soulève tous les ans, et qui reste invariablement indécise : problème oiseux après tout, et que l’examen rapide auquel les critiques d’art sont condamnés ne les mettrait pas à

même d’élucider convenablement, encore moins de résoudre.

Nous ne nous y attarderons pas.

Ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis quelques années, le goût du public s’est profondément modifié et que les œuvres d’art sont en train de se modifier à leur tour.

Ces modifications, qui sont une évolution de la vie et dont il n’y a pas autrement à s’affliger, portent, tout à la fois, sur le choix des sujets et sur la manière dont ils sont conçus et exécutés.

En tout, notre époque a soif du réel, et les œuvres, dans lesquelles le sentiment intense de la réalité vraie et vécue éclate et se manifeste, sont celles que le public acclame.

Après la poussée romantique qui a fait son temps, nous avons la poussée réaliste qui commence le sien. Pourquoi crier au scandale ? Le réel n'exclut l’idéal que pour les esprits médiocres et mal équilibrés, et ce n’est, ni parles effervescences des débutants, ni par les excès d’impressionnistes qui croient naïvement que la fantaisie peut tenir lieu de l’observation, du travail patient et de la connaissance des règles les plus élémentaires du dessin et de la perspective, que l’on peut juger équitablement des tendances et de la valeur des nouvelle écoles.

Nous ne sommes pas davantage frappe du prétendu discrédit dans lequel sont tombés les sujets religieux. En fait, ce discrédit n’existe pas. En attendant que, sous l’influence de Jules Roche ou d’un autre théoricien du même goût, les commandes de l’État pour les églises disparaissent complètement, •lies ont d’ores et déjà singulièrement baissé ; les peintres, je le reconnais, comprennent ces sujets autrement que par le passé; mais on aurait tort de se livrer à des doléances tout au moins prématurées à propos du Salon actuel, dans lequel les œuvres les plus remarquables dans des genres différents: U Adoration des Mages, V Adoration des Bergers^ de Bouguereau, et La Décollation de saint Denis, par Bonnat, appartiennent à la peinture religieuse. Et les deux Henner : Fabiola et La Madeleine et les sa nt François d' Assise, sans compter beaucoup d’autres?

Non, la peinture religieuse n’est pas morte, et le jour où l’on jugera à propos de renouer les traditions et de confier à nos grands artistes les vastes murailles de nos édifices sacrés, ils sauront les coLTrir de compositions autrement intéressantes que ces grandes machines qui excitent le sourire du public et qui sont destinées à nos maisons d’école et à nos municipalités. On peut laisser dire les pessimistes, le feu sacré n’est pas éteint et l’école française , si elle cherche de nouvelles voies et si elle transforme ses procédés, ne louche pas pour cela à la

décadence. A tout prendre, ces aspirations vers un idéal différent , cette ardeur de renouvellement sont une marque de vitalité et un gage d’avenir.

La Normandie, cette année^ au dire des juges les plus difficiles, a fait très-bonne figure au Salon. Le critique d’art du Nouvelliste de Bouen, dans les articles très-remarqués consacrés à son examen , l’a constaté en ces termes :

« L’ensemble que nous présentent les artistes nor- « mands est vraiment excellent. Les anciens n’ont pas « faibli et les jeunes sont en progrès sensible ou remar- (( quable. Il est passé sur toute la phalange comme un « vent d’émulation. On se serait donné la consigne de « bien faire que l’effort unanime ne se trahirait pas avec « plus d’entrain. »

Comme les années précédentes , les peintres de portraits, les paysagistes maintiennent leur supériorité. Les Normands, nous sommes heureux de le constater, malgré l’absence regrettée de Chaplin, peuvent revendiquer leur part dans cette situation favorable.

Nous passerons rapidement sur une bonne toile de M. Marcel Mangin, de Cherbourg : M, J. F., sur le

portrait de M“® la comtesse de G..., par M. Héneult ; sur les deux portraits : Portrait homme et Portrait de femme , par M^‘® Laure de Chatillon , où se retrouvent la correction de dessin et les fraîches colorations que nous

avons eu souvent roccasion de constater chez cette artiste ; sur un autre portrait et une tête d’étude exposés par Angèle Dubos , de Laigle , son émule ; et nous appellerons particulièrement l’attention sur un petit tableau fort expressif : Portrait de mon père , par Marie Epinette , ainsi que sur la gracieuse physionomie de L. J. , finement enlevée par

M. Georges Sauvage , auquel nous devons encore un souvenir très-original des Sables-d’Olonne : Sablaise tapinant ses rets.

A côté de Georges Sauvage , il convient de placer M. Albert Denis de Méhoudin, qui, avec un tableautin de genre: Une dernière visite, avait aussi envoyé une tête de jeune fille d’une bonne et solide facture.

Dans ce genre difficile et très-méritant , lorsqu’il sort de la banalité courante, nous devons enfin mentionner un portrait de jeune fille, par Marie Robiquet, d’Avranches, et un portrait de Jules Roche, député , par M. Bertin, de Rouen.

La Jeune fille de M^^® Robiquet est parfaitement posée, le mouvement de la tête est exactement observé , la fourrure qui entoure le cou bien rendue. Le corps, suffisamment modelé , s’enfonce le plus naturellement du monde dans un grand fauteuil bleu, dont les tons clairs font valoir les nuances plus sombres des vêtements. C’est en somme une œuvre distinguée que nous préfé-

rons de beaucoup à la vue du Cimetière de Saint- Brélade à Jersey, du même auteur.

En dehors d’une scène déterminée, dont ils peuvent être le théâtre ou l’encadrement , ces enclos funéraires, avec leurs stèles blanches, aux formes vulgaires, ne constitueront jamais un spectacle agréable , et bien que l’artiste ait égayé le sujet en nous montrant des enfants jouant entre les tombes et la mer bleue en bordure, dans le fond à l’arrière-plan, le cimetière de Saint-Brélade ne nous a pas paru beaucoup plus réjouissant que ses congénères du continent. Le catalogue nous donne en guise d’explication les vers suivants que Ton croirait détachés des Nuits d'Young, et qui n’ont pas modifié notre impression :

Sur la grève la mer s'endort Et du flot bleu le doux murmure Berce cet autre sommeil, la mort ! l

M. Berlin, en s’attaquant à M. Jules Roche, n’avait certainement pas affaire à une physionomie sympathique et absolument avenante, mais il l’a rendue avec un mérite incontestable ! La pose théâtrale, choisie probablement par le farouche rapporteur du budget , est d’une solennité prud’hoinmesque déplorable. Comme l’a remarqué, avec raison, M. Maurice Gérard , on ne pose plus ainsi

que chez les photographes de banlieue. Mais c^est peutêtre là une concession faite par le député au goût de ses électeurs et dont le peintre ne saurait être responsable. Ce qui est bien à lui , c’est le modelé énergique de la main, du visage, ainsi que la franchise et les oppositions savantes du coloris !

Le Martyre de sainte Honorine^ du même peintre, est une tentative curieuse, originale même, mais qui nous paraît comporter plus de réserves.

Ce sont aussi deux portraits qui composent cette année l’exposition de notre compatriote M. Rivet. Le portrait de Madame Maria Vloor est d’une exécution très fine et très soignée ; quant à VOfficier de la garde bourgeoise des Pays-Bas au XVIP siècle, qui lui fait pendant, il est tellement vivant de physionomie et si exact par le détail qu’il semble la reproduction d’une ancienne gravure ou d’une peinture originale.

Nous ne saurions dire si la toile de M. Piot -Normand : Une Rousst^ est une œuvre d’imagination ou un portrait; dans tous les cas, elle est bien venue et d’un vigoureux effet.

C’est aussi un très beau portrait que celui de M. Jean Macé, par M. Rrug, de Drubec, artiste éminent, que nous retrouverons plus tard avec une toile plus importante.

Le portrait de Madame A. C., par M. Lucien Albarède, de Sourdeval, a certainement causé plus d’étonnement

que de plaisir. Figurez-vous une femme bleue, entourée d’accessoires bleus, et placée, sans aucun souci des lois de la perspective, au centre d’un paysage également bleu. Et pourtant, au milieu de toutes ces puérilités d’exécution, la silhouette de la femme se détache hardiment, en pleine lumière, et révèle chez l’auteur une grande prestesse de main et un certain sens artistique. Quand il se sera débarrassé de ces procédés exclusifs et violents, qui peuvent être employés une fois pour forcer l’attention, nous ne serions pas surpris de voir M. Albarède conquérir rapidement un rang honorable parmi nos artistes provinciaux.

Nous adresserions volontiers les mêmes reproches à un petit tableau, V Herbe fleuriey deM. Léveillé, de Jouédu-Bois, un jeune artiste plein d’entrain, qui avait aussi envoyé deux paysages aux Indépendants,

La physionomie de la jeune fille qui effeuille la marguerite au milieu de l’herbe fleurie est assez insignifiante et d’un dessin lâché et insuffisant. La toile ne se sauve que par les tons gais de sa coloration. C’est quelque chose, mais ce n’est pas assez.

En abordant le paysage, nous entrons dans un domaine privilégié, où nos Normands n’en sont plus à faire leurs preuves.

Les paysages maritimes peuvent réclamer deux toiles charmantes deM. Boudin, de Honfleur: V Appareillage y

La Meuse devant Dordrecht; Une Vue de Dieppe^ de M. Melicourt; Aa Barque Polletaise^ de M. de Broutelles; mais surtout Le Coup de vent^ de M. Émile Berthélemy, et Le Retour des Crevettiers^ de M. Maurice Courant.

Le Coup de vent à la haute mer est d’un effet saisissant. Le vapeur se couche véritablement sous l’effort de la tempête, et, en présence de l’œuvre de l’artiste, on éprouve l’impression de l’agitation de l’air et du bouleversement des flots.

La seconde toile du même peintre : La marée à Arromanches à V approche d* un grain ^ frappe beaucoup moins; le sujet manque un peu de relief et n’apporte à l’esprit qu’une notion vague, sans contours bien arrêtés.

Le Retour des Crevettiers^ de M. Courant, d’une bonne facture, brille au contraire par la précision et la saillie des détails. La toile est mouvementée. On voit qu’elle a été peinte par un artiste consciencieux en face de la réalité ! La vie y circule, un véritable souffle de vent y passe. C’est une œuvre de plein air, pour employer le langage à la mode ; mais c’est aussi une œuvre d’observation patiente et de labeur assidu. M. Maurice Courant n’a pas encore obtenu les faveurs du jury; il a, ce qui vaut mieux, l’estime chaleureuse d’un public qui est bien à lui et qui lui rend pleine et entière justice.

Les paysagistes terriens^ qui promènent leur fantaisie de la ville à la campagne, des bois aux rochers pitto-

resques ou aux châteaux en ruine, ne sent ni moins nombreux ni moins distingués.

Parmi eux nous pouvons réclamer, à raison de leur origine normande, MM. Victor Binet et Devé, de Rouen ; Cheron, de Soulangis ; Dornois, de Sévigny ; de La Roche-Noire, du Havre; Théodore Legrand, de St-Pierrela-Vieille; Le Marié des Landelles, de Pontorson ; Marais, de Honfleur ; Maris, de Bayeux ; Mary-Renard, de Colonard ; Veillon, deMortagne, sans parler de M'”® Mathilde Delalande, de Tinchebray, et de M. Lottier, de la Haye-du-Puits, voué depuis longues années à la reproduction de scènes et de paysages de l’Orient.

Le Moulin de Guerainé, près Alençon, de M. Veillon, celui de St-Germain-du-Corbeïs, de Mary-Renard, sont incontestablement de gracieux et pittoresques moulins. Le Val des Moulins^ de M. Dornois, appartient à la même famille, et il y a de sérieuses qualités dans Les Croux^ de M. Chéron, et des teintes d’une tonalité fort agréable dans JJ Automne^ de M. Legrand; dans Les Saules, de M. Morand ; dans Le Soleil couchant en Auvergne, de M. Devé; La Seine à Ris^Orangis, de Mme Delalande ; La Marne à Charentonneau , de M. Ferdinand Maris, attestent à des degrés divers une bonne entente des transparences et des chatoiements de l’eau.

Le Pont de VEstacade, à Paris, nous offre un carac-

tère k part, parfaitement défini, qui fait honneur à la palette de M. Lépine.

Au milieu de tous ces paysages d’aspect varié, les deux toiles de M. Marais méritent une mention spéciale. Quand on étudie avec quelque attention les deux tableaux exposés par ce peintre : L Effet du matin ^ et surtout Le Pacage au bord de la mer par un clair de lune, il est aisé de voir que M. Marais excelle à rendre le charme indéfinissable des lueurs crépusculaires si chères aux rêveurs et aux poètes.

M. Marais a le pinceau mélancolique par une pente naturelle et sans effort.

A côté de M. Marais, MM. Binet et Lemarié des Landelles marchent à la tête des paysagistes de notre province.

M. Binet avait exposé deux tableaux. Le vieux Chemin près Bicêtre, site peu séduisant, raboteux, aride* avec un horizon largement éclairé , ne vaut guère que comme sujet d’étude; mais, La Matinée de septembre à St-Aubin près Quillebeuf a été signalée, avec raison, comme une des vues champêtres les mieux réussies du Salon. Partout, dans la facture du ciel, dans la disposition des plans, dans l’entente de la perspective, on sent un maître sûr de lui, ne trichant pas avec les difficultés ! C’est ce que M. Maurice Gérard a parfaitement exprimé dans les lignes suivantes :

« Il y a dans cette toile un air, un mouvement d’ho- « rizon , une valeur de chaque plan qui fait illusion (c complète. C'est la nature même vue par une fenêtre « encadrée d'or. On est dans les champs, on en respire « l'atmosphère, on oublie le peintre et le tableau. Chin- « treuil et Ségé, dont M. Binet procède en même temps, « n’ont jamais rien fait de plus parfait. Et quelle con- « science dans l'exécution ! quelle justesse dans la rela- « tion du détail avec l'ensemble ! Voyez, par exemple, « ce troupeau de moutons qui paît dans un pli du ter- « rain au second plan ! Ce sont des taches, mais non c< pas des taches comme les comprend l’école impres- « sionniste. Il y a, dans chacune, la forme, la couleur, « le mouvement et la vie de l'être qu'elle indique. »

Les paysages de M. des Landelles méritent les mêmes éloges. La Remise aux perdreaux^ dans sa nudité, aux couleurs éteintes, égayée de quelques arbres, est un travail de haute virtuosité qui, par certains côtés, rappelle Le Vieux chemin de Bicêtre; mais, comme on sent l'impression délicieuse de l’eau et des belles verdures dans ce coin de Mesnil-Jean, si chaudement éclairé ! Ce digne pendant du Coupeur de Joncs, exposé l'année dernière, inspirerait, à lui seul, aux malheureux citadins, une envie folle de partir pour la campagne.

O rus 5 quando te aspiciam ! !

Cédant aux goûts persévérants du public, c’est vers la peinture de genre, d’un placement certain et rapide, que se porte le plus généralement aujourd’hui l’effort de nos artistes. C’est là une vérité banale dont il est facile de se convaincre en parcourant les différentes salles de l’exposition. La Normandie ne fait pas exception à la règle. Voyez plutôt : Un Intérieur d'écurie dans le Calvados^ par M. Berthélemy; La Forge, de M. Colombel ; Un Atelier, si finement dessiné par M. Desmarest ; Une Mauvaise rencontre, de M. Fauvel ; Les Petits protégés, de M. Haag ; La Promenade, de M. Lemore.

M. Georges de Dramard, bien connu de nos lecteurs, avait envoyé deux toiles : Un Anniversaire, d’une heureuse disposition, et Le Départ pour la pêche, qui a enlevé tous les suffrages. Rien de plus agréable et de mieux brossé que cette pêcheuse, court-vêtue, qui entre dans l’eau, avec son panier garni de varechs; nature alerte et vaillante, à laquelle il est impossible de ne pas souhaiter bonne chance.

Auprès de La Pêcheuse, de M. de Dramard, il convient de placer: La Racommodeuse de filets, de M. Laurent; La Crevettiêre, de Hesland, de Cherbourg; La Jac-^ queline, de M. Fouqué.

La Jacqueline est une vieille femme, pauvrement vêtue, assise sur une chaise de paille et tricotant une mauvaise paire de bas.' La tête amaigrie, avec ses sail-

lies et ses creux , est bien rendue ; nous en dirons autant des mains, qui ont bien Taspect de mains rugueuses, inhabiles aux travaux délicats.

Les cliairs flasques du visage, les plis cassés de la robe, d’une couleur fanée tirant sur le vert, sont parfaitement rendus. M. Fouqué est en sérieux progrès et nous tenons La Jacqueline comme très supérieure à La Fileuse et au Chantem^ des précédents Salons.

Un peu plus de lumière^ une loque d’étoffe voyante pour égayer la monotonie des tons gris, et le tableau, déjà remarquable, serait de tout point excellent.

M. Lesrel persiste dans le genre artificiel et un peu démodé dont il s’est fait une spécialité. Franchement, nous le regrettons. Cet artiste a trop de valeur pour se condamner à perpétuité à peindre exclusivement des étoffes, des armes et des costumes.

Gentilshommes fêtant le bon vin de France est pourtant une petite composition qui ne manque ni d’éclat ni d’agrément. S’il faut dire tonte notre pensée, nous la tenons pour très-supérieure au Poste de soldats irréguliers en garnison au MonU Saint- Michel Ces soudards, splendidement équipés, riant, chantant, buvant à plein verre une liqueur que leur verse une soubrette accorte, armée d’un hanap d’ivoire richement fouillé , représentent moins une scène de la vie réelle qu’une figuration d’opéra-comique. M. Lesrel, collectionneur émérite de

bibelots rares, a été grisé par la vue de toutes ses richesses. Jamais la vieille abbaye n'a reçu de soldats réguliers ou irréguliers en pareille tenue, et à aucune époque les filles du pays, queM. Lesrel, qui en est, doit bien connaître, n'ont versé le cidre normand dans de semblables pichets. Tous ces menus détails, qui n’ôtent rien au mérite du peintre, oient quelque chose à l’illusion du spectateur... Plus d’un, j’en suis certain, aspirerait à faire connaissance avec de vrais soldats et de vraies paysannes du cru.

M. Bellangé, dont la réputation n’est plus à faire, avait envoyé Un Souvenir d'Hennequeville (Seine-Inférieure) et Un Zouave au repos, bien campé et très expressif.

Le tableau de M. Goessin de La Fosse, de Lisieux, intitulé Les Adieux, dans la gamme un peu terne des peintures de Duvau, est d’une bonne facture et très heureux comme groupement et disposition. L’auteur a voulu représenter le départ d’une famille d’émigrés au début de la Révolution. Adieux hâtifs que l’on croyait être de quelques jours, et qui, pour beaucoup, furent des adieux éternels. Cette composition, d’une émotion contenue, a été très justement remarquée.

M. Charles-Lucien Léandre, de Ghampsecret (Orne), est un artiste original et en voie de progrès. Il avait envoyé celte année deux toiles qui se recommandent

par une peinture grasse et solide et par un talent réel d’observation. On peut s’en convaincre en étudiant le personnage représenté sous le titre de La Bonne Prise. L’artiste n’a pas eu à se mettre en grands frais d’imagination. L’homme du peuple dont il nous offre le portrait, est le congénère de beaucoup du même genre que nous avons vus aux précédentes expositions, et parmi lesquels nous citerons: Le Bon Bock, La Bonne Pipe, etc.; mais, dans sa vulgarité, la tête est bien modelée, bien éclairée, et tous les détails, depuis les vêtements jusqu’à la pigeassière en grès, sont d’un réalisme exact et saisissant. Disons, pour ceux qui l’ignorent, que la pigeassière est la tabatière des gens du peuple dans la Manche. Elle a le double avantage de tenir le tabac frais et d’empêcher cette fâcheuse promiscuité des doigts de tous les voisins, qui est le désespoir de tous les priseurs priseurs bien élevés.

M. Fouace, de Réville, s’était surtout révélé jusqu’ici comme un peintre de natures mortes; on n’a peut-être pas oublié le tableau qu’il avait exposé l’année dernière et qui lui mérita d’emblée l’estime des connaisseurs. Un Chat en tête à tête avec une Dinde rôtie. La couleur dorée de la dinde était une véritable fête pour les yeux. M. Fouace n’a pas déserté son genre ordinaire, et Les Apprêts du festin, que l’on a pu voir à côté des Fleurs d'hiver, de M. Gostard, et du Panier de raisins,

de M. Cauchois, ne laissent au point de vue culinaire absolument rien à désirer. Mais Le Casseur de pierres relève d’un art plus élevé et classe M. Fouace parmi nos peintres de genre les plus distingués.

La tête de cette honnête manœuvre, ses instruments de travail, la petite tille assise en face de lui, la maigre pitance de Tun et de l’autre, tout cela constitue un ensemble attachant qui méritait grandement la mention honorable dont il a été jugé digne.

Une impression charmante se dégage d’une composition émue dans sa simplicité, IJ Appel au passeur^ d’un artiste rouennais, M. Émile Minot. Un personnage isolé au milieu d’un paysage solitaire, hélant, dans une position aussi naturelle qu’expressive, le batelier perdu dans les brumes lointaines. L’effet produit est excellent et de bon aloi ; il est obtenu à l’aide d’un procédé qui consiste à concentrer toute l’attention sur un objet unique: l’homme placé debout et appelant le passeur. L’absence d’accessoires, la nudité même du tableau si l’on peut parler ainsi, est une condition du succès.

Il y a moins de mélancolie, mais un sentiment trèsvif de la réalité dans les deux tableaux de M. Adolphe Binet, de La Rivière-St-Sauveur : Les Anes de Robinson, et V Équipage du Fardier. Ces ânes, coquettement harnachés et régulièrement alignés, sont bien compris, bien dessinés et d’une couleur gaie et agréable ; mais

L'Équipage du Fardier est une œuvre plus vigoureuse et à notre sens d'une plus haute valeur. Cet attelage de gros chevaux marche sur vous avec un mouvement naturel , sans rien qui sente la recherche ou l’effort. Bâtiments, bêtes et gens, tout cela a été étudié surplace par un artiste qui a su voir et dont le pinceau transmet fidèlement au spectateur l’impression ressentie.

L'Équipage du Fardier avec Le Repas du casseur de pierres doivent être rangés au nombre des meilleures tableau du Salon. Ils ont obtenu l’un et l’autre une mention. Nous connaissons beaucoup d’œuvres médaillées qui sont loin de les valoir.

La représentation des scènes de la vie ouvrière est, depuis plusieurs années déjà, fort à la mode; nous croyons qu’il y a abus de ce côté, sinon dans le choix des sujets, au moins dans les dimensions exagérées que les peintres sont trop souvent amenés à leur donner. Voyez plutôt le Travail, chantier de Suresnes, par M. Roll. Certainement l’œuvre est d’un artiste exercé et se recommande, sinon par une grande faculté d’invention ou par une grande vigueur de coloris, au moins par des qualités sérieuses d’exécution ; mais rien ne justifie le décousu de l’ensemble et Tcspace véritablement énorme qu’il occupe.

M. Jourdain échappe , dans une certaine mesure, à ces critiques. Son Four à chaux à Villerville a les pro-

portions restreintes qui conviennent , et il nous donne bien Taspect aride et quelque peu désolé de ces sortes d’établissements. Dans un autre genre, Le Nuage ^ du même auteur, n’est pas une œuvre sans mérite.

Les tableaux cynégétiques sont peu nombreux. Un Portrait de chien ^ vivement brossé, de M. Vardon, et Le Bien-aller^ de M. Léon Hermann, composent tout le contingent, mais celte dernière toile est une pure merveille. L’air y circule largement , les chiens blancs , tachetés de roux ou de noir, aboient avec un entrain diabolique, et le cavalier en avant fait exécuter à son cheval un brusque crochet pour se retourner d’un mouvement hardi et superbe.

De la meute de M. Léon Hermann aux vaches de M. Pezons, de Bayeux , il n’y a qu’un pas. M. Pezons est un paysagiste de valeur, et c’est dans cette calégorie spéciale que ses œuvres auraient pu être classées ; mais le paysage nu ne suffit pas à noire compatriote Les pâturages qu’il affectionne par dessus tout sont peuplés de vaches, de bœufs , de bêtes de toute espèce.

Marguerite, étude de vache, est une bonne et solide peinture qui révèle la main d’un animalier convaincu et exercé. Quant au Gourguichon, vaste marais du Dessin où s’ébat, à la clarté douteuse d’un soleil voilé par les nuages, tout un troupeau de ruminants, il a, dèslepre-

mier jour, conquis l’approbation des juges les plus difficiles. Tous nos compliments àM. Pezons.

L’influence de M. Puvis de Gliavanne se fait terriblement sentir dans un panneau décoratif pour la mairie de Saint-Maur, Les Fiançailles^ de M. Baudoin, de Rouen.

Si l’on est aujourd’hui d’une grande parcimonie pour les églises, on est, en revanche, d’une libéralité sans limites quand il s’agit de la décoration des municipalités et des bâtiments scolaires. Ici, les sujets de sainteté sont rigoureusement proscrits, l’histoire de France ellemême est suspecte, la laïcisation à outrance est obligatoire.

L’allégorie froide, prétentieuse, quelquefois ridicule, règne en souveraine et fait regretter à certains esprits attardés les vieux sujets, voire même les scènes mythologiques qui, à tout prendre, avaient cent fois plus de grâce que ces fastidieuses élucubrations.

La composition de M. Baudoin, abstraction faite des réserves que le genre comporte, est d’un arrangement satisfaisant et le peintre a su tirer quelque parti du sujet fort ingrat qui lui était imposé... C’est égal, malgré tous les efforts des artistes, toutes ces compositions, commandées dans un but et dans un esprit déterminés, sentent la prose. Il n’y a en eux ni vie, ni émotion sincère.

Combien sont infiniment plus expressifs, plus vrais.

plus touchants, les tableaux d’une couleur adoucie et d’un dessin correct, exposés par M. Laugée.

MM. Désiré et François Laugée mériteraient d’être chargés de grands travaux de décoration dans nos édifices civils et religieux. Leur genre de talent s’y prêterait merveilleusement. La palette de ces artistes n’est peut-être pas très-éclatanle, mais les teintes calmes et harmonieuses qu’ils aiment sont bien celles de la fresque et leurs personnages bien dessinés, bien groupés, ont cetle qualité maîtresse que l’on appelle le style.

Le Jour des pauvres à Nawroy, de Désiré Laugée, justifie complètement cette appréciation; Les Glaneurs^ de M. Georges Laugée, plus simples d’aspect, mais dont les types pèchent par excès de noblesse, ne leur sont pas inférieurs.

Quant au tableau charmant intitulé : Les Trois- Ages, dont une bonne photogravure a été publiée dans le Figaro-Salon, il a valu à l’auteur les plus chaleureux éloges.

La toile représente une vieille femme, les pieds sur une chaufferette, à laquelle une autre femme, dans la force de l’âge, otfre à boire dans une tasse de faïence. La tête émaciée de la vieille est bien étudiée, et le contraste existant entre cette force et celle faiblesse parfaitement rendu. Faisant face à ce groupe, un enfant rose et Idanc sommeille dans un berceau.

Une aïeule sans force en un fauteuil assise,

Une robuste femme auprès d^elle, debout.

Un jeune enfant dans un berceau d’osier ; c’est tout :

Cheveux blonds, cheveux noirs et chevelure grise.

C’est tout et c’est la vie en sa courte analyse,

Le symbole éternel qu'on rencontre partout ;

Ce sont les fleurs d’avril et le soleil d'août ;

Puis le triste décembre avec sa froide bise.

Les œuvres d’un sentiment si distingué^ nous dirions presque si religieux, de MM. Laugée, nous conduisent, par une transition naturelle, aux tableaux de M. Krug, de Drubec, et de M. Albert Édouard, de Caen.

M. Krug, dont nous avons déjà signalé un beau portrait, avait envoyé une composition d’un style large et d’une inspiration antique, Œdipe et Antigone,

M. Édouard^ auquel nous devons le portrait de M. Garnier, exposait, cette année, une grande toile : Briséis et ses compagnes^ pleurant sur le corps de Patrocle,

Le récit d’Homère a bien inspiré le peintre. Le corps du guerrier est étendu sur un lit de parade.

Briséis s’affaisse à ses pieds dans un sentiment d’inexprimable douleur auquel s’associent les femmes groupées autour d’elle.

Le corps du glorieux mort est étudié avec un soin infini, et sa lividité se détache, sur le fond sombre du tableau, par un effet des plus vigoureux.

Cette composition, bien conçue, bien éclairée et largement peinte , a valu à M. Édouard une deuxième médaille.

C’est par Tindication de ce succès normand que nous voulons clore cette revue du Salon.

Le temps nous manque pour apprécier les dessins, les cartons d’architecture, les œuvres de sculpture. Nous tenons cependant à signaler, dans cette dernière catégorie, les médaillons très-bien venus de MM. d’Osseville, Legiieut et de M“® Le Duc, et surtout un groupe d’une exécution magistrale : Harde de Cerfs écoutant le rapproché^ par M. Le Duc. Nous retrouverons ces cerfs l’année prochaine, interprétés en bronze ou en marbre, au Salon, et nous leur consacrerons l’appréciation complète et détaillée à laquelle ils ont droit. Il nous sutüt aujourd’hui de constater leur succès.

Caen, Typ. F, Le Blane-Hardel.

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