Les arts anciens du Hainaut
Il a été tiré de cette brochure six cents exemplaires exclusivement réservés aux souscripteurs à la
Manifestation organisée le ier novembre 19 1 s en l'honneur de M. Jules Destrée , Président du groupe des Beaux-Arts de l’ Exposition de Charleroi.
Conférence de M. Jules Destrée au Palais des Beaux-Arts de V Exposition de Charleroi, le 26 octobre 1911.
Mesdames, Messieurs,
C’est la dernière fois,... la dernière fois que je parle devant vous, visiteurs assidus du Palais des Beaux-Arts, habitués fidèles de nos conférences. . . pour la dernière fois, au milieu des bises d’automne qui emportent dans les bourrasques les feuilles mortes des arbres d’or. C’est, après les espérances du printemps joyeux et les ardeurs de l’été brûlant, la saison des choses finissantes, la saison des souvenirs et des regrets. Un peu de mélancolie plane aujourd’hui, à l’idée que toutes les œuvres admirées ici, qui nous étaient devenues familières et chères, vont être de nouveau disper-
sées et ne seront plus jamais, jamais plus, à la disposition de nos curiosités et de nos enthousiasmes. Notre Exposition se meurt...
Laissez-moi l’ensevelir en de pieuses paroles ; laissez-moi rappeler rapidement devant vous, qui en fûtes les témoins quotidiens, ce qu’elle a été; laissez-moi essayer d’indiquer ce qu’elle nous laisse en s’en allant.
Ce quelle fut ? C’est si proche encore et pourtant si lointain déjà. On l’ouvrit le 10 juin dernier, daus ces vastes bâtiments définitifs construits par la province du Hainaut pour son enseignement professionnel. Et ceux qui eurent la primeur des impressions qui s’en dégageaient gardent la mémoire d’une surprise heureuse. On n’eût point cru possible la réalisation, à Charleroi, d’une entreprise de pareille ampleur.
Quelle étonnante leçon d’histoire ! Tout le passé de notre pays! Toutes les civilisations qui se sont succédé dans l’Europe occidentale étaient ici rappelées. L’évolution artistique tout entière, considérée sous l’aspect régional, se trouvait évoquée.
Là-bas, au Musée Archéologique, sorte de préface aux Arts Anciens du Hainaut, on avait rassemblé les témoignages des industries
diverses des périodes préhistoriques; aux âges de la pierre déjà, nos populations s’éveillaient à l’activité industrieuse ; on avait complété ces collections par les souvenirs de la civilisation gallo-romaine et de la civilisation franque.
Il fallut des centaines d’années pour que les éléments antiques et les éléments barbares pussent se fondre enfin. Après la chute de l’empire romain, après les invasions germaniques, l’Europe centrale prend, après plusieurs siècles, une certaine stabilité permettant l’éveil esthétique. La petite châsse d’Andenne, qu’on peut reporter au VIIIe ou au IXe siècle, témoigne de l’instinct décoratif de ces temps troublés. Ce sont les balbutiements de notre art. Il se formule, avec un éclat magnifique, à la période romane.
Après l’an mil, il semble que le monde vive d’une vie nouvelle. Notre terre se couvre, selon le mot du moine Raoul Glaber, d’une blanche parure d’églises neuves. C’est l’époque des grandes cathédrales, comme celle de Tournai, de nos églises massives, des grands monastères. Dans les abbayes, des moines artistes créent d’impérissables chefs-d’œuvre, tel Hugo d’Oignies.
L’inspiration romane est étouffée par l’épa-
ir-
nouissement du style gothique. Au XIVe siècle, les tombiers de Tournai ressuscitent la sculpture et la conduisent vers des expressions plus réalistes et plus vivantes. Beauneveu, par ailleurs miniaturiste admirable, y ajoute de la grandeur et de l’élégance.
Le siècle suivant, le XVe, est le grand siècle de la peinture par toute l’Europe Elle naît ici, aussi hâtivement que partout, dans l’école de Tournai. Robert Campin, Jacques Daret, le Maître de Flémalle en sont les annonciateurs encore mal connus. C’est de leur enseignement que s’élève ce maître, émouvant entre tous, Roger de le Pasture. Une œuvre comme la sienne, fervente et pathétique, illumine tout le siècle.
Mais au delà des Alpes, d’autres accents se sont fait entendre. L’Italie a retrouvé la beauté antique. Des inspirations païennes se mêlent aux conceptions chrétiennes. Des formes nouvelles de beauté sollicitent la faveur inconstante des hommes.
Et voici Gossart qui se laisse troubler par les voix de la Renaissance. Patinir et Henri de Bouvignes sont comme lui des maîtres de transition. Avec Lambert Lombard, le peintre, et Jacques Du Brœucq, le sculpteur, l’évolu-
tion est accomplie. Il semble que Michel- Ange jeune ait inspiré les albâtres de Du Broeucq, tant ceux-ci ont la noblesse sereine et harmonieuse des plus pures expressions du XVIe siècle.
Au siècle qui suit, la Flandre ajoute à l’idéal nouveau quelque chose de plus sensuel et de plus emporté. C’est le temps du fastueux Rubens, promenant à travers le monde ébloui le triomphal cortège de ses élèves et de ses imitateurs. C’est le temps des compositions à effet, des draperies tulmultueuses et envolées C’est, dans nos provinces, les peintres de Liège et le sculpteur Del Cour.
Et l’art semble finir dans la convention et le maniérisme quand un grand poète surgit pour lui donner une vie nouvelle, faite de réalité et de lyrisme. Antoine Watteau rayonne sur tout le XVIIIe siècle. Ce peintre exquis, qu’on a pu appeler le poète des nuques, exprime, avec son élève et ami Pater, un temps frivole et charmant, épris des élégances de la femme.
A leur tour, les peintres des fêtes galantes provoquent une réaction : le classicisme s’annonce en réformateur, grave et correct, et Navez, l’élève de David, en est un des triom-
phateurs éphémères. Ephémère, car il n’est point encore disparu que se lèvent de nouveaux révolutionnaires : les romantiques, bousculant comme froids et conventionnels leurs devanciers, cherchant l’émotion, la liberté, comme Gallait, ou la signification littéraire ou philosophique, comme Wiertz. Et l’évolution s’accélère, car voici les naturalistes, les impressionnistes, les chercheurs de vérité et de lumière, les Boulanger, les Verdyen, les Anna Boch.
Ainsi, à travers les temps, les écoles, les changements de la mode et du goût, s’avère l’incessante recherche humaine vers la Beauté. Ainsi, en ce Palais des Beaux-Arts, l’évolution artistique de dix siècles était rappelée et l’évidence s’imposait : à aucun moment de cette longue suite d’années, la Wallonie n’avait été étrangère à la plus haute culture de l’Europe occidentale.
Cette leçon-là vous fut offerte dès le 10 juin, mais pour le grand public, notre Exposition ne fut vraiment ouverte qu’après la consécration de la visite royale. Vous souvenez-vous, Mesdames et Messieurs, de ce jour ensoleillé et triomphant où nos Souverains vinrent en notre ville, sans escorte ni pompe militaire,
mêlés au peuple et confiants en lui ? Vous souvenez-vous de l’enthousiasme populaire exalté par cette confiance et cette simplicité ? Vous souvenez-vous de notre Reine gracieuse et menue, sur l’escalier du Palais des Beaux- Arts, hésitante, et troublée par ces sympathies trop impétueuses et venant se réfugier ici pour trouver un peu de calme et de fraîcheur? Vous souvenez-vous de cette visite attentive, prolongée et compréhensive qui traduisait dans les faits les nobles déclarations du discours du Trône sur l’importance des Beaux- Arts pour la prospérité d’une nation ? Ce fut, pour notre pays de Charleroi, ce fut pour nos artistes, un éclatant témoignage de sympathie.
Dès ce jour, l’Exposition était inaugurée et reçut de continuelles visites. Je ne puis songer à énumérer toutes celles qu’il conviendrait de noter. Je puis dire seulement que la qualité et la quantité des visiteurs fut également satisfaisantes. La plupart des directeurs des grands musées d’Europe, Saint-Pétersbourg, Vienne, Berlin, Dresde, Munich, Amsterdam, Londres et Paris sont venus, de même que la plupart des connaisseurs, savants et critiques d’art dont l’avis éclaire l’opinion.
D’autre part, à certains jours, l’affluence
IO
fut énorme. Des sociétés industrielles de l’arrondissement nous envoyèrent le peuple ouvrier de leurs établissements et les écoles nous vinrent avec leurs maîtres et leurs élèves.
En tout, on peut estimer à près de quarante mille le nombre des visiteurs. C’est peu, diront les esprits chagrins, si l’on considère la grandeur de l’effort; c’est beaucoup, diront ceux qui songeront au milieu de sa réalisation.
Quarante mille entrées, dont près d’un quart gratuites, car nous avons voulu que pas un désireux de s’instruire ne fût exclu par le défaut d’argent. Nous avons, d’accord avec la Société de l’Exposition, concédé ces gratuités de la manière la plus large et si nous y avons mis parfois certaines conditions, ce ne fut jamais que pour assurer le caractère fécond et le bon ordre de la visite.
Il ne suffisait pas de présenter à ces quarante mille visiteurs la leçon d’histoire et d’art qui se pouvait déduire de l’Exposition; il lui fallait donner les commentaires et les indications indispensables.
Dès le jour de l’ouverture, parurent les catalogues sommaires de l’art ancien et de l’art
moderne ; six semaines après, on mit en vente le catalogue général. Je n’insisterai pas sur la belle tenue de ce volume de plus de six cents pages, paré de quarante-huit illustrations, je dois noter pourtant la précieuse collaboration des spécialistes les plus qualifiés qui permit d’édifier une véritable histoire de l’art wallon, sous ses divers aspects.
Mais les commentaires des catalogues ne s’adressent qu’aux studieux; il les fallait compléter par des explications orales. Ainsi, chaque jeudi depuis l’ouverture, et chaque dimanche, depuis septembre, eurent lieu des conférences en cette salle Roger de le Pasture, cadre magnifique pour de ferventes oraisons d’art. Sous le grand calvaire de Boussu, au milieu des œuvres de Roger et de Mabuse, entre les deux Saint Michel, des conférenciers vinrent nous parler de notre passé méconnu.
Ils étaient, ceux-là, ceux qui par leurs travaux antérieurs paraissaient les plus autorisés pour disserter des sujets qui leur furent dévolus. Aucun programme, aucune direction systématique ne leur fut imposée, j’aime à le dire. Ils s’exprimèrent en toute liberté et parfois se contredirent. Ces nuances d’opinion furent le gage de leur entière sincérité.
Qui pouvait mieux que M. Fierens-Gevaert, l’auteur de la Renaissance septentrionale et des Primitifs flamands, que M.Verlant, directeur général des Beaux-Arts, que M. Van Zype, auteur de divers volumes de critique artistique, nous parler de peinture? Qui mieux que M. des Ombiaux, l’auteur du Victor Rousseau et de Quatre artistes liégeois, nous parler de sculpture? Qui mieux que M. Sand, notre dévoué secrétaire et l’organisateur des expositions de XEstampe, nous parler de gravure? Qui mieux que M. Hennebicq pouvait parler des arts industriels en économiste et en artiste?
Parallèlement à ces études érudites et graves, les conférences de vulgarisation du dimanche expliquèrent familièrement tout ce qu’il fallait voir en notre Exposition.
Notre ambition fut plus vaste encore, et nous avons désiré que, non seulement les arts plastiques, mais l’art entier de la Wallonie fût ici étudié et honoré.
L’architecture eut son commentateur ému enM. Marcel Laurent. Les grâces charmantes de la chanson populaire furent dites par M. Piérard. Les lettres d’autrefois et d’aujourd’hui furent dénombrées par MM. Maurice
Wilmotte, Dumont-Wilden et Louis Delattre. On s’étonna de les voir revendiquer de si glorieux noms dans le passé, de si nombreux talents dans le présent.
Restait la musique, art divin qui résume tous les autres, qui échappe à l’analyse puisqu’il est fait de nos sensations les plus exquises et les plus profondes. Dans sa région souveraine, n’avions-nous pas aussi notre domaine? M. Closson nous le révéla ; il nous dit son étendue et sa fécondité. Il nous apprit que la plupart des maîtres du contre point néerlandais étaient des Wallons authentiques et que notre histoire musicale était digne de notre histoire littéraire.
Les phrases les plus averties étant insuffisantes pour faire apprécier les musiques, on organisa des concerts. Ah ! ce furent de belles heures, n’est-ce pas? Vous n’avez pas oublié les Vendanges de Roland de Lassus, vous n’avez pas oublié la pure voix de Mme Mahy disant le Soir de Mathieu Le Maistre, avec ses effets délicats de cloches bourdonnantes? Je l’entends encore, comme je suis tout ému encore de la violence du coup d’aile qui nous emporta à l’audition du quintette de César Franck. Dites, vous en souvenez-vous?
Et l’autre soir, à la fin de ce concert trop long des modernes, quelle impression poignante nous laissa la Sonate de Lekeu : l’obscurité était venue sur la foule silencieuse ; le soleil couchant éclairait encore le haut de la nef, accrochant, en s’en allant, de furtives lueurs aux cadres d’or et aux plats de cuivre; sur l’estrade, 1 élégante silhouette de Mlle Schellinx, comme une apparition frêle, faisait chanter ineffablement, dans ce mystère, le violon passionné? Vraiment ce furent là des instants d’inoubliable émotion. Ils resteront intenses et doux dans nos mémoires.
Et voici déjà une première chose qu’elle nous laissera, l’Exposition qui s’en va : des souvenirs, de délicieux et précieux souvenirs. Nous en sortons lame agrandie, avec des connaissances nouvelles et des impressions profondes. Nous aimerons à y repenser, plus tard, dans le décours des heures banales. Nous les parerons du charme mélancolique des choses qui ne sont plus. L’écho de ces grands jours aura
V inflexion dés voix chères qui se sont tues, selon l’expression magnifique de Paul Verlaine.
Mais n’y a-t-il pas autre chose encore que
ces souvenirs? Quand les tableaux seront décrochés des murailles, que les orfèvreries et les porcelaines auront été rendues à leurs propriétaires, que toute cette liquidation périlleuse et pénible sera terminée, il restera, avec le catalogue général, ce volume des conférences que des municipalités intelligentes ont fait distribuer comme prix aux enfants des écoles, ce volume tiré à sept mille exemplaires, chiffre imposant pour un livre belge, qui ira propager dans les jeunes cervelles les idées qui furent défendues ici. Ces deux livres : le catalogue général et le recueil des conférences resteront comme les travaux préparatoires, les assises du monument que l’avenir élèvera à la gloire de l’art wallon. Ils rendront témoignage de la manifestation d’art régional que Charleroi connut en 1911.
Manifestation d’art, d’abord. Toute exposition est salutaire. Elle rapproche le public et les artistes, est utile aux uns et aux autres ; aux artistes elle apporte, avec des possibilités de ressources, les suggestions des critiques et des appréciations diverses, l’encouragement des félicitations ; au public, elle procure 1 avantage d’un envol au-dessus des préoccupations quotidiennes, la joie des yeux, l’éveil de sensations inédites.
Une exposition d’art devait être particulièrement bienfaisante en un milieu tel que le nôtre.
L’affirmation d’idéal qu’elle comporte était indispensable en cette région de Charleroi. Nous avons une classe ouvrière admirable de générosité et d’endurance au travail, mais ses distractions sont grossières et trop souvent l’alcool et le tapage en sont les principaux éléments. Nous avons une bourgeoisie industrieuse, habile et avisée, mais qui, à part de rares exceptions, est aussi pauvre au point de vue intellectuel ou esthétique que le plus pauvre des ouvriers. Les jouissances d’art, on les ignore et on les dédaigne ; on lit peu ; du bas au sommet de la hiérarchie sociale, on ne songe qu’aux besoins quotidiens, au travail des affaires, à la conquête du bénéfice. Dans un pareil milieu, il fallait affirmer avec solennité, avec ampleur, qu’il y a autre chose dans notre destinée que de faire des affaires et de gagner de l’argent.
Si la vie n’était que cela : la fabrication des produits et la course au lucre, elle ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Nos meilleures raisons de vivre, c’est savoir et c’est aimer. Ceux qui s’enrichissent l’esprit de connais-
sances variées, ceux qui s’enrichissent le cœur d’abandons et d’enthousiasmes, ceux-là ont vraiment, au sens littéral du mot, gagné leur vie ; les autres l’ont perdue. Ce besoin exalté de vérité et d’amour, cet élan vers le mieux, ce tenace effort de perfectionnement de soimême, on a pu le demander parfois aux religions, mais il subsiste aux âmes que la foi a quittées. Celles-là exigent, elles aussi, des nourritures idéales; celles-là aspirent, elles aussi, vers les cimes.
La vie est à monter, et non pas à descendre ,
a dit Emile Verhaeren ; l’art est un des degrés de cette ascension-là.
En plus de ces considérations générales qui légitiment et rendent sympathique toute manifestation d’art, nous avons cru avoir ici un devoir à remplir vis-à-vis de notre terre et de notre race. Un historien allemand, pour s’excuser de s’être voué aux minuties du folklore, raconte qu'il allait par les chemins, au hasard de ses promenades, ramassant des cailloux pour les examiner le soir. Rentré au logis, sous la clarté de la lampe amie, il étudiait les débris recueillis sur les routes et reconnaissait, avec une inexprimable émotion, les os de ses pères.
Les os de nos pères! Ils étaient aussi épars sur notre sol, foulés aux pieds par les ignorants et les oublieux. Nous les avons retrouvés. Nous vous les avons montrés avec piété. Nous avons voulu que notre manifestation d’art fût surtout une manifestation régionale. Nous avons voulu prouver, et nous avons prouvé — nous pouvons le dire aujourd’hui avec fierté — qu’en aucun siècle, en aucun quart de siècle, à aucun moment de cette longue suite des temps, la terre wallonne n’a cessé de participer à la plus haute culture du monde.
Eh quoi, diront les sceptiques, c’est pour cela que vous vous êtes donné tant de mal ! Mais on le savait bien.
Non, on ne le savait pas. Tout au moins on le savait mal. Dites, savait-on, sauf quelques initiés, l’étonnante activité artistique des abbayes des bords de la Sambre? Les noms d’Hugo d’Oignies et d’André Beauneveu avaient-ils l’éclat dont ils sont dignes? Dites, n’avons-nous pas retrouvé Lucidel ? Qui donc à Mons même, y songeait encore, et à Prévost, et à Jacques Du Broeucq? N’avons-nous pas projeté une lumière soudaine sur les sacristies de Sainte-Waudru où gisaient les débris de son jubé?
IQ —
N’était-il pas utile de rappeler que le vrai nom de Van der Weyden était de le Pasture? d’aiguiller les recherches vers ces ateliers de Tournai encore si mal connus, dont sortit ce grand maître, de reparler de Campin, de Daret, du Maître de Flémalle?
Savait- on que ces merveilleux primitifs flamands comptaient, en leur lignée glorieuse, tant d’enfants de la terre wallonne? Savait-on que parmi ceux qui triomphèrent à Anvers, il y avait Patinir de Dinant, Henri de Bouvignes et Gossartde Maubeuge?
N’avait-on pas injustement oublié, l’an passé, dans l’apothéose de Rubens, les maîtres liégeois du XVIIe siècle, et notamment le gracieux Del Cour? Combien savaient que Valenciennes fut la seconde ville du comté de Hainaut, Valenciennes, ville d’art comme Tournai, où naquirent Antoine Watteau et Pater, et que nous avions ainsi le droit de revendiquer comme nôtre l’un des plus grands artistes de l’école française? Et le père Navez, n’était-il pas, sans équité, dédaigné ; connaissait-on ses prodigieux portraits? Avait-on jamais signalé la part prise par les Wallons à l’évolution romantique et naturaliste ; songeait-on à rapprocher Gallait de Tournai,
Wiertz de Dinant, Fourmois de Presles, Rops de Namur, Bourlard de Mons, Hennebicq et Boulanger, encore de Tournai? Avait-on dit suffisamment tout ce que notre plus grand artiste du XIXe siècle, Constantin Meunier, doit à la terre wallonne?
Et nos arts industriels n’étaient-ils pas l’objet d’un discrédit immérité ? Les tapisseries d’Enghien et de Tournai, les dentelles de Binche et de Valenciennes, les bois sculptés et les meubles, les trésors des arts du métal et les arts du feu : les étains d’Ath, les bronzes de Tournai, les cuivres et les émaux de la vallée mosane, l’orfèvrerie de Mons, les ferronneries de Nivelles, les porcelaines de Tournai, les faïences de Namur et d’Andenne, étaient-ils connus comme il convenait?
Sans doute, les amateurs éclairés n’ignoraient rien de tout cela. Mais il fallait rendre ces notions populaires; il fallait les imposer à la grande masse.
Il le fallait pour la justice et la vérité, d’abord. Il le fallait pour notre avenir.
Nous étions depuis quelques années victimes d’une irritante erreur. Jadis chez nous, et encore aujourd’hui à l’étranger, le mot « flamand » servait à désigner l’art de nos pro-
vinces, qu’elles fussent wallonnes ou flamandes. De cette gloire magnifique, nous prenions notre part. Mais en ces toutes dernières années, la signification de l’épithète s’est rétrécie en Belgique et on ne la comprend généralement plus qu’en ce sens que l’art flamand est l’art des Flamands. Nous, les Wallons, nous nous sommes trouvés exclus peu à peu du patrimoine commun ; et dans notre pays s’est répandue de plus en plus l’idée que, capables d’extraire le charbon et de fabriquer le verre et l’acier, nous étions parfaitement inaptes à l’effort esthétique. Cette agaçante sottise finissait par s’accréditer avec l’autorité des notions que I on ne discute plus. Il fallait réagir.
Il le fallait, parce que cette déformation de l’histoire devenait dangereuse pour nous. Il en est des races comme des individus. Rien n’est plus fâcheux que de répéter sans cesse à un enfant : vous êtes un idiot ; vous ne ferez jamais rien de bon. Il finit par s’en persuader, perd confiance en ses forces, et se laisse vivre sans courage et sans initiative. De même, si nous permettons qu’on représente la Wallonie comme digne seulement des tâches industrielles, nous paralysons par là
les possibilités esthétiques de la race. Offronslui au contraire l’exemple des ancêtres, nous stimulons des énergies créatrices. En lui montrant son glorieux passé, nous ouvrons les portes pour un plus glorieux avenir !
Voilà ce que nous avons essayé de faire, Mesdames et Messieurs, voilà pourquoi nous l’avons voulu. Certains, qui nous jugeaient à leur niveau, ont pensé que notre oeuvre était faite en haine de la Flandre. Dois-je répondre? Avez-vous entendu ici une seule parole de dénigrement envers le génie flamand, avezvous lu, sous la signature de nos distingués collaborateurs ou sous la mienne, une ligne en ce sens ? Quel est donc celui d’entre nous qui serait assez fou pour s’employer à diminuer le trésor commun de la patrie? Si nous exaltons Roger de le Pasture, n’est-ce point pour le situer entre les frères Van Eyck et le suave Memling? Comment comprendre Mabuse sans Quentin Metsys et Bernard van Orley ? Si nous rappelons les Liégeois du XVIIe siècle, aurons-nous l’outrecuidance de le comparer à Rubens et à Van Dyck? Non, n’est-ce pas. Petite terre sur la carte du monde, la Belgique reste, et doit rester pour nous, immense dans l’histoire de l’art.
Notre entreprise fut une œuvre d’amour, et non de haine. Quand nous affirmions notre ferveur pour la terre natale, qui donc, si ce n’est de systématiques aveugles, pouvait comprendre que cela signifiait hostilité à l’égard des Flamands, dénégation et mépris de la merveilleuse gloire de l’art flamand. Avec les Primitifs au XVe, Rubens au XVIIe, Meunier au XIXe, par trois fois, l’histoire nous a comptés parmi les premiers. Ces titres rayonnants à à la reconnaissance de l’humanité sont communs aux Wallons et aux Flamands. Proclamer cette communauté, cela ne peut gêner que ceux qui cherchaient à nous humilier, nous, les Wallons. Nous ne supporterons point qu’on l’essaye, et dans le domaine de l’art comme dans tous les autres, nous respecterons les droits flamands, mais nous voulons être respectés à notre tour.
Expliquons-nous avec une totale franchise : reconnaissons qu’il existe à l’heure présente un malaise dans l’association de nos deux races nationales. Des inquiétudes se sont éveillées ; on entend des rumeurs de bataille et les plus échauffés ont songé déjà à un divorce possible. Nous, nous voulons la paix; nous voulons que l’union qui a fait notre grandeur
jadis la perpétue dans l'avenir. Mais, parce que nous voulons la paix, nous préparons la résistance : Si vis pacem, para bellum. Nous tâchons à renforcer les énergies wallonnes parce que nous n’accepterons jamais une paix faite d’abdications et d’humiliations, une paix résignée aux tracasseries, aux vexations, à l’injustice. L’heure n’est plus aux émollientes paroles de fraternité vague ; l’harmonie ne peut renaître que du jeu équilibré des forces contraires. Les solutions équitables se dégageront d’elles-mêmes si nous réussissons à opposer à la ténacité flamande une égale ténacité wallonne. Pour cela, il faut tout d abord que la Wallonie prenne conscience d elle-même, de sa communauté linguistique et morale, de sa force passée et présente.
C est à quoi je me suis employé. Il est possible que, ce faisant, j aie dérangé les visées de quelques extravagants flamingants qui croyaient avoir déjà ville gagnée et terre conquise. J’en suis bien fâché et je continuerai, persuadé que c’est là la bonne voie et qu’en éveillant les énergies wallonnes, je suis à la fois utile à la Wallonie et à la Belgique.
De ce point de vue, j’espère que notre Exposition des Arts anciens du Hainaut ne
sera point de sitôt oubliée. Si nous avons pu la réaliser, n’oublions point, nous, que ce fut grâce à la générosité de la Société de l’Exposition de Charleroi. En nous en confiant la mission, celle-ci savait que l’entreprise serait financièrement ruineuse. Et c’est un titre de plus à notre reconnaissance pour un Hénin que de n’avoir point hésité, de n’avoir point mesuré son concours, d’avoir compris qu’il y avait, à l’occasion d’une démonstration comme celle dont Charleroi fut le théâtre en 1911, autre chose à chercher que des bénéfices financiers. Disons bien haut la valeur supérieure des forces morales qui furent ainsi dégagées et terminons par un sincère hommage de gratitude émue.
A ces conclusions, on a voulu en ajoutei une autre : celle d'un témoignage public de sympathie.
J'en conserverai toujours le souvenir reconnaissant. Puisque cette brochure est destinée à ceux qui y ont pris part, ils auront sans doute plaisir à retrouver ici le beau discours par lequel M. Fierens-Gevaert traduisit leurs sentiments.
Le i«r novembre, jour de clôture de l’Exposition des Beaux- Arts de Charleroi, les collaborateurs, les exposants, les artistes et un grand nombre d’amis de Jules Destrée se réunirent dans la grande Salle Roger de le Pasture pour offrir au Président du groupe des Beaux-Arts l’expression de leur reconnaissance, de leur admiration et de leur sympathie.
M. Jules Hénin, Président du Conseil d’administration de l’Exposition de Charleroi, prit le premier la parole ; en termes choisis et émus, il fit l'éloge de l’œuvre accomplie par Jules Destrée avec autant de ténacité que de talent et de dévouement ; il rappela qu’elle avait contribué pour la plus large part au succès de l’Exposition et lui en exprima toute sa gratitude et celle de ses collègues.
Puis au nom des collaborateurs, des exposants de l’Art Ancien et des artistes, M. Fierens-Gevaert prononça l’éloquent discours que nous publions.
Enfin M. Jules Destrée, dans une improvisation profondément émue, remercia tous ceux qui s’étaient réunis pour le fêter, attribuant son seul mérite à l’amour de son pays, à sa foi dans le génie de la race wallonne qu’atteste un passé plein de gloire et dont le présent nous apparaît gonflé des plus magnifiques espérances.
Discours de M. Fierens-Gevaert
Mon cher Destrée,
C’est à Florence, il y a bientôt quinze ans, que je vous ai aperçu pour la première fois. Je m’étais attardé à contempler la ville des hauteurs de Fiesole et j’avais dans lame la vision émerveillée d’une cité de marbre protégée par des montagnes d’azur. Le crépuscule d’automne mêlait une suavité sereine à l’atmosphère saturée de beauté. Il m’eût été doux de rencontrer un ami et d’offrir avec lui l’encens de nos propos enthousiastes aux génies de ces lieux divins... Vous étiez attablé dans la grande salle blanche d’une albergo bien connue, à deux pas d’Or San Michèle ; la gravité de votre visage, l’abondance d’une chevelure toute septentrionale vous distinguaient des Florentins animés et souples. Je ne vous avais jamais vu ; mais je savais votre activité littéraire, je savais que dans la Jeune
Belgique l’art italien n’avait pas de commentateur plus lucide. Je vous reconnus. Et pourtant, ce soir-là, le cœur plein d’affection latente, je dus me contenter de vous entrevoir. Je ne vous ai connu que longtemps après. Et voici qu’on vous fête dans cette ville de fer, de feu, de fumée, — votre ville ; — et voici que le passant inconnu de vos heures florentines prend la parole au nom de vos amis et de vos collaborateurs. Il faut bien que je m’étonne d’être appelé à cet honneur ; beaucoup d’autres en sont plus dignes. Que la mâle énergie de M. Hénin, enveloppée d’une bienveillance si attirante, s’incline ici devant vos services, nous en éprouvons l’émotion la plus profonde. Vous avez tous deux des titres à notre reconnaissance, car l’Exposition de Charleroi, c’est l’œuvre de votre collaboration. Mais je ne suis ici qu’un ami, mon cher Destrée. Est-ce suffisant? Veut-on distinguer en moi un serviteur constant de notre art et me procurer pour cette raison la joie de vous adresser la parole? J’en suis doublement fier et confus, et je ne sentirai s’alléger ma tâche qu’en disparaissant dans la gloire de nos maîtres et dans l’éclat de cette réunion triomphale.
Nous vous fêtons, cher ami, de tout notre cœur. N’avez-vous pas, dès le premier jour, mis le vôtre tout entier dans vos écrits, dans vos œuvres ? Vous sertissiez des mots de choix dans les proses de vos débuts et vous étiez un joaillier de lettres plein d’amour pour son art. L’art! Tout jeune, vous lui témoignez toute votre ferveur, par le soin même de vos écrits, par vos travaux critiques, par votre poétique Imagerie japonaise , écrite alors que de rares chercheurs interrogeaient seuls la beauté encore hermétique de l’Extrême- Orient. Vous imaginiez dans votre passion de beauté les temps désolés et vils qui suivraient la Mort de l'Art. Mais le dilettantisme n’était pas seul à guider vos inspirations. Vous aviez la tendresse et, par elle, vous alliez élargir votre champ. Des accents d’évangélique bonté animent ce beau récit judiciaire : le Secret de Frédéric Marcinel. Les ailes de cette tendresse vous élevèrent très haut et vous avez rencontré parfois l’orage. Mais quel sûr abri vous avez trouvé dans l’amour de votre sol natal et de votre race ! Avec quelle ardeur vous les avez aimés, avec quel bonheur vous les avez chantés, nul ici ne l’ignore. Dois-je citer vos pages sur la Patrie ,
« chère et douce terre du Père », et l’hymne en prose où vous décrivez les chimériques Fumées ? « O mon pays, contrée farouche des épuisants labeurs et des usines fumantes, où s’endeuillit la tendresse des verdures, elles sont tes sourires et ton rêve, les Fumées, les fantasques, les merveilleuses Fumées ! » Et votre culte de la terre des ancêtres vous inspire un nouveau chef-d’œuvre quand vous écrivez pour le volume des conférences de l’Exposition une préface dédiée, semble-t-il. à ceux de la race « qui ont marqué les paysages de leurs douleurs et de leurs espérances » . Poussé par votre tendresse, vous écriviez : « Ce qui fait vivre les hommes, c’est l’Amour, le Dévouement, le Sacrifice. » Dès lors, l’action vous réclamait, et si je ne connais point les faces diverses de cette action, si je tiens même à me garder d’en parler en cette fête, qui est celle de la beauté, je puis bien dire que votre âme toujours se donna sans réserve. L’artiste allait-il abdiquer ? Non, il allait au contraire toucher au but. Il y a de l’inéluctable dans les destins, vous l’avez dit dans d’émouvantes nouvelles. Vous-même n’avez pu vous soustraire à la mission qui vous est échue. Vous êtes resté le bienheureux esclave de votre
culte de la beauté, de votre amour de la race, de votre besoin d’élever les pauvres et les humbles aux délices de l’art. Votre idéal vous a mené ; mais il vous a suggéré mille conseils pratiques pour que vous assuriez son triomphe. Et maintenant, l’irréparable est accompli. L’Exposition des Beaux-Arts de Charleroi n’est certes pas une fin pour vous ; c’est tout de même l’un des aboutissements les plus glorieux de votre labeur.
Il fut un temps où les peintres siennois avaient retenu votre attention pieuse et vous ne pouviez vous détacher de leur douceur, de leur inexprimable séduction. Leur idéalisme confirmait le vôtre; l’ivresse patriotique de Sienne vous exaltait et vous vous abandonniez — avec combien d’autres! — au cœur « ardent et délicat » de la vieille république qui, pour racheter ses crimes, à deux reprises, s’agenouilla en vêtements funèbres devant le grand autel de la Cathédrale et se voua solennellement à la Vierge. Mais vous aviez involontairement choisi la beauté siennoise pour éprouver votre sensibilité. C’est à nos maîtres que vous deviez donner l’entièreté de vos forces. Vous avez aimé et vous continuez d’aimer tous nos maîtres. Vous croyez avec
nous que dans l’histoire de l’art, Flamands et Wallons forment bloc, aussi bien dans le passé que dans le présent, que leur art constitue un tout glorieusement indissoluble. Mais vous avez montré que cette unité avait trop souvent fait oublier et méconnaître l’importance considérable des cités wallonnes dans nos annales artistiques. Vous avez, je pense, dessillé les yeux les plus fermés ; les critiques de bonne foi ont pu démêler les nuances qui caractérisent les principaux maîtres de la peinture wallonne : la tendance au lyrisme si puissamment soulignée par le génie de Roger de le Pasture; la fantaisie — c’est ^encore du lyrisme — qui s’accuse dans les paysages de Patinir de Blés, dans les architectures de Gossart, de Bellegambe; la préoccupation des jolis riens gentiment contés dont témoignent les œuvres capitales du Maître de Flémalle ; l’amour de la forme chez tous. Bien des traits se retrouvent dans les œuvres de pure origine flamande, et c’est pourquoi on ne saurait concevoir l’art wallon comme fraction autonome, encore qu’il nous faudra bien avouer un jour l’action prépondérante des Wallons sur l’orientation plus idéaliste de
notre art dès le début du XVIe siècle. En tout cas, les vieux maîtres de Wallonie sont déjà pleins de confidences sur les aspirations de leur milieu natal. Et qui, mieux que Jules Destrée, a écouté ces confidences? J’ai vu, cher ami, comme vous meniez les privilégiés qui vous avaient pour guide vers la petite carte jaunie de l’ancien comté de Hainaut, « votre justification », disiez-vous; et avec quel orgueil vous faisiez lire ces mots : « Terre tenue de Dieu et du Soleil !» Je vous ai vu prendre les reliquaires du frère Hugo d’Oignies avec des mains respectueuses, des mains tremblantes de respect. Pourquoi vous aimez les vieux maîtres, et pourquoi nous les aimons? Parce que leur attitude d’adoration et de prière est une attitude d’amour, parce que leur irréductible conscience technique est un signe de cet amour, parce que la peinture des souffrances humaines qui se mêlent chez eux à celles des douceurs mystiques est encore très souvent un aspect de cet amour surhumain. Sans doute estimez-vous que là est la vraie, la grande leçon de nos anciens, de nos primitifs.
Mais vous ne vous êtes point détourné des modernes.
Vous avez un jour transporté vos auditeurs dans le ciel rose et azur de Watteau. Et combien de fois aussi les foules belges n’ont-elles pas appris de votre voix grave et ardente les beautés tragiques de Constantin Meunier, nées des drames de l’industrie moderne? Elle est de vous cette confrontation saisissante de la Pietà de Roger de le Pasture et du Grisou de Meunier. Les deux œuvres frémissent de souffrance et d’amour, miracles toutes deux de beauté et d’infinie tendresse! Jeunes, nous trouvions académique de penser avec le divin Platon que bonté et beauté se touchent aux cimes de la splendeur. Nous devons bien confesser notre étourderie. Nos grands maîtres anciens et modernes illustrent cet idéal ; la Pietà et le Grisou l’éclairent de leur éloquence immortelle.
On m’a demandé de prendre la parole au nom de vos amis et de vos collaborateurs ; il est certains de ces derniers auxquels on ne m’en voudra pas d’adresser de justes éloges. Et je citerai d’abord une collaboratrice dont le seul nom exprime la part constante et intime qu’elle dut prendre à l’œuvre que nous honorons : Mme Jules Destrée. Je citerai son père, le maître intarissable qui jette tant d’éclat sur
votre exposition moderne et sur l’Art wallon contemporain : M. Auguste Danse. Pourrai- je oublier votre frère, votre collaborateur aussi — si désireux de votre succès — ce moine d’élite, ce doux orfèvre de lettres, ce frère Hugo d’Oignies de notre littérature : dom Bruno Destrée? Et enfin, laissez-moi souligner le dévouement sans défaillance, la serviabilité intelligente, précieuse, et j’oserai presque dire indispensable de M. Robert Sand. Votre mérite grandit, mon cher Destrée, d’être entouré de tels concours. Tous vos secrétaires de classes n’ont connu que la joie de vous obéir dans la plus heureuse émulation. Que cette petite « garde sacrée » soit remerciée, elle aussi. Le triomphe de son chef n’est-il pas d’ailleurs sa plus belle récompense?
Mon cher Destrée, j’ai vu fêter bien des organisateurs d’exposition, mais non comme vous l’êtes. Derrière les historiens de l’art, derrière les artistes, derrière les amis qui vous remercient, la race wallonne se lève et vous acclame. Si elle ne le faisait, elle agirait en ingrate. Le Flamand qui vous parle ne craint point de l’affirmer en vous félicitant. L’attachement de la Wallonie vous est assuré ; mais vous avez donné plus de gloire à notre école
tout entière et au pays tout entier. Qui songerait à vous reprochercertains zèles qui risquent d’enfreindre la noblesse de votre leçon ? Vous vous êtes expliqué clairement ; vous voulez l’union dans une harmonie de dignité réciproque. Nous venons, très étroitement unis, vous exprimer notre reconnaissance pour votre œuvre de dévouement et d’amour. D’un élan magnifique et unanime, les sympathies innombrables ont répondu à l’appel des organisateurs de cette fête. Veuillez accepter, en mémoire de leur admiration, cinq œuvres choisies parmi les plus belles de votre Exposition et représentant les diverses sections de l’art moderne : la Boucherie Arabe, tableau vibrant et nacré de M. Bastien ; l’exquise Femme d l'Eventail du maître subtil qu’est Georges Lemmen; le Masque de ^Beethoven du génial « imagier » wallon Victor Rousseau, l’eau-forte les Haïeui's, du maître anglo-belge Brangwyn et un grès de Willem Delsaux qui atteste la jeune renaissance de la poterie de Bouffioulx. Veuillez accepter aussi la médaille gravée à votre effigie par Armand Bonnetain, œuvre de vie et de vérité, création délicate et sobre d’un art qui fut si grand chez vos amis du quattrocento italien.
L’heure est venue d’abandonner les trésors accumulés en ces salles, et c’est pour nous, comme pour vous-même, une heure de deuil. Pendant quelques instants encore nous les pourrons contempler, ces tableaux, ces joyaux où frémit le souffle auguste des âmes séculaires. Puis ce sera fini. Mais avant que ces murs ne soient dépouillés, vous reviendrez une dernière fois, seul, mon cher Destrée, et, dans un grand silence de la salle Roger de le Pasture, vous verrez s’assembler autour de vous les ombres reconnaissantes de nos vieux maîtres. Avoir leurs œuvres, vous direz peutêtre comme un mécène illustre : « Hélas! il faut quitter tant de merveilles ». Mais ce cri, chez vous, ne sera pas celui du collectionneur égoïste, et puis vous ne vous traînerez pas comme Mazarin, languissant et blême. Vous débordez de sève jeune. Vous reverrez ces œuvres, toutes ces œuvres. Dans votre foyer, celles qui vous sont offertes si cordialement vous parleront, ainsi qu’à Mme Destrée, de cette journée de reconnaissance publique. Et les autres, celles qui sont venues de loin pour quelques mois, vous les retrouverez une à une dans les pinacothèques, dans les galeries privées. A leur vue, un cortège d’émotions
anciennes surgira dans votre cerveau et votre cœur. Et vous reconnaîtrez au passage les joies qui, j’en suis certain, vous furent apportées par l'affirmation de notre reconnaissance, de notre dévouement, de notre affection la plus admirative.
Fierens-Gevaert