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I. — Gravure à l'eau-forte

Outillage.

L'outillage de la gravure à l'eau-forte n'est pas très compliqué. Le tout peut au besoin être renfermé dans une boîte portative du format des boîtes à couleurs. Dans l'atelier, distribués çà et là sur des tables ou des tablettes à portée de la main, chacun peut classer à son gré, d'abord les planches de cuivre, puis la lampe à esprit-de-vin ou le fourneau, les vernis, les tampons et en6n la série de pointes avec lesquelles on dessinera sur les cuivres préparés.

L'outillage du graveur à l'eau-forte se compose donc

d'abord de vernis noir en boule ou en pain et de vernis blanc en boule, puis de tampons :

Tampon de soie pour le vernis noir et tampon de soie pour le vernis blanc.

Et aussi de : Vernis liquide. — Pinceaux pour étendre le vernis. — Flambeau de cire pour enfumer les planches vernies. — Pointes de différentes grosseurs. — Brunissoir.

— Grattoir. — Pierre à aiguiser. — Papier émeri très fin.

— Cire à border. — Cuvettes. — Acide nitrique à 40°. — Flacons pour le mélange de l'acide et de l'eau. — Essence de térébenthine. — Alcool. — Blanc d'Espagne. — Poudre d'ardoise. — Charbon de saule. — Sanguine en poudre. — Papier glace. — Papier buvard. — Miroir. — Rouleau à revernir.

Enfin on complète ce bagage par un paquet de vieux chiffons, fort utiles pour essuyer les cuivres, et plusieurs plumes d'oiseaux, non moins utiles pour régulariser la morsure.

Préparation des cuivres.

Les planches de cuivre destinées à la gravure à Peau-forte sont d'épaisseurs assez variables. En général, pour les planches de grandes dimensions, les planches épaisses sont préférables ; ces mêmes planches sont préférables aussi pour les travaux de longue haleine : on obtient plus de finesse sur ces cuivres et ces cuivres résistent mieux aux tirages nombreux. Dans le cas où cependant on grave des cuivres destinés à être imprimés dans des volumes, il faut choisir au contraire les cuivres minces; ces derniers permettent à l'imprimeur de mieux réussir ses tirages, et de plus, les cuivres étant moins

épais, moins saillants, pourvus par suite de biseaux moins forts, il en résulte que le papier est moins aplati sur les bords, tandis que des biseaux taillés suivant un angle trop

Croquis théorique montrant les biseaux d'une planche sur cuivre et la manière dont les biseaux des cuivres minces et épais s'incrustent dans le papier au moment du tirage.

aigu coupent sur certains papiers les marges parfois très étroites .

Les cuivres très martelés sont préférables à tous les autres, les cuivres mous mordent lentement et inégalement; les cuivres durs, au contraire, mordent très également, très rapidement et surtout en profondeur, ce qui est le point essentiel.

Les anciens graveurs, dont on admire parfois les planches a cause de leur égalité de morsure, ne se servaient que de planches de cuivre entièrement préparées au marteau.

Aujourd'hui même, certains planeurs les préparent complètement encore ainsi. Le métal ainsi battu devient dur, la porosité disparaît. La planche homogène est excellente pour la morsure, son état moléculaire permettant à l'acide de faire un travail régulier.

Malheureusement de nos jours, l'industrie ne perdant jamais ses droits, les planches de cuivre sont d'abord passées au laminoir, puis martelées il est vrai ; mais le premier travail

de la machine, assez brutal, écrase le grain du cuivre un peu inégalement. Malgré cela, les planches étant reprises au marteau sur toute leur surface, elles se prêtent encore bien à des travaux réguliers. Et puis on ne peut pas demander à son siècle de rétrograder. Jadis les peintres préparaient euxmêmes leurs couleurs et les broyaient dans leur atelier. Aujourd'hui, celui qui oserait parler de cela a tel artiste qui se plaindrait des couleurs ne recevrait pour réponse qu'un haussement d'épaules quelque peu méprisant. Soyons donc de notre temps et acceptons ce qui se fait, puisque nous ne pouvons faire autrement.

Certains artistes cependant, très difficiles à contenter et vrais chercheurs, ont imaginé, pour obtenir des planches martelées, de commander d'abord des planches d'une dimension inférieure à celle des sujets qu'ils veulent graver, puis ils les font allonger à coups de marteau jusqu'à ce qu'elles aient la surface voulue. Le procédé n'est pas économique comme main-d'œuvre, mais il donne de très bons cuivres.

11 faut toujours choisir des cuivres plus grands que les sujets à reproduire, cela facilite singulièrement les opérations du vernissage. De nos jours même on affecte de prendre des cuivres laissant de très grandes marges en dehors du sujet. Sur ces marges, on exécute des essais de pointes et de morsure et parfois de petites vignettes charmantes, d'une exécution libre et primesautière qui servent de remarque; car, imprimées seulement lors du tirage des premières eaux-fortes, elles sont ensuite effacées et remplacées par la lettre, c'est-à-dire par ces lignes de texte d'une combinaison parfois très difficile et qui indiquent le sujet de l'œuvre représentée, les noms des artistes, l'adresse de l'imprimeur, de l'éditeur, etc., etc.

Avant de vernir les cuivres que le planeur vous livre brillants comme un miroir et très polis, mais parfois un peu gras, il faut les nettoyer avec du blanc d'Espagne ou de la terre pourrie et les frotter à l'aide d'un tampon de linge très tin imprégné d'essence de térébenthine.

Le nettoyage est-il indispensable? Certains graveurs le recommandent expressément. Il offre cependant un danger : le cuivre livré par le planeur est brillant comme un miroir, sans strie aucune, il offre une surface admirablement unie ; parfois le nettoyage dégraisse peut-être le cuivre, mais la surface en sort légèrement rayée, surtout si le blanc d'Espagne est mélangé de quelque poussière dure, même si le tampon imprégné d'essence est un peu rude. Concluons donc en disant : Quand on est à peu près sûr que votre planeur habituel vous livre des cuivres bien dégraissés, il est inutile de risquer de perdre le poli du métal par excès de précautions.

Vernissage des planches et enfumage.

Le vernissage du cuivre est une des plus importantes opérations de la gravure a l'eau-forte; c'est d'elle que dépend une grande partie du succès, — l'épée de Damoclès de la morsure mise à part. Nous parlerons plus loin de cet écueil des graveurs, bien qu'il y ait des accommodements avec tout.

Le vernissage d'un cuivre doit donc être particulièrement soigné; il faut songer que l'on va peut-être travailler plusieurs mois sur une planche et que tout le travail peut être perdu si le vernis n'est pas résistant et n'adhère pas à la planche. Lorsqu'on a passé de longs jours de travail sur un cuivre verni trop hâtivement, lorsqu'en plongeant le cuivre

dans l'acide, au lieu d'assister à une morsure régulière, on voit la plaque de vernis se détacher, monter à la surface du liquide et l'acide se précipiter sur le métal ainsi mis à nu, on n'a d'autre ressource que de retirer son pauvre cuivre du bain et de recommencer tout son travail, surtout si le vernis saute en tous les endroits par larges mouchetures, comme cela arrive parfois.

Il faut donc vernir avec le plus grand soin, vernir solidement, mais sans excès d'épaisseur. Une couche de vernis trop épaisse ne permet pas les traits d'une grande finesse ; un vernis trop mince peut ne pas résister à une trop longue morsure. Il y a donc une juste limite entre les deux.

Trois procédés de vernissage sont actuellement employés par les graveurs à l'eau-forte :

Le vernissage au tampon ;

Le vernissage au vernis liquide;

Le vernissage au rouleau.

Le vernissage au tampon est le procédé le plus employé ;

Plaque de cuivre placée dans l'étau pour le vernissage.

c'était celui des vieux graveurs, et voici la manière de procéder :

Chauffage des planches en cuivre pour le vernissage.

On place un des bords du cuivre entre les dents d'un petit étau à manche de bois. On a eu soin d'interposer préalablement entre les dents de l'étau et les bords du cuivre un petit morceau de carte pliée ou de papier fort, de façon qu'en serrant l'étau le cuivre ne soit pas endommagé par la pression.

Puis on expose l'envers du cuivre à la flamme d'un petit fourneau, d'un

bec de gaz ou d'une lampe à esprit-de-vin. Pour bien étendre le vernis et pour que ce vernis ne brûle pas, il faut que la planche soit chauffée bien également et à un certain degré. On la chauffe également en la promenant au-dessus de la flamme lorsque le cuivre est de dimensions maniables, bien entendu, car lorsqu'on vernit de très grandes planches, il est

, impossible de les

manier au bout du poignet.

Dans ce dernier cas, on peut employer bien des systèmes. Les

Grille pour le chauffage des grands cuivres. VieUX graVeUTS

avaient inventé

des grilles plates avec couche de braise étendue sur un foyer et des tréteaux pour supporter le 'cuivre. D'autres ont imaginé une sorte de chariot qu'on pouvait faire aller et venir et

sur lequel ils posaient un fourneau qu'ils déplaçaient ainsi aisément, tandis que les autres se contentaient de promener

le cuivre au-dessus du réchaud immobile. D'autres enfin ont simplement fixé sur les bords opposés du cuivre quatre étauxet, tenant euxmêmes le cuivre d'un côté pendant qu'un aide le soutenait du côté opposé, ils balançaient le cuivre au-dessus du fourneau pour le chauffer également. De tous ces procédés, le dernier doit être particulièrement recommandé, surtout pour les opérations qui suivent le vernissage ; la manœuvre — à deux — pour l'enfumage est beaucoup plus aisée et plus prompte surtout, et nous aurons l'occasion d'y revenir plus loin.

En attendant restons dans les dimensions de planches moyennes, faciles à manier d'une seule main.

Le cuivre est donc ainsi chauffé bien également et, le tenant de la main gauche , prêt à le couvrir de vernis, nous voulons nous assurer qu'il est bien au degré voulu.

On peut, avec un peu d'habitude, le placer à peu de distance delà joue; le rayonnement de la chaleur suffit à vous rensei-

Chauffage des grands cuivres pour le vernissage.

Fourneau mobile pour le chauffage des grands cuivres.

gner à peu près exactement sur le degré de chaleur obtenu. Il est toutefois un moyen plus sûr : on retourne la planche à l'envers, après l'avoir écartée du foyer, et sur cet envers on projette quelques très minces gouttelettes d'eau. Si l'eau ne bouillonne nullement, c'est que la planche n'est pas assez chaude ; si l'eau formant tache bouillonne doucement, c'est que le degré voulu va bientôt être atteint; mais si, au contraire, l'eau projetée sur le métal se subdivise immédiatement au contact du métal en très minces gouttelettes abso-

Gravure à l'eau-forte. — Paid de vernis, pain enveloppé de soie et tampon pour régulariser à chaud la couche de vernis.

lument sphériques glissant sur le métal comme de petites perles rondes et paraissant animées d'un vif mouvement de rotation, c'est que la planche est juste à point. Que si les gouttelettes semblent courir trop vite sur cet envers du cuivre, si elles paraissent même bondir sur la surface du métal et tournoyer avec frénésie, c'est que le cuivre est un peu chaud ; il suffit de l'agiter quelques secondes pour qu'il refroidisse très légèrement et, le maintenant toujours audessus du foyer, mais assez loin, à une distance suffisante pour qu'il ne se refroidisse pas, mais suffisante aussi pour que sa température n'augmente pas, on le couvre alors de vernis.

Ce vernis, qui se trouve en boule ou en forme de petit

pain de forme conique, a ^dû préalablement être enveloppé dans un morceau de soie.

Sous l'influence de la chaleur, le vernis entre en fusion ;

11 suinte à travers le tissu. On promène la boule vivement à la surface du cuivre et l'on barbouille ainsi la planche aussi complètement que possible, mais inévitablement fort inégalement. Il ne faut pas, d'ailleurs, se préoccuper de ces inégalités de coulée de vernis : le tampon va faire disparaître tout cela ; il ne faut avoir souci que de bien mettre du vernis partout, sur le milieu comme sur les bords.

Ceci doit être fait rapidement, et le vernis doit s'étendre sans fuser ou bouillonner ; si le plus léger bouillonnement se produisait, il faudrait cesser de réchauffer le cuivre, attendre quelques instants et continuer vivement l'opération. Si, au contraire, le vernis ne coulait pas assez liquide, il faudrait réchauffer le cuivre légèrement avant de continuer à promener la boule de vernis sur les parties de la planche non encore couvertes.

C'est alors qu'on abandonne la boule de vernis et que l'on saisit le tampon de la main droite.

Ce tampon est formé d'une pelote de coton ficelée et serrée dans un morceau de soie d'un tissu assez fin. Certains graveurs préfèrent un tampon un peu mou ; certains autres préfèrent introduire dans le tampon une ou même deux rondelles de carton, — ce qui lui donne un peu l'aspect d'un champignon renversé, — et le rend assez dur et un peu élastique. Cela est une question de goût et devient vite une question d'habitude. Quand on tient bien en main un tampon, mou ou dur, on ne peut bien étaler le vernis qu'avec celui dont on a l'habitude de se servir.

Pour étaler ce vernis on tamponne donc la planche enduite irrégulièrement déjà de coulées de ce vernis, qui, étendu sur le cuivre, paraît d'un beau ton roux sombre, ton de sépia ou de bitume.

Les premiers coups de tampon paraissent plutôt enlever le vernis que l'étaler, surtout si le tampon est neuf ; mais il ne faut pas s'arrêter à ce détail. Il faut couvrir toute la surface de la planche de petits coups de tampon, bien répétés, bien promptement appliqués c'est à une sorte de tapotement : continu qu'il faut se livrer, frappant plus ou moins fort suivant l'épaisseur du vernis, reliant plus ou moins habilement, par de petits coups bien rapprochés les uns des autres, les parties trop peu protégées par le vernis.

En tamponnant dans tous les sens, en égalisant la couche de vernis à mesure que ce vernis se refroidit, on appuie le tampon plus délicatement. Quand on remarque de l'inégalité et comme de petits points culminants dans le vernis, c'est que ce vernis est trop épais; il faut tamponner jusqu'à ce que la couche soit mince et homogène.

Quelques graveurs tamponnent ainsi leur planche sur le fourneau même, c'est un bon point d'appui; mais il faut éviter de continuer à trop chauffer, car le vernis entrerait en fusion, et si ce bouillonnement se prolongeait, il faudrait recommencer l'opération, car un vernis fondu et brûlé ne résiste jamais à la morsure.

Enfin, que le cuivre soit appuyé sur un fourneau, sur l'angle d'une table, peu importe; qu'il soit au contraire tenu à main levée, peu importe encore : tout dépend de la dextérité de l'opérateur et de la manière de donner le coup de tampon.

Quoi qu'il en soit, il faut mener cette opération du tam-

ponnage avec rapidité, car il faut que le vernis soit encore assez chaud pour être enfumé.

Si l'on conservait le cuivre ainsi verni, mais non enfumé, on pourrait certainement travailler sur une planche ainsi préparée; mais les traits de pointe se verraient mal, ils ne trancheraient pas assez avec le ton du vernis, qui est d'un brun roux, comme nous l'avons déjà dit, tandis qu'après l'enfumage on va pouvoir travailler sur une surface absolument noire, sur laquelle les traits se détacheront en clair et bien nettement.

On pratique l'enfumage, soit à l'aide d'un flambeau spécial, dit flambeau à noircir, soit à l'aide d'une simple bougie, soit même, disent certains auteurs, en enflammant quelques

brins de papier qui produisent de la £) fumée.

v ; Ce dernier moyen est bien simple,

mais c'est son seul mérite; il ne donne que fort peu de noir et par traînées inégales, ce qui est encore un défaut.

La flamme de la bougie ou du simple « rat de cave » est préférable et donne un noir assez fin; toutefois, il est encore difficile par ce second moyen d'éviter les traînées et les inégalités.

Le flambeau à noircir donne au contraire de bons résultats ; il donne une flamme volumineuse dégageant un joli panache de fumée noire. On doit le manier ainsi : on retourne la planche, le côté verni en dessous, et on l'élève de la main

Torche à enfumer les cuivres vernis pour la gravure à l'eau-forte.

gauche à la hauteur de l'œil ; de la main droite on agite d'abord le flambeau pour bien activer et régulariser la combustion et, tenant le sommet de la flamme à quelques centimètres du vernis, — car il ne faut pas brûler le vernis, il ne faut pas l'entamer, il faut le lécher délicatement tout au plus, — on passe la flamme vivement et sans arrêt sur toute la surface du cuivre, en allant alternativement d'un bord à l'autre et dans les deux sens.

De temps à autre on retourne le cuivre pour juger du degré d'enfumage ; mais il est à noter que le cuivre doit être assez chaud pour que le noir de fumée s'incorpore bien au vernis ; si l'on enfumait une planche froide, le noir de fumée n'adhérerait pas et s'enlèverait au moindre frottement, tandis que l'enfumage fait à chaud est très résistant. Lorsque l'opération est terminée, le cuivre doit avoir l'aspect d'une belle plaque laquée du noir ie plus brillant. Cet enfumage bien conduit a dû donner au cuivre un glacé incomparable; la planche ainsi noircie a dû dèvenir un véritable miroir.

Inutile de dire que le procédé d'enfumage est absolument le même pour les grandes planches; seulement, dans ce cas, il faut être au moins deux, sinon trois, pour mener l'opération à bonne fin.

Il ne reste plus maintenant qu'à laisser refroidir le cuivre. Mais ces deux opérations, vernissage et enfumage, exigent surtout le calme de l'atelier et l'absence de poussière. Quand

Enfumage d'une planche vernie.

on vernit, il faut éviter la chute des grains de poussière qui peuvent déchirer la couche mince; quand on vient d'enfumer,

il faut encore éviter la chute de grains de poussière qui , s'aggiomérant dans le vernis encore chaud, formeraient de petites aspérités qui sauteraient sous la pointe.

Il faut donc placer la planche, jusqu'à ce qu'elle soit refroidie, bien à l'abri et attendre quelque temps.

Lorsqu'on le regardera à nouveau , l'aspect miroitant aura disparu; la planche qui était d'un beau noir brillant sera maintenant d'un noir mat ; mais si les opérations ont été bien conduites, la surface du cuivre doit être sans traînées, sans parties ternes et pulvérulentes, — ces parties trop brûlées forceraient à recommencer tout le travail.

Dans le cas où on éprouve des doutes sur la réussite de l'opération, il faut, sans hésiter, nettoyer à l'essence de térébenthine et recommencer tout le travail, c'est-à-dire le ver-

Vernissage au pinceau.

nissage et l'enfumage.

Ce vernissage au tampon est, on le voit, assez long et assez méticuleux; certains graveurs préfèrent vernir leurs cuivres au vernis liquide. Ce vernis liquide est une solution

de vernis ordinaire dans une essence; on applique le vernis à l'aide d'un pinceau plat, l'essence s'évapore, il reste une couche très mince de vernis, qui suffît pour protéger le métal des attaques de la morsure et permet des travaux de la plus grande finesse. Mais il faut se contenter de travailler sur un fond sombre, mais non pas noir, et par suite il faut une certaine habitude pour bien suivre son travail et distinguer nettement les traits tracés à la pointe. De plus, la couche de vernis étant d'une épaisseur très minime, il faut prendre de grandes précautions pour ne pas rérailler. En revanche, si ce vernis ne peut être enfumé et est très difficile à préserver des éraillures, il présente un grand avantage lors de la morsure.

Lorsqu'une planche ainsi préparée au vernis liquide est plongée dans la cuvette d'acide, l'acide en pénétrant dans les tailles s'accuse de suite par un trait noir que l'on entrevoit fort bien en regardant la planche sous un certain angle; on peut ainsi, au degré d'intensité de gris et de noir que prennent les traits suivant le plus ou moins de temps de leur immersion , juger du ton définitif que l'on veut obtenir. Gela est certes un des grands avantages de ce procédé de vernissage au petit vernis liquide.

Le vernissage au rouleau repose a peu près sur les

mêmes principes et offre les mêmes inconvénients et les mêmes avantages que le vernissage au vernis liquide. On le pratique à l'aide d'un rouleau de bois recouvert de cuir ou de caoutchouc, c'est-à-dire à l'aide d'un rouleau à revernir dont nous

Rouleau à revernir, servant aussi au vernissage des cuivres.

parlerons plus loin. La surface du rouleau étant imprégnée de vernis en solution épaisse dans l'essence de lavande, on passe ce rouleau sur le cuivre, on chauffe très légèrement, l'essence s'évapore, et il reste sur le métal une couche de vernis très mince, mais cependant suffisamment résistante... pour ceux qui ont l'habitude de travailler sur des planches ainsi préparées.

Car, il faut bien le reconnaître, l'habitude de graver sur des planches vernies au tampon, c'est-à-dire revêtues d'une couche solide qui résiste même aux frottements assez énergiques, rend l'emploi des autres systèmes bien difficile à adopter. Que l'on essaye donc ces différents procédés de vernissage, et que l'on choisisse après expérience, rien de mieux; mais il est en tout cas fort probable que, l'un des systèmes adopté, on lui donnera toujours la préférence, et tel qui travaillera ordinairement sur le vernis au tampon hésitera longtemps avant de commencer un travail de longue haleine sur une planche vernie par un autre procédé.

De même qu'un peintre préfère se servir de la même palette, même tordue, de même que l'aquarelliste affectionne le même papier, de même que le dessinateur ne trouve sa liberté complète d'exécution que lorsqu'il tient à la main le crayon de son numéro préféré, de même le graveur n'entreprend avec sécurité son travail, parfois très long, que lorsqu'il grave sur une planche préparée suivant son système

de prédilection.

Les planches vernies et enfumées ne doivent pas être gravées de suite; il faut les laisser, non seulement refroidir, mais même durcir. Si on décalquait immédiatement, le vernis se détacherait. C'est prendre une bonne précaution, — quand

on a le temps, — que de vernir la veille les cuivres que l'on veut graver le lendemain.

Installation des graveurs.

Pour graver, certains artistes préfèrent, soit une table complètement horizontale, soit une table formant pupitre. D'autres préfèrent un chevalet.

Le travail sur la table permet une plus grande précision dans le tracé ; le travail sur le chevalet est toujours plus libre, plus enlevé, plus à l'effet. Si on grave une reproduction avec le souci d'en accuser les détails d'une façon méticuleuse, il faut travailler sur une table; si au contraire on grave une composition originale, la liberté d'interprétation ne pourra que gagner si le cuivre est posé sur le chevalet, Cela permet au graveur de se reculer de temps à autre, de voir à distance l'effet de ses tailles. C'est là un des grands avantages de cette installation. La table, au contraire, très précieuse pour les travaux fins, offre bien aussi ses inconvénients, et quand les planches sont de très grandes dimensions, pour arriver à la hauteur de son travail le graveur est forcé parfois de se courber en deux d'une très fatigante façon.

Quelquefois donc on change d'installation, suivant les cas, et on promène sa planche de la table au chevalet et réciproquement, suivant les nécessités du travail.

Cuivre à graver posé sur un chevalet poui travailler à contre-jour.

Mais, quelle que soit l'installation adoptée, il faut d'abord tamiser le jour de l'atelier. Pour peindre, il faut une lumière vive, abondante et pénétrant à grands flots dans l'atelier. Pour graver, il faut aussi de la lumière, le plus possible et bien franche, et au nord si faire se peut, bien que cette dernière condition ne soit pas indispensable, mais il faut tamiser cette lumière. Lorsqu'on regarde, en effet, une planche noircie sur laquelle on a déjà tracé plusieurs traits, les traits de métal apparaissent brillants et rayonnent de telle façon qu'il est absolument impossible de se rendre compte de leurs dimensions et de leur distance. On ne sait, en regardant ainsi, si les traits sont larges ou minces, serrés ou espacés; on est ébloui et l'œil ne peut juger.

Or, il faut que l'artiste puisse se rendre un compte exact de son travail, car il ne faut pas oublier que, même avec une lumière tamisée, un trait se détachant en clair sur un fond sombre paraît toujours plus gros qu'il n'est réellement. Pour tamiser la lumière éclairant l'atelier, on emploie un transparent. Ce transparent est le plus souvent formé d'un cadre de bois sur lequel on tend des feuilles de papier végétal. On pose ce transparent devant la fenêtre, non pas verticalement, mais suivant un angle de /;5°. De cette façon les rayons lumineux se brisent sur la surface du châssis et, tombant presque à plomb sur le cuivre, ils empêchent le miroitement. Mais ce châssis en papier est bien fragile, la moindre planche remuée un peu vivement, et aussi un peu maladroitement, peut-être, ne tarde pas à déchirer le papier. Si ce n'est pas l'angle d'une planche, c'est une règle qui brusquement pénètre dans le papier tendu et le déchire. 11 faut sans cesse, soit renouveler toute la surface du châssis, soit coller au plus vite de petites bandelettes sur

les fentes en rattachant les angles pendant misérablement.

Gela est aussi fastidieux a faire que peu joli. Aussi nombre de graveurs ont-ils abandonné ce classique châssis de papier. Les uns l'ont remplacé par un châssis tendu en toile à calquer; cette toile, d'un beau ton blanc laiteux, est beaucoup plus résistante et tamise admirablement la lumière; en outre, elle existe dans de grandes dimensions et permet de confectionner d'immenses châssis. D'autres graveurs pourtant ont encore trouvé cette installation trop primitive et trop fragile et ont carrément adopté la glace dépolie. Inutile de dire que dès lors aucun accident n'est à craindre, — surtout si la glace est assez épaisse et, de plus, si cette glace est fixée dans un châssis avec charnières, avec arcs de cercle permettant d'en varier aisément l'inclinaison : l'installation est aussi parfaite que possible. Disons toutefois que certains artistes préfèrent remplacer le papier, la toile ou le verre dépoli blanc par une étoffe très transparente de couleur verte ou bleue; cela est encore affaire d'habitude. Les étoffes laissent toujours passer plus de rayons, le verre dépoli étant le meilleur écran pour empêcher le rayonnement sur le cuivre.

La lumière étant ainsi tamisée, il ne reste plus qu'à commencer le travail de la gravure.

Toutefois, il faut que le débutant, avant de commencer son travail, se pénètre bien de deux choses : d'abord que le dessin à la pointe va lui donner un dessin brillant sur un fond noir, une sorte de dessin négatif en un mot, car tous les traits qui lui apparaîtront en clair sur le vernis enfumé se traduiront par des traits se détachant en noir sur le fond du cuivre et plus tard par des traits encrés en noir se déta-

chant sur le ton blanc du papier, et ensuite que le sujet sera retourné lors de l'impression, et que tel profil dessiné sur le cuivre, la tête regardant le côté gauche de la planche, se traduira sur l'épreuve par un profil regardant du côté opposé.

Graver directement d'après nature, c'est, sans autre préparation aucune, tracer sur le cuivre et reproduire le motif que l'on a sous les yeux. Dans ce cas, naturellement, si on dessine sur le cuivre dans le sens du motif que l'on a sous les yeux, on aura une épreuve retournée. Dans un paysage, que le massif d'arbres soit à gauche ou à droite, cela n'a parfois aucune importance, mais pour une vue d'édifice il n'en est déjà pas de même : telle tour est à gauche d'un portail et non à droite, et une image en sens inverse ne donnerait donc qu'une idée très fausse du monument reproduit. Pour les scènes composées, pour les tableaux, point n'est besoin d'insister plus longtemps, nous semble-t-il. Le valeureux guerrier qui brandit courageusement de la main droite une épée fulgurante est transformé en gaucher par le graveur qui a copié sur le cuivre, tel qu'il le voyait, le geste énergique; de même aussi l'amant passionné qui, dans un mouvement superbe, pressait sa main sur son cœur, — dans le tableau, — se comprime tout simplement la poitrine du côté droit, sur l'épreuve de la gravure, geste beaucoup moins émouvant, comme chacun sait.

On a cependant fort longtemps attaché peu d'importance à ces images retournées. Nombre de tableaux, et des plus célèbres, ont été reproduits ainsi. Sans doute, il est plus commode pour le graveur de travailler vis-à-vis de son modèle, sans ia préoccupation de retourner. Il n'en est pas moins vrai

que, maintenant surtout, on est plus difficile, et que l'on n'oserait pas faire aujourd'hui ce qui est très fréquent dans nombre d'ouvrages du siècle dernier, dont pourtant les vignettes sont si recherchées aujourd'hui, bon nombre de sujets frisant le grotesque, à cause de ces gestes retournés par le graveur avec la plus parfaite candeur.

Quelques graveurs, assurait-on, entre autres l'éminent aquafortiste Maxime Lalanne, ont, paraît-il, l'habitude de retourner mentalement l'image à graver avec une extrême précision. Ce qu'ils voient à droite, ils le gravent à gauche avec la plus grande exactitude. Le fait peut être vrai, mais le procédé n'est pas à la portée de tous. Il est déjà parfois très difficile de suivre sur une planche gravée le trait semblable d'un dessin que Ton reproduit.

Dans ces conditions, le mieux est donc de regarder le dessin à graver à l'envers.

Rien n'est plus aisé, eik l'aide d'un miroir la gravure facilite singulièrement sa tâche.

Si l'on grave d'après un grand tableau , il suffit d'installer sa table ou son chevalet en tournant le dos au tableau ou tout au moins en plaçant cette table ou ce chevalet suivant une direction oblique, en posant un miroir suivant un certain angle, et en regardant dans ce miroir on aura l'image retournée du tableau. On

Miroir pour retourner l'image des vignettes à graver à l'envers.

gravera donc d'après cette image, purement et simplement et sans autre préoccupation.

Si l'on grave d'après un dessin de petite dimension, il suffira de le placer devant soi^ sur sa table, mais la tête en bas, — l'expression est bizarre, mais elle est claire, — et audessus du dessin on installera un miroir posé à &5°. En regardant dans le miroir on aura une image retournée du dessin, qui se présentera bien verticalement et qu'on pourra toujours consulter pendant le travail de gravure.

Les calques.

Maintenant supposons que l'on veuille faire une eau-forte originale ; si l'on veut reproduire un premier croquis donné avec des variantes, on peut attaquer son cuivre sans préparation aucune. On peut, se fiant à la sûreté de sa main, faire courir librement la pointe sur le métal; mais si, au lieu d'une eau-forte aussi librement exécutée, on veut au contraire faire une eau-forte de reproduction, il faut recourir à l'usage du calque.

Le calque, sommaire ou très précis suivant le tempérament de celui qui grave, est presque indispensable; il affranchit des hésitations et évite surtout les faux traits, non pas irrémédiables, mais toujours ennuyeux.

Les calques sur papier ordinaire peuvent être utilisés, mais les calques sur papier glace leur sont bien préférables, et de nos jours, pour ceux qui peuvent les employer, les décalques photographiques sont encore plus parfaits.

Le décalque à l'aide du papier végétal se pratique comme pour le dessin. On calque l'original à la plume ou au crayon;

le calque terminé, on le retourne, on le place sur le cuivre verni et on le fixe aux angles de la planche par de petites attaches gommées. On interpose ensuite une feuille de papier frottée de sanguine entre le calque et le cuivre, la surface enduite de sanguine du côté du vernis; puis, à l'aide d'une plume, d'un crayon ou d'une pointe d'ivoire ou d'agate légèrement émoussée, on repasse soigneusement les traits du dessin. Sous cette légère pression, le dessin tracé apparaîtra en rouge sur fond noir; mais il faut appuyer légèrement d'abord pour ne pas entamer le vernis, ensuite pour ne pas déposer à la surface du cuivre un trait trop gras, trop épais, trop lourd, qui, empâtant le contour, serait plutôt gênant qu'utile.

Ce procédé est, on le voit, très simple, mais il exige deux opérations: dessiner, puis repasser une seconde fois le dessin.

Le procédé de décalque à l'aide du papier glace ne nécessite au contraire qu'une opération.

On donne le nom de papier glace à des feuilles de gélatine d'un blanc légèrement jaunâtre et d'une jolie transparence. On fabrique du papier glace d'épaisseur très variable; les feuilles très minces ont le grave défaut de se gondoler, surtout dans les grandes surfaces, avec la plus extrême facilité. Sous l'influence de la chaleur et de l'humidité, la feuille de gélatine se roule et se contracte, et parfois même se couvre de bosses et de creux alternés, dont le moindre défaut est de déformer absolument les traits du dessin. Les feuilles de gélatine d'une épaisseur moyenne sont au contraire bien préférables; elles sont d'une rigidité suffisante et permettent de mener à bonne fin des travaux de longue haleine.

On trace sur le papier glace les contours que l'on veut

décalquer à l'aide d'une pointe très fine et coupante; la pointe trace un petit sillon dans la gélatine, elle en détache parfois des copeaux minuscules, mais le trait se borde toujours de rugosités saillantes, et au doigt même ses petites aspérités sont très sensibles. Sans se préoccuper pour le moment de ces rugosités, on termine complètement son calque ou la partie du calque que l'on veut préparer, car certains graveurs, après avoir établi des points de repère, préfèrent décalquer au fur et à mesure de leur travail, trouvant avec raison que les traits de sanguine obtenus sur le vernis trop longtemps à l'avance peuvent s'effacer trop facilement, et que, dès lors, plutôt que de tout recommencer, il vaut mieux ne décalquer que la partie de la planche sur laquelle on peut immédiatement travailler.

Pour s'assurer qu'un calque est terminé, qu'on n'a pas oublié de trait, il est utile de glisser de temps à autre une feuille de papier noir sous la feuille de gélatine; le tracé apparaît alors en blanc sur le fond noir, et on peut contrôler ainsi aisément les contours marquants.

Le calque terminé, il faut l'ébarber. 11 est évident, en effet, que si on se contentait de retourner un calque aussi rugueux contre le vernis, ces rugosités altéreraient le vernis. Mais pour ébarber ces traits il ne faut se servir que du grattoir triangulaire du graveur, sorte de baïonnette à lames plates, mais aiguës, creusées d'une sorte de sillon. En posant ce grattoir bien à plat sur la feuille de gélatine et en frottant légèrement, les angles coupants enlèvent ces petites rugosités, mais il faut ne pas rayer avec l'outil les surfaces environnantes, car la moindre éraillure s'imprégnerait de sanguine et donnerait une tache rouge sur le vernis.

REPRODUCTIONS PAR INTERPRÉTATION. Tô

Le calque bien ébarbé, on le couvre de poudre de sanguine bien fine et on le frotte avec le doigt ou un petit tampon d'étoffe sur toute sa surface ; la poudre de sanguine remplit les traits en creux. On enlève l'excédent en essuyant soigneusement toute la surface à l'aide d'un linge fin, puis on place le calque retourné sur le cuivre verni ; on fixe ce calque, soit à l'aide de blocs de cristal assez lourds formant presse-papier, soit à l'aide de petites attaches gommées que l'on replie derrière la planche et on s'arme du brunissoir. Le brunissoir, soit de métal, soit d'agate, n'offre que des surfaces unies; sa forme, légèrement arrondie, permet de frotter sans froisser les surfaces. Pour décalquer, on étend parfois une légère couche d'huile sur le calque; cela rend le brunissoir plus adhérend, mais il faut frotter dans tous les sens et sans appuyer trop énergiquement. Pour s'assurer que le décalque se fait bien, on peut soulever de temps à autre un angle de la feuille de gélatine, mais il faut veiller à ce que le calque ne se dérange point, sans cela tout serait à refaire.

Le brunissoir ne touchant que par places à la gélatine, il faut, on ne saurait trop le recommander, frotter longtemps et dans tous les sens pour obtenir un décalque complet et non une suite de ponctués correspondant au passage du brunissoir. Voulant éviter ces inconvénients, certains graveurs, pour frotter moins longtemps et décalquer d'un seul coup une plus large surface, ont imaginé de frotter la feuille de papier glace à l'aide d'un morceau de savon taillé en biseau; de cette façon, non seulement ils décalquent ainsi plusieurs traits d'un seul coup, mais de plus la résistance molle du savon ménage mieux le vernis que des coups du brunissoir trop énergiques peuvent entamer. Ces vernis, d'ailleurs, quelque solides qu'ils

soient, doivent toujours être maniés avec précaution, car dans cette opération du décalque il arrive parfois un autre inconvénient : si le côté de la feuille de gélatine sur laquelle on a dessiné à la pointe n'a pas été suffisamment tenue propre, si des taches de doigts ont été trop accentuées, si des granules quelconques se sont fixés entre les traits, au moment où le calque sera frotté, tout cela se traduira par des parcelles de vernis qui sauteront et mettront le cuivre à nu, ce qui n'est pas irrémédiable, car on peut reboucher ces trous à l'aide de petit vernis liquide, mais ce qui est parfois très gênant.

Ce procédé de décalque à l'aide du papier glace est donc très simple : un dessin et un report par frottement, et c'est tout. Il est vrai que parfois, dans leur amour ou leur besoin de précision, certains graveurs passent plusieurs jours de travail sur leur calque, relevant non seulement les contours généraux, mais même ceux délimitant les surfaces d'ombre et de lumière. Et pour éviter les ennuis du frottement, ils n'hésitent pas parfois à porter cuivre et calque chez un lithographe qui, faisant passer le tout sous sa presse, leur donne en quelques secondes un décalque en sanguine très également tracé. Mais il est vrai qu'en revanche d'autres graveurs hésitent toujours à confier leur vernis à ces pressions, — parfois un peu brutales — et souvent dangereuses.

Enfin le troisième procédé de décalque ou procédé de décalque photographique est encore bien autrement expéditif... 11 consiste purement et simplement à faire tirer une épreuve photographique retournée sur le cuivre verni.

Toutefois, c'est sur les planches vernies au pinceau et surtout au rouleau que le décalque photographique donne les meilleurs résultats; sur un cuivre verni au tampon et enfumé,

il est inapplicable, et cela se conçoit, car il se traduit par une épreuve colorée, avec des clairs et des noirs qui ont besoin d'un fond teinté, mais non pas obscur, pour se détacher avec leurs valeurs. Sur les autres vernis, au contraire, le décalque photographique donne l'impression d'une vignette en noir sur un papier jaune très foncé.

Les graveurs de reproductions, qui peuvent obtenir facilement des photographies sur leurs cuivres vernis, évitent ainsi une perte de temps considérable... sans compter qu'avec ce système on peut, à la rigueur, graver sans savoir dessiner, ce qui n'est pas sans charme, puisque dès lors il ne s'agit plus que de suivre des contours, que de délimiter des surfaces aussi exactement que possible.

Le graveur à l'eau-forte devient ainsi le vrai collègue du graveur sur bois. Ce dernier creuse des blancs, l'autre va creuser des noirs; cela est à peu près la même chose. Mais nous reviendrons plus tard sur les détails de gravure en creux et de gravure en relief, et nous passerons sans insister autrement, sans récriminer davantage, sans chercher à prouver — ce qui serait puéril — qu'il y a encore de l'art dans ces manières de procéder, et nous continuerons à nous occuper de ces procédés bien personnels et relativement bien simples, qui permettent à quiconque sait dessiner d'obtenir des reproductions de son œuvre à l'aide de procédés de gravure en creux ou en relief, et nous continuerons l'étude des procédés de l'eau-forte.

Les pointes à graver.

Les pointes, ce sont les outils des graveurs à l'eau-forte qui sont les plus variées au goût de chacun.

Les uns se contenteraient d'aiguilles et de clous; les autres ne veulent que de fines pointes d'acier soigneusement graduées. Les uns se servent de poinçons, les autres se servent ^'aiguilles emmanchées dans une tige de jonc.

Les pointes peuvent être fines, mais pas trop aiguës , disent certains auteurs ; elles doivent, au contraire, être très coupantes, disent les autres.

Que conclure de tout ceci, sinon que toute méthode a son bon et son mauvais côté, et que chacun doit se servir de ce qui lui plaît le mieux.

Cependant voici

quelques-uns des avantages et des inconvénients des différentes sortes de pointes.

Les pointes très aiguës griffent le cuivre irrégulièrement; pendant le tracé, la pointe sautille légèrement dans la main et ne donne pas toujours le trait pur que l'on désirerait. Pour obvier à cet inconvénient, on peut émousser très légèrement

Outils pour la gravure à l'eau-forte.

Porte-pointe à vis. — Pointe sèche à mancho de liège. Pointe ordinaire. — Échoppe.

les pointes trop aiguës en leur faisant décrire sur un carton, puis sur les marges du cuivre, quelques 8 rapidement tracés, jusqu'à ce que la pointe file aisément sans arrêt.

Les pointes qui ne griffent pas permettent d'obtenir des travaux très réguliers et très égaux, ce qui est parfois nécessaire.

Les pointes aiguisées en biseaux, et par suite coupantes, permettent d'enlever non seulement le vernis avec sûreté, mais encore le métal ; elles détachent même, quand elles sont vigoureusement maniées, de petits copeaux de cuivre. Les pointes coupantes permettent d'ailleurs, dans certains cas, d'exécuter des hachures bien lancées qu'il serait impossible d'obtenir autrement.

En général, les [pointes que l'on appuierait sur le cuivre trop mollement pourraient fort bien ne dépouiller la couche de vernis que de l'enfumage seulement, et le travail terminé, — ou plutôt paraissant tel, — on aurait beau faire mordre, le métal n'étant pas mis à nu, aucune taille ne serait creusée. Le mieux est donc toujours de bien appuyer sa pointe franchement sur le cuivre ; le travail de la pointe ainsi maniée est d'ailleurs des plus agréables ; cela a quelque chose de doux et de précis : la pointe semble courir doucement sur cette surface de métal poli un peu mou, et en très peu de temps on peut acquérir une grande liberté de travail.

Les pointes fines ou coupantes ne donnent que des traits fins et, dans certains cas, il est utile d'obtenir des traits fort larges. On pourrait y arriver en doublant ou en triplant chaque hachure, mais le plus souvent les hachures ne se juxtaposeraient pas exactement. On obtient de très larges hachures à l'aide d1 échoppes , c'est-à-dire de pointes taillées en

biseau, et aussi parfois à l'aide de petites tiges quadrangulaires taillées. En appliquant bien à plat ces biseaux aigus sur le cuivre, on obtient un trait plus ou moins large suivant l'outil ; la difficulté du maniement de l'échoppe n'apparaît que lorsqu'il faut, au lieu de hachures droites, tracer des hachures courbes : alors l'inclinaison du biseau n'étant plus la même, la largeur du trait peut varier et surtout les contours extérieurs tendent à devenir moins francs ; mais avec un peu d'expérience on arrive aisément à manier librement l'échoppe et à obtenir le trait voulu.

A l'aide de cela, pointes fines et pointes grosses, on peut exécuter tous les genres de gravure à l'eau-forte. Est-ce à dire qu'il n'y ait pas encore quelque autre outil indispensable dans certains cas particuliers ? Oui, sans doute, et nous en parlerons aussi en décrivant la planche-type exécutée spécialement pour ce volume.

Mais au moment où l'on va commencer à dessiner sur la planche de métal préparée, une observation encore.

La température de l'atelier influe sur le vernis comme sur la morsure. En hiver, les vernis cassent. — Nous parlerons plus loin de l'influence de la température sur la morsure. — Il faut donc avoir un atelier bien chauffé, et si on travaillait à l'air froid il faudrait tout au moins placer son cuivre sur des plaques légèrement' chauffées; malgré cela, les résultats obtenus pourraient fort bien être médiocres ; il vaut beaucoup mieux travailler dans un atelier bien chauffé, et cela à tous les points de vue.

Et maintenant, pour préciser les détails, nous allons décrire les opérations en suivant pas à pas la planche qui accompagne ce volume. (Voir p. 40.)

Le cuivre est noirci, le décalque est réussi, il faut dessiner à la pointe.

Pour le sujet du haut, rieu de plus simple. Ce lointain très simplement tracé, très naïvement rendu, n'a d'autre but que de donner un exemple de morsure. Nous avons divisé cette vue en quatre parties égales que nous ferons mordre irrégulièrement (Voir la légende de la planche, p. 40) ; mais il faut faire observer que le tout a été dessiné d'une façon uniforme à l'aide d'une pointe assez fine sans excès, un peu aiguë, mais ne coupant pas trop le cuivre.

Le sujet du bas représente un site assez fantaisiste, mais nécessaire pour grouper différents exemples. Le ciel a été exécuté avec une pointe aiguë assez coupante, et l'édifice a été aussi très franchement attaqué ; quant aux rochers du premier plan, ils ont donné lieu à des travaux assez bizarres. Tout le contour a été dessiné à l'aide d'un gros^clou ; puis, pour obtenir çà et là quelques aspérités et percer le vernis, on s'est amusé à fouetter les rochers à l'aide d'une sorte de gros pinceau de poil dur; on aurait aussi bien pu prendre un petit paquet de fils de fer, voire même de chiendent. Ces petites aspérités irrégulières sont parfois très utiles pour rendre les rugosités d'un vieux mur. C'est en faisant appel à ces petits procédés, anciens ou nouveaux, bizarres ou peu connus, que l'on obtient parfois des effets bien surprenants et très réussis. Des graveurs n'ont-ils pas imaginé de tracer certaines parties de leurs planches a l'aide d'une solide plume d'acier dont les becs, en s'écartant, donnent un double trait d'aspect assez imprévu.

Enfin, dans le cas où, pour varier les hachures, les pointillés faits à la main sont impossibles ou insuffisants, on peut

mélanger les hachures 011 couvrir les surfaces de points réguliers posés à la roulette. Cette roulette est une sorte de roue d'engrenage en miniature, à un ou plusieurs rangs de points saillants. Elle est fixée à l'extrémité d'un petit manche que l'on roule entre les doigts et, — dans notre planche-type, nous ne nous en sommes servi que par places et pour indiquer le ton qu'elle permet d'obtenir, — en appuyant suffisamment, elle imprime sur la surface couverte de vernis des petits points qui apparaissent brillants, le métal étant mis à nu et qui, à la morsure, se traduiront par des petits points noirs très rapprochés donnant à distance l'aspect d'une teinte grise légère par rapport aux hachures noires juxtaposées.

Et maintenant que tout a été dessiné, qu'à chaque trait tracé sur le cuivre on a soigneusement balayé la poussière qui s'en dégageait à l'aide d'un blaireau, nous allons décrire les inquiétantes opérations de la morsure. Si nous avons fait des faux traits, nous les avons recouverts d'une touche de vernis au pinceau. Pour ne pas fatiguer le vernis, nous avons eu la précaution de prendre un sous-main de papier, de carton ou d'étoffe; pour de grandes planches, on aurait eu recours à des planchettes glissant sur tasseaux, dans le genre de celles que préfèrent les lithographes et qui, formant une sorte de pont au-dessus de la planche, permettent au bras de s'y appuyer sans crainte. La planche ainsi terminée, — ou la croyant telle, — sans nous inquiéter du rayonnement de certaines parties de cuivre mis à nu qui nous feraient croire au premier abord que les traits sont trop rapprochés, — alors qu'il n'en est rien, — nous allons quitter la table de travail pour la table de morsure, ce qui est préférable quand l'emplacement le permet, à cause des taches d'acide ou de

vernis qui peuvent éclabousser de-ci de-là, et nous allons commencer l'opération de la morsure.

La morsure.

La morsure d'une planche gravée peut se faire de deux manières : elle peut se faire dans une cuvette, elle peut se faire en transformant la planche elle-même en une sorte de cuvette à l'aide de bandelettes de cire.

Si on pratique la morsure dans une cuvette, on se con-

Planche préparée pour la morsure et bordée de cire.

tente de couvrir de vernis au pinceau le revers et les bords de la planche, on laisse bien sécher et on place la' planche dans une cuvette de gutta-percha ou de porcelaine, puis on verse l'acide.

Les vieux graveurs, très soigneux de leur vernis, se seraient bien gardés, comme de nos jours, de prodiguer les bons vernis pour le revers de leurs planches ; ils attachaient trop de prix à ces flacons précieux renfermant des mélanges savamment élaborés et en lesquels ils pouvaient avoir toute confiance pour en sacrifier si allègrement le contenu.

Pour le revers de leurs planches, ils se fabriquaient euxmêmes un petit vernis point coûteux et très suffisant qu'ils

composaient ainsi. Ils versaient dans une écuelle de terre de l'huile d'olive et y ajoutaient du suif. Le mélange était bien selon la formule, si des gouttes projetées sur le cuivre se figeaient sans excès de dureté. Trop fermes et cassantes, ces gouttes nécessitaient une addition d'huile ; trop liquides, au contraire, elles exigeaient une addition de suif. La mixtion étant au degré voulu, on faisait bouillir une heure environ, on mélangeait bien le suif et l'huile, et on étendait le mélange à chaud a l'aide d'une brosse ou d'un gros pinceau sur le revers de la planche à faire mordre.

Si on n'a pas de cuvette de dimensions suffisantes pour faire mordre, il faut avoir recours au second procédé.

On se procure alors en quantité suffisante des bâtons de cire à border. Cette cire de couleur jaune se ramollit aisément à l'air chaud ; toutefois, il est bon de plonger ces bâtons dans l'eau tiède avant de les malaxer; ils deviennent ainsi

plus maniables

et peuvent rapidement prendre la forme de bandelettes aplaties qu'on doit leur

Planche placée dans une cuvette pour la morsure. donner. On pOSe

ces bandelettes

à champ autour de la planche sur les bords du cuivre, et la cire en durcissant un peu forme le bord d'une sorte de récipient dont la planche gravée constitue le fond. Toutefois, il serait imprudent de verser de suite de l'acide dans cette cuvette improvisée; quel que soit le soin avec lequel on ait posé les bandelettes de cire, ces bandelettes n'adhèrent pas au

métal sur toute leur étendue, elles laissent çà et là de nombreux vides par où l'acide pourrait s'écouler trop rapidement, ce qui serait à la fois dangereux et fort malpropre. Pour boucher tous ces jours, les anciens graveurs procédaient ainsi : ils faisaient

phanffpr la tio-p H'unp Cire molle enferme de bâton que l'on aplatit OlldUHCi ici uôe U une pQur bQrder les pianches destinées à la morsure.

clef et passaient cette tige

chaude à la surface supérieure des bandelettes de cire; la cire entrant en fusion coulait légèrement jusqu'au cuivre et se solidifiait en bouchant les moindres interstices. En remplaçant la clef par une tige à bout arrondi, fixée à un manche de bois, on arrive facilement au même résultat et plus aisément qu'avec la clef traditionnelle, car on peut, pour ainsi dire, modeler à son gré les bords de cire et même pra-

Mode de coulage de la cire fondue sur des cuivres, soit sous forme de bourrelets, soit entre des lamelles de verre, pour border un cuivre prêt à être mordu.

tiquer un bec à l'un des angles, ce qui ne sera pas sans utilité quand viendra le moment d'enlever l'acide.

On peut simplifier beaucoup ce dernier procédé, surtout pour les petites planches. Dans ce cas, on fait fondre la cire

dans une capsule; quand elle est entrée en fusion, on la verse sur les marges du cuivre et elle se solidifie de suite, formant une sorte de bourrelet dont on augmente la hauteur par une série d'opérations successives. On crée ainsi rapidement une sorte de petite digue autour du sujet à faire mordre, et quand cette digue a atteint environ un centimètre de haut, l'opération est terminée. Ce procédé peu connu, croyons-nous, est excellent pour les petits cuivres, et dans les cas de morsure partielle il est précieux, caria cire fondue, versée sur le cuivre, y adhère fort bien, sans qu'il soit aucunement besoin de la faire fondre à l'aide d'une tige chauffée. Et maintenant versons l'acide.

L'acide nitrique du commerce est a 40°. Employé pur, il serait beaucoup trop brutal ; on prend donc la précaution de le mélanger d'eau en parties égales. Une partie d'eau, une partie d'acide, telles sont les proportions habituelles. Le liquide avant la morsure est d'une couleur claire tirant légèrement sur le jaune ; après la première morsure, il se colore en bleu, puis tourne au vert. Certains graveurs, craignant encore la brutalité d'un mélange frais, ajoutent à ce mélange un peu de mélange ancien ; les vieux graveurs y jetaient, dit-on, un liard ou un sou, suivant le volume; mais c'étaient peut-être là une de ces mille et une recettes sans grande importance que l'on se transmettait d'âge en âge non sans superstition, à moins que cette pièce de monnaie jetée en pâture à l'acide minotaure n'ait eu pour but d'apaiser son appétit glouton.

Quoi qu'il en soit, usons, si on le veut bien, d'un simple mélange frais, et disons surtout que la question de chaleur et de lumière est très importante pour les opérations de la mor-

sure, La morsure d'une planche est beaucoup plus rapide en été qu'en hiver; elle est beaucoup plus active en plein jour que dans la soirée. Dans un atelier trop froid, l'acide n'agit que fort lentement.

L'acide versé sur la planche gravée produit une légère ébullition en attaquant le cuivre dans les parties mises à nu. Un mélange d'acide frais par une bonne température doit bouillonner après quelques secondes ; si aucun bouillonnement ne se produisait au bout de deux à trois minutes, l'acide serait beaucoup trop faible; si, au contraire, le bouillonnement est immédiat et tumultueux, l'acide est trop fort. Il y a donc un juste milieu à saisir.

Pour régulariser le bouillonnement, il est de toute nécessité de passer les barbes d'une plume à la surface de la planche ; si on négligeait cette opération, le vernis pourrait se détacher d'une taille à l'autre, et surtout les bulles de gaz, s'accumulant en trop grande quantité en un endroit donné, pourraient rendre la morsure moins active en cet endroit.

Faire mordre une planche gravée au vernis dur n'était pas autrefois une opération qui se conduisait à la légère.

La composition de l'eau-forte, que l'on appelait l'eauforte à couler , était alors toute une cuisine que les graves savants de l'Encyclopédie décrivent avec le luxe oratoire des recettes dévoilées par la Cuisinière bourgeoise.

« Prenez trois pintes de vinaigre blanc, du meilleur et du plus fort, disaient-ils, six onces de sel commun , le plus net et le plus pur, six onces de sel ammoniacal clair et transparent, et aussi bien blanc et bien net, quatre onces de verdet sec et exempt de raclure de cuivre et de grappes de raisin avec lesquelles on le fabrique. »

Le verdet, est du vulgaire vert-de-gris, on le sait.

Mais continuons, car on nous avertit que ces doses serviront de règle pour la quantité d'eau-forte que l'on voudra faire.

« Mettez le tout (après avoir bien pilé les drogues qui ont besoin de Vêtre) dans un pot de terre bien vernissé, surtout en dedans, et assez grand pour que les drogues en bouillant ne s'élèvent pas par-dessus les bords; couvrez le pot de son couvercle, mettez-le sur un grand feu, faites bouillir promptement le tout ensemble, deux ou trois gros bouillons et pas davantage. Lorsque vous jugerez à peu près que le bouillon est prêt à se faire, découvrez le pot et remuez le mélange avec un petit bâton, en prenant garde que l'eau-forte ne s'élève trop et ne surmonte les bords, d'autant qu'elle a coutume en bouillant de s'enfler beaucoup. Lorsqu'elle aura bouilli, retirez-la du feu, laissez refroidir le pot découvert et, lorsqu'elle sera refroidie, versez-la dans une bouteille de verre ou de grès; laissez-la reposer un jour ou deux avant de vous en servir, et si en vous en servant vous la trouvez trop forte, si elle fait éclater le vernis, additionnez-la simplement d'un verre ou deux de vinaigre. » Et l'auteur de l'article Gravure de l'Encyclopédie termine ainsi : « Cette composition est assez dangereuse à faire; il faut respirer le moins possible les vapeurs qui s'en exhalent et renouveler souvent l'air de l'appartement où on la fait chauffer. »

N'insistons pas sur le côté un peu enfantin des renseignements, cela ne serait pas généreux, car combien de fois n'avonsnous pas entendu nombre de graveurs de profession rester interdits lorsqu'on leur demandait qu'est-ce que cela pouvait bien être que l'eau-forte à couler dont parlent si souvent les anciens traités de gravure.

« L'eau-forte à couler, nous disait un jour un spirituel aquafortiste, mais je ne sais pas ce que c'est; j'en achète jme bouteille chez mon marchand de produits , et voilà tout. . . » Le renseignement était vague... « Seulement, continuait-il, il faut s'en servir d'une manière toute spéciale; il ne faut pas qu'elle séjourne sur le cuivre; voilà tout ce que j'en sais. »

Le graveur moderne était sur ce point du même avis que les graveurs anciens, et ces derniers, posant leur planche sur un chevalet, dans une planchette à rebords formant auge dans le bas, versaient à l'aide d'un pot des flots de cette eau-forte à couler qu'ils puisaient dans une terrine placée au pied du chevalet. Il fallait toujours verser en inondant la planche, de façon à bien la couvrir d'un flot d'eauforte, de façon à bien faire pénétrer dans toutes les hachures ce liquide corrosif. Quelques graveurs trouvant ces cataractes à domicile fort dangereuses, tant à cause des éclaboussures que des émanations acides fort désagréables, imaginèrent divers appareils plus pratiques. Les uns firent des sortes de pupitres vitrés, les autres des boîtes qu'ils ballottaient sur leurs genoux, d'autres enfin des sortes de cages munies de rouages d'horlogerie qui berçaient pour ainsi dire la planche d'un mouvement régulier tandis qu'elle plongeait dans le liquide.

De nos jours, avouons-le, la simple cuvette et la plume

Chevalet pour la morsure à l'aide de l'eau-forte à couler.

d'oie servant à balayer la planche sont d'un maniement plus simple. Mais on entend encore de vieux graveurs regretter les tons obtenus avec l'eau-forte à couler, et il est évident que les belles eaux- fortes pures du siècle dernier, qui étaient le plus souvent mordues ainsi, étaient d'une tonalité grise, charmante, très égale et très fine.

Pour préciser le temps de morsure et le ton que Ton peut obtenir, il n'y a évidemment pas de principe absolu à donner; tel jour la morsure est plus rapide que tel autre jour, parce qu'il fait plus chaud ou plus froid; les tailles mordues pendant le même temps seront plus profondes sur un cuivre que sur un autre, parce que le grain du métal sera différent, etc., etc. Toutefois, nous avons voulu, dans la planche-type qui accompagne ce volume, donner pour ainsi dire un point de comparaison des tons obtenus par des morsures de durée différente.

Ainsi le sujet du haut, — tracé à la pointe d'une façon aussi uniforme que possible, le ciel ayant été seulement effleuré d'une pointe fine et le lointain ayant été dessiné plus fermement, — ce sujet a été divisé en quatre parties égales. Puis on a versé sur le cuivre un mélange d'acide nitrique de commerce et d'eau en quantités égales, — mélange n'ayant jamais servi, et on a opéré dans un atelier dont la température était de 20° environ. La première partie, ■ — celle de gauche, — a été mordue cinq minutes, la seconde dix, la troisième quinze et la quatrième vingt minutes. Nous verrons tout à l'heure le procédé employé pour protéger les parties que l'on veut réserver; nous nous préoccupons seulement en ce moment de donner une sorte de gamme des tons obtenus par différentes morsures.

Dans le sujet du bas, le cie., tracé à l'aide d'une pointe

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