LA FONTAINE
HAQUE fois qu'un jeune vient à moi — demi-vieux — demander emploi ou conseil, et qu'après avoir écouté l'exposé de ses références, qualités ou autres lieux communs, je le juge indésirable,
le plus sûr moyen de clore l'entretien est de lui poser cette question : « Montrez-moi un projet de meuble. » Quatre-vingt-quinze fois sur cent, le solliciteur bredouille, s'excuse et se retire.
Pour peu que je l'en eusse moindrement prié, il aurait laissé échapper de ses cartons et rouleaux une avalanche de projets de papiers peints, cretonnes, illustrations et de ces compositions, dites décoratives, qui prétendent à tout et ne servent à rien.
Si le candidat à la décoration est femme ou fille, une seconde avalanche serait survenue de coussins, de baticks, d’écharpes et de peintures sur soie dont l'ampleur augmente généralement en proportion de l’âge de celle qui la déclanche.
La morale de cette simple histoire est que la décoration plane est à la portée de tous, mais que l'établissement d’une forme, donc d’un meuble, est le propre d’une sélection instruite.
L'art du mobilier est le plus difficile de tous les arts appliqués, car plus qu’un autre il est appliqué, non seulement à une industrie exigeante, mais à la vie.
La création d’un meuble n'est pas le fait de l’imagination : il est surtout la solution d’un raisonnement; il n’est pas du domaine de l’abstrait, mais de celui de la réalisation matérielle. La décoration plane dépend de la seule fantaisie; elle a pour raison une récréation ; c'est dire qu'aucune loi ne la peut régir. Ceux qui en cette affaire imposent des lois, des règles, réclament des principes décoratifs ou des systèmes, sont dans l'erreur. La meilleure preuve en est fournie par l'histoire, qui tour à tour donne raison à chacun, eût-il manifesté des goûts, des partis de décor franchement opposés.
En décoration plane, la logique n’a rien à faire, le seul but à atteindre étant de plaire; trois fois heureux celui qui réussit, quel que soit son moyen! La décoration plane est de destination purement ornementale; elle peut être le complément de la forme ou du volume, mais elle n’est jamais un complément indispensable. Un meuble ou un objet usuel ont des fonctions déterminées qui imposent des dispositions spéciales; que la matière en soit simple ou précieuse, que leurs contours soient naïfs ou savants, qu'ils soient unis ou ornés, le service qu’on leur demande peut être également rendu. L'essentiel est donc : la forme, le volume, la proportion et l'usage du meuble; le reste n’est qu'un accessoire. On peut conclure par cet axiome l'étude de l’art appliqué tout entier : « Le décor est une récréation, la forme est une nécessité. »
Le décor des surfaces s'obtient par le rapport des taches ou des traits, par le jeu des valeurs ou des couleurs. La création d’une forme exige des principes d'équilibre, la proportion des volumes, une soumission rigoureuse à une technique deconstruction, auxquels s'ajoute, implacable, la servitude à un usage. Une décoration plane doit rendre un effet heureux sous un seul aspect, une forme sous de multiples; pour l'ornementation des « à plat », l'œil seul travaille; pour l'établissement d’une forme, d’un meuble, c’est l'œil et le cerveau.
Dans l’art du meuble, l'initiation doit venir de l’usage de la matière et de l'outil. La technique et la pratique sont les principes fondamentaux de l'éducation du décorateur et non des compléments. Faire du dessin la base d’une création, alors qu'il n’est qu'un élément de démonstration et de préparation, fausse l’idée créatrice et compromet l'œuvre. Le dessin n’est pour le décorateur architecte — un meublier est un architecte — qu'un outil, une aide pour passer d'une conception à une réalisation; c'est un moyen, ce n’est pas un but. Pour édifier un meuble, les qualités fondamentales sont le raisonnement et le bon sens : ce sont celles qui manquent le plus, parce que précisément elles ne s’acquièrent qu'à l’école directe de la matière et de l'outil, et que c’est cette école-là que bien peu de décorateurs fréquentent.
Le qualificatif de décorateur et ses dérivés, dont on abuse, font perdre la notion exacte de notre rôle. Fasciné par cette étiquette trop décorative, on finit par ne concevoir que le décor; le mot « décor » a d’ailleurs un sens d'apport superficiel et accessoire que le terme d’art appliqué semble par surcroît déterminer. On ne voit dans l’art du décorateur que l’embellissement rapporté sur une surface ou une forme, un décor ajouté à une matière. Quand il s’agit de décoration plane, l'expression a parfois quelque raison d’être ; mais, quand il s’agit de l'établissement d’un meuble, elle est fausse.
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La tâche est non d'ajouter un décor supplémentaire à une utilité, mais de créer belle par elle-même cette utilité.
Pour trop de décorateurs, un meuble sobre n'existe pas artistiquement et pour eux 1il se rapproche d'autant plus de l’art qu'il s'éloigne de sa fonction; ils confondent décoratif avec décoré. Erreur!
Jamais un décor n’a embelli un objet mauvais ni fait un chef-d'œuvre d'un objet inutile. Le décor est précisément dans un meuble l’inutile et le superflu. L'étude raisonnée et le bon sens, la pratique et la technique enseignent seules à ne jamais concevoir le décor en dehors de la matière ni de la forme.
Dans la composition d’un meuble, il faut avant tout dans un