ÉTOFFES
L'EXPOSITION internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, la classe des Textiles et celle du Papier voisinent, Une même rotonde accueillera des étoffes d'ameublement et du papier peint. Vieille habitude, celle d’accoupler ainsi deux fabrications tout à fait différentes. Des négociants offrent à leur clientèle la faculté d’avoir à leur choix le même modèle sur étoffe ou sur papier. Grave erreur. Pour un projet susceptible d’être indifféremment exécuté sous une espèce ou sous une autre, que d'illogisme accompli au nom de cette soi-disant nécessité ! Voilà bien une conséquence de cette séparation de l’art et de l'industrie à laquelle le xix° siècle doit sa carence décorative.
On demande des modèles passe-partout à des artistes ignorants des moyens de l'usine et on les adapte à des fins dissemblables. Comment obtiendrait-on avec cette façon d'opérer des résultats toujours satisfaisants, alors qu'une des conditions de réussite d'une œuvre est la connaissance parfaite de la technique de reproduction ?
Ceci dit, constatons avec satisfaction qu'en ce qui concerne les tissus, notre époque est en mesure de soutenir avantageusement toute comparaison avec le passé. Qu'il s'agisse de tissage ou d'impression, on n'a Jamais exécuté d’étoffes plus somptueuses et mieux réalisées.
Les progrès accomplis sont dus en grande partie à l'intelligente initiative des directeurs artistiques des grands magasins et des chefs d'industries textiles, Bianchini et Férier, Cornille frères, Chatel et Tassinari entre autres, qui font appel aux meilleurs dessinateurs pour renouveler leurs modèles.
Le public est généralement familiarisé avec les dénominations des tissus. Si les particularités techniques des divers procédés de fabrication lui échappent, il connaît par expérience les caractéristiques des étoffes que l’on désigne couramment sous les noms de damas, lampas, brocart ou brocatelle. Il distingue facilement si un dessin estimprimé ou tissé. Ce que beaucoup de personnes ignorent encore, c'est le
mode d'exécution du batik, dont l'introduction en France est relativement récente et dont l'appellation conserve quelque chose de barbare et de mystérieux:
Ne disposant pas de la place nécessaire pour entamer une étude sur la confection des tissus — un livre suffirait à peine, — je veux du moins contenter la curiosité de certains lecteurs en leur expliquant brièvement ce qu'est le batik, moyen de décoration des textiles qui remonte au m° ou au 1v° siècle, bien qu'il n’ait été introduit sur notre continent que depuis une vingtaine d'années. |
Originaire de la Malaisie, il s'y est perpétué jusqu'à nos jours. C’est la franche et pittoresque ornementation des costumes portés par les danseuses javanaises à l'Exposition de 1900 qui attira pour la première fois l'attention des artistes décorateurs.
Comment s’obtiennent ces œuvres si originales et si savoureuses ? Les manutentions sont nombreuses et compliquées. Une fois le projet exécuté à l’aquarelle avec précision, on en tire un calque dont on pique le tracé, afin de le poncer sur le tissu qu’on veut décorer. Cette opération faite, on recouvre de cire toutes les parties qui sont destinées à ne pas recevoir de couleur. On plonge ensuite la préparation dans un bain de teinture où, comme pour la gravure à l’eau-forte, seules les régions non réservées se trouvent atteintes. Enfin pour obtenir ces craquelures accessoires que l’on remarque sur les objets batikés, on froisse habilement dans le bain les endroits enduits de cire. La teinture pénètre par de légères fissures et forme les marbrures dont j'ai parlé. C'est cette pratique qui a donné son nom au tour de main, le mot malais battik signifiant en effet brisure. L’étoffe sortie de la teinture, on enlève la cire à l’aide de benzine et on recommence le tout autant de fois que la maquette contient de couleurs.
Le succès du batik a été rapide et considérable. M"° Pangon, qui lui a donné chez nous droit de cité, a conféré à ce qui n’était au début qu’une mode passagère la valeur d’un métier durable dont l'industrie peut tirer de féconds résultats. L’animatrice du batik français a réussi, depuis peu, à supprimer lesnervures qu'on se plaisait à faire apparaitre pour dissimuler des accidents difficiles à éviter. Les marbrures abolies, le batik peut — surtout pour des éditions restreintes — rivaliser avec l'impression. [Il propose désormais au commerce des facilités et des certitudes d'exécution qui sont loin d’être à dédaigner. |
Grâce à lui, candeurs printanières, fanfares estivales, harmonies d'automne, intimités hivernales, tout cela s'inscrit, chante, éclate en poèmes colorés sur les tissus les plus divers et contribue à augmenter la joie décorative de la vie moderne.
YvANHOË RAMBossoN.
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