‹ Les arts décoratifs modernesChapitre 46 sur 83 · RARES · texte numérisé non relu

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grâce aérienne du génie français.

Qu'il s'agisse de la guipure ou du travail sur réseau, qu'il s'agisse de ces œuvres qui naissent dans le vol rythmique des fuseaux ou de celles que débitent aujourd hui de surprenantes machines, combien est séduisant cet art dans lequel l'âme créatrice se détache pour vagabonder dans le domaine de la fantaisie pure, pour réaliser du charme avec des lignes et exprimer de la poésie par des moyens quasi géométriques. C’est là jeu d'harmonieuse intellectualité et jouissance du goût.

Quelles merveilleuses floraisons de grâce arachnéenne ont fournies nos artisans, depuis le xv° siècle, dans ce pays qui fut celui de la guerre en dentelles, et qui vit naître à Alençon un miracle du textile au cours de ce xvu° siècle dont la grandeur solennelle sut se parer d’atours vaporeux.

Ce sol pourtant prédestiné, — le nôtre, — qui avait fait preuve durant quatre siècles d’une si rare fécondité artistique, est resté en jachère pendant une centaine d'années. On put croire quela verve deses enfants était tarie et que nous étions désormais voués à la redite, que dis-je,au rabâchage. L'Exposition des arts décoratifs et industriels modernes nous prouve quil nen était rien et que, pareillement à Moïse frappant le roc de sa baguette pour en faire jaïllir l’eau bienfaisante, il suffisait de faire appel au sens créateur de la race pour en réveiller la fougue endormie.

Pourtant il faut avouer que dans la renaissance générale des arts appliqués à laquelle nous assistons enthousiasmés, dentelliers et dentellières suivent bien péniblement le mouvement, quand ils ne s’asseyent pas paresseusement au bord de la route en recopiant sempiternellement la pâquerette du gazon.

On ne peut se rendre compte du sauvetage à accomplir qu'en étudiant la cause du déclin. Comment se fait-il que dans une profession

Ï A DENTELLE | Aucun métier ne semble plus propre à exprimer la

si intimement liée à la mode qui n’a jamais cessé de se rénOUve ler, On. ait à constater un tel marasme de l'invention ?

Cette infériorité peut être due à la dispersion des ouvrières, sur lesquelles on n’a tenté aucune action d'ensemble. Ce qui se passe en Bretagne est à ce point de vue fort instructif. Plus de dix mille dentellières, travaillant à domicile, s’obstinent à répéter des ouvrages surannés, — particulièrement au point d'Irlande, — pour lesquels elles trouvent très difficilement des débouchés. Qu'y faire ? Le remède apparaît celui que prône une ardente propagandiste de la rénovation des métiers, M"° Magda Tarquis : Tout d’abord, fournir à ces femmes habiles, que la crise sardinière rend plus que jamais décidées au travail, des modèles nouveaux établis par nos meilleurs décorateurs modernes. En second lieu, organiser dans les campagnes l'orientation professionnelle et l'apprentissage, ce qui se fera plus facilement, si le métier redevient rémunérateur.

On a prétendu que l'avènement du machinisme avait compromis l'industrie dentellière en la vulgarisant. C'est une erreur profonde accréditée par des gens qui estiment plutôt dans une œuvre la rareté que la qualité.

La vérité estqu’une dentelle obtenue par des procédés industriels peut être admirable, et qu'à l'heure présente c’est le dessin qui est en retard sur la perfection mécanique.

Je vais plus loin : j'affirme que les accroissements de l'outillage sont des causes de renouvellement des dispositions et des formes. L'artiste créateur a le tort de les négliger ou de les ignorer.

De l’état de chaque civilisation doivent résulter des expressions nouvelles. Celles qui caractérisent une époque de travail manuel ne peuvent persister sans changement dans une ère qui a vu le développement formidable de l'usine.

En 1808 ïln y avait pas en France un métier pour le tulle. Or en mo:ns d'un siècle, Saint-Pierre-lès-Calais, un des centres de fabrication actuels les plus actifs du tulle de soie et de coton, a multiplié par vingt sa population. Ce sont des faits qui ne peuvent rester sans retentissement sur une industrie. Ils obligent à adapter les plats ou dessins à des conditions de production tout à fait RAM gere de celles d'autrefois. |

J'ai indiqué plus haut que nos grands couturiers étaient à même d'avoir sur l'esthétique dentellière une heureuse influence. Ils le pourraient d'autant mieux qu'après avoir négligé pendant bien des années la précieuse parure, — au temps où régnaient lesrobeschemises, droites et sens ornements, — ils lui ont fait à nouveau une large place. Jabots, parements, cols, manchettes, empiècements, volants, basques, en dentelle blanche, ocrée, de couleur, d'or ou d’argent, confèrent

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aux toilettes d'aujourd'hui une somptuosité dont il sied de mettre les Joliesses en rapport avec le décor de la vie contemporaine. Que les maîtres de la mode fassent entendre des exhortations fermes et logiques. Nous applaudirons à leur énergie et à leur désir de ne pas faire place dans leurs trouvailles à des éléments d’une déplorable banalité.

On doit exiger d'une brodeuse les mêmes qualités que d’une dentellière. L'existence d’un tissu de fond est après tout la seule chose qui différencie de façon fondamentale la broderie de la dentelle.

Bien que des efforts plus nombreux aient été tentés dans le premier de ces métiers, 1l reste encore beaucoup à faire pour que ses artistes, artisans et industriels aient acquis une mentalité réellement moderne.

Il est trop fréquent, qu’en nos expositions — même au Salon des Décorateurs ou au Salon d'Automne — on nous soumette et on accepte des tissus brodés dont l’ornementation est tout simplement tirée de documents coptes, asiatiques, byzantins ou péruviens. L’antiquité et l’universalité de la broderie augmentent le nombre des sources offertes au pastiche et rendent même parfois difficile de les déceler. Il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas en puisant des inspirations dans les cartons des bibliothèques ou dans les vitrines des musées qu'on fera des découvertes. C’est en employant sans idées préconçues les matériaux etles moyens d'exécution offerts par notre temps.

Quel champ ouvre à la conception, entre autres, la broderie d'application qui peut utiliser les éléments les plus divers, non seulement le velours, la soie, le drap, les passementeries, les fils et galons d’or et d'argent, les perles, qui sont choses connues et déjà employées, mais quantité de matières de récente venue dont la galalithe est un exemple.

La broderie blanche, chère aux lingères, désespère par son absence d’ingéniosité tous ceux qui y prennent garde. On peut avoir honte des collections de nos fabricants lorsqu'on fait un rapprochement entre elles et ce que produisit le xvin siècle. Je sais bien que la Révolution, dans sa volonté de soulever les masses contre le luxe de l'ancien régime, ainsi qu'en brisant les corporations, a contribué à provoquer une décadence aujourd’hui trop patente et contre laquelle le sentiment public ne réagit point. J’estime cependant qu'il serait possible, dans nos écoles professionnelles et même dans nos écoles primaires de filles, de stimuler les facultés de compréhension et d'invention des futures ouvrières et mères de famille et d'arriver peu à peu à rompre avec la routine.

En ce qui concerne la broderie sur canevas, qui n’est que tapisserie à l'aiguille, des tentatives individuelles nous ramènent à la vérité. I1 faut les encourager et souhaiter que nos exécutants se gardent de

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ARTS DÉCOR. FRANG. ce

sombrer dans ces excès qui, à partir du xvu* siècle, ont ruiné un art charmant, en s’efforçant de lui faire réaliser des tableaux. Une technique ne reste décorative que lorsqu'elle sertles intérêts de la matière. Quand elle essaye d'en dépasser les possibilités, elle fait songer à ces tribuns de faubourg qui veulent forcer leur éloquence etnousfatiguent

avec le plus insipide verbiage.

YvVANHOËÉ RAMBOSSON.

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