CHAPITRE III LA BRODERIE EN ALLEMAGNE
Influences antiques, puis byzantines. — Les broderies de la reine Gisèle de Hongrie. Les broderies romanes et gothiques — L'opus coloniense.
Après cette vue d'ensemble sur l'histoire de la broderie dans les pays d'Occident, il est nécessaire d'étudier d'un peu plus près, et de façon analytique, les principales œuvres qu'elle a laissées, en commençant par l'Allemagne.
Quand on veut étudier la broderie du moyen âge, dès le xc ou le xf siècle, on s'aperçoit à chaque pas d'impérieuses influences exercées sur cet art par les bas-reliefs antiques et les mosaïques, quant aux motifs décoratifs. Identité de ces motifs, compartiments, grecques, galons perlés, nattés ou enchevêtrés, comme sur le Suaire de sainte Hélène, broderie à l'aiguille sur toile au point de chaînette conservée à Saint-Jean de Chàlons-sur-Marne, et qui paraît remonter à la lin du xi' siècle.
Mais, à côté' de ces influences de l'antique, voici des influences byzantines bien nettes, par exemple dans le Manteau destiné à Othon III. et sur lequel l'abbesse de Quedlimbourg broda les visions de l'Apocalypse
Saint Etienne, roi de Hongrie, ei sa femme Gisèle, avaient établi près de leur palais îles ateliers de tissage et de broderie : c'esl là que fut créé le fameux <• point de Hongrie », donl on désigne aujourd'hui les fonds rayés en zigzags. C'est de cet atelier que sortit un vêtement sacerdotal que la reine Gisèle offrit au pape Jean XVIII, ainsi qu'en Lémoignait l'inscription :
(i S Ml M. \l',i Hit M R. I.l GlSLA DlLECTA SIIH CONIUX M1TTUNT HoEC MUNERE DNO ApOSTOMCO loANNE. »
Qui était ce .Iran.' sinon le pape contemporain Jean Wlll 1003- 1009 . Quarante années après, Léon I \ étant venu officier .à Saint-Arnould.
LES BRODERIES DE LA KEINE (ilSÈLE 117
près Metz, avec ce vêtement, lors de la consécration de la nouvelle église de l'abbaye, le laissa à Trêves le § novembre 1049. C'était une chasuble de satin cramoisi, à reflets bleuâtres comme la gorge d'un ramier, brodée d'un arbuste en candélabre, ayant au sommet deux oiseaux affrontés, disposés dans un losange.
Une autre grande chasuble qui servit aux couronnements royaux de Hongrie, et destinée par le roi Henri II à l'église de Stuhlweissenburg, fait aussi grand honneur aux brodeurs de la reine Gisèle : c'est celle qui porte son nom uni à celui de saint Etienne, et la date de 1031, et qui appartient au Trésor d'Ofen : architectures, ornements, inscriptions el ligures en fils d'or rayonnent vers le centre et concourent à la glorification du Christ. On remarquera le caractère hiératique des ligures, les inscriptions disposées à la manière grecque, et le caractère byzantin de l'architecture, des paons et des rinceaux. (Farcy I). Von Falke a noté' que les lils d'or ne traversent pas la soie, mais sont posés à plat et maintenus sur le fond par des lils de soie jaune, tout comme sur la Dalmatique grecque du N atican.
.Mais il ne faudrait pas considérer de si beaux monuments de broderie comme d'art local; il est certain que des artistes de la Bavière, pays de la reine Gisèle, étaient venus, appelés à la cour de Hongrie. Cela est prouvé parles travaux analogues qu'on trouve encore au Trésor de Bamberg. Tel est le Manteau de saint Henri, au Trésor de Bamberg, d'une si curieuse dislocation décorative, avec ce semis irrégulier de médaillons ou d'étoiles renfermant des représentations des symboles des évangélistes, des signes du Zodiaque, et la grande inscription si remarquable du bord du manteau. Ce beau vêtement, malheureusement réappliqué au xv" siècle, rappelle par le sujet les chasubles dites » Descriptio totius orbis terrarum » données à l'abbaye de Saint-Denis par Charles le Chauve, et la reine Athelaïs. Il fut fait sans doute après le couronnement de Henri 11 (1014) et peut-être, à en croire l'inscription, sur l'ordre d'un certain [smaël, mort en 102(1 à Bamberg (Farcy II).
Le Trésor de Bamberg possède encore un beau manteau, don de l'empereur Henri, couvert de médaillons entourés d'inscriptions, présentant des sujets tels que les prophéties, la vie du Christ, celles de saintPierre et saint Paul, — et un splendide tissu auquel pourrait peut-être s'appliquer l'expression des vieux textes « paludamentum cum rôtis magnis et equitantibus », où, dans des médaillons, îles rois s'avancent, couronnés el les sceptres en mains, au pas de leurs chevaux au-devanl desquels
Ils INFLUENCES BYZANTINES
s'élancenl îles lions : des gens se prosternent au passage. Le caractère sassanide de certains motifs', persistant, esl curieux à noter. Il rst probable que ce beau tissu, ainsi qu'un certain nombre d'autres, comme l'a remarqué von Falke, appartient à un atelier de Ratisbnnne. ilout les ateliers de brodeurs étaient alors très actifs Farcy VII, VIII).
Malgré la perte inévitable de trop nombreux monuments, l'Allemagne a conservé un assez grand nombre de broderies d'époques romane et gothique, pour nous convaincre à quel point cet art, aux xii1' et \nr siècles, avait pu satisfaire aux exigences de la décoration îles murs et des autels. Ayant conservé une destination exclusivement religieuse, elles furent faites certainement dans les monastères. Et nous pouvons constater combien le goût byzantin tend de plus en plus à en disparaître, et combien un style local et indépendant tend à s'y dégager, avec l'abandon des répétitions continues de mol ifs, et au contraire la recherche d'une composil ion ordonnée.
Encore bvzantins sans doute d'esprit, sont le manteau d'Olhon 1\ à Brunswick, avec ses lions et ses aigles — quelques costumes d'Halberstadt avec îles animaux brodés d'or ilans des cercles — une belle chasuble du S Kensington .Muséum - - et certains tissus où l'usage byzantin des perles serrées et des petites plaques de métal a survécu Trésor des G uelfes
.Mais tout à fait dégagé du style byzantin apparaît le splendide antepenilium de Kiipersber^-. près de Iliii-cn. qui est aujourd'hui au Musée du l'arc du Cinquantenaire de Bruxelles, véritable chef-d'œuvre d'art pré-gothique, d'une saveur el d'un style absolument lorrains rhénans. Sur un beau fond rouge sont représentés, brodées en or, les lignes du dessin en fils d'argent, le Rédempteur sur sou trône, avec Marie, saint Pierre el saint Jean d'un côté, et les patrons locaux Ruperl el Hildegard, accompagnés de sainl Martin, de l'autre côté. A leurs pieds sont agenouillés les bienfaiteurs du couvent, l'archevêque de Mavence Siegfried, el la duchesse
Agnès de Lorraine, puis lalibesse avec de nombreuses sieurs.
De la première époque gothique, l'Allemagne a conserva'' quelques très belles broderies., œuvres de ses ateliers monastiques, telles que les trois remarquables chasubles qui, du couvent de Saint-Biaise dans la Forêt-Noire, oui été apportées au couvenl de Saint-Paul en Carinthie, telle encore que la liés belle suite, un parement d'autel el quatre vêtements sacerdotaux conservés au couvent des nonnes de Goësz en Styrie, exécutés sous la direction de l'abbesse Cunégonde, au milieu du
lin LES OEUVRES DES ATELIERS MONASTIQUES
xiii" siècle, mais dans des formes encore imparfaites. Comme dans les tissus d'Halberstadl el de Saint-Biaise, on a pratiqué dans les fonds et le décor le poinl de tresse cl de chaîne.
Une grande pièce de toile, avec deux morceaux de soie brodée uses extrémités, a été retrouvée dans la châsse de Saint-Ewald à Cologne. L'une de ces broderies représente l'Année, qui, dans ses mains, tient le Jour el la Nuit; les figures inscrites dans le cercle intérieur sont celles des saisons el des éléments, el tout autour douze animaux réels ou fantastiques. Sur le second morceau sonl représentés le Soleil et la Lune au milieu des Etoiles el des douze signes du Zodiaque; la broderie est exécutée au point plat et au point de chaînette.
Un bel antependium du Trésor d'Halberstadl est couvert de médaillons, décoré d'apôtres, d'évêques et de saints; au centre le Christ, entre la Vierge et saint Jean, les Israélites portant la grappe de Chanaan, le sacrifice d'Abraham, la résurrection de Lazare, travail de tapisserie à l'aiguille de laine Manche, rehaussée de fils de couleur, genre de broderie bien particulier à l'Allemagne au xin" siècle (Farcy XVII .
De la même époque semble être une dalmatique du même trésor, d'un goût décoratif délicieux, décorée de grandes tiges terminées par des lis ou des feuillages, de. cerfs et îles centaures. L'ensemble de ces beaux ornements rappelle les ferronneries de ce grand moment du gothique Le même trésor possède trois autres curieux parements 'Farcy IV).
Le point de couchure bien particulier à l'Allemagne se rencontre dans le célèbre paremenl du musée de Cluny qui, de l'hôpital de Malines, passa par la collection Onghena de Gand, et dans lequel on voit à gauche saint Marc guérissanl un aveugle, et à droite deux scènes de la vie de sainl Jean l'évangéliste Farcy 1IL .
Très remarquable aussi est le surhuméral de l'abbaye d'Eichstœdt, conservé à la cathédrale de Ratisbonne ; la l'ace reproduit le Sauveur comme un roi pacifique, dans son église dont les colonnes sont soutenues par sainl Pierre, saint Paul, sainl Etienne et saint Jean. Six apôtres décorent les bandes latérales.— Sur l'autre face le Christ dans sa gloire, sainl Jean recevanl le livre de l'Agneau, les quatre évangélistes, les apôtres. L'artiste a brodé sur les épaules des images figurant les tribus de Judas, l'ancienne el la nouvelle Loi (Farcy VI),
A citer encore, comme belles broderies allemandes du xin" siècle, deux parements de la cathédrale d'Anagni, celui des apôtres, celui de l'arbre de vie, donl mention se trouve dans l'inventaire de Boniface VIII,
LKS TRAVAUX DU XIIIe SIÈCLE 12!
avec le terme de « Lheutonico opère », que du Cange avait déjà relevé
Broderie allemande du Trésor de saint Ewald à Cologne [xm« siècle).
dans un document de L205, et où l'on croirait, dans 1rs ornements alternés avec les anges thuriféraires, retrouver certaines pages du Psautier de
Ils IISSIS lit' TEMPS DE BONIEACE \IU
sainl Louis Fai'c-y \\\ . — Enlin un fragment du musée'du Louvre re-
présentant des scènes île la vie de sainl Martin, brodées sur lin, en laines de couleurs, dans lequel l'entente des couleurs esl assez lionne, si le style du dessin n'est pas des plus remarquables.
Von Falke, en étudiant le grand et beau parement de la cathédrale de Gérone , en Espagne, a très ingénieusement mis en lumière un motif original de croix brisées en équerres à l'extrémité de leurs branches, qu'on retrouve continues sur les fonds à Gérone el à Goëz, ou en bordures à Rupersberg, à Saint-Paul el à Goëz, ou comme motif isolé.
Alors que l'influence byzantine était enrôle dominante dans les broderies de la première époque gothique en Italie, ainsi que non-, le \ errons, et y avait maintenu des formes de dessin plus parfaites, l'Allemagne, du moins dès celte époque, el malgré quelque chose de plus rude el de plus barbare, el des formes plus angulaires, avait cherché déjà à s'émaneipei\
Brod 'lie ulliMiiamlt' iln Doino il'llalbiM-slaill \nr sii i If
L OPUS COLONIENSE AL' XIVe SIECLE
Remarquable encore est la célèbre chape d'Hildesbeim, du Kensington Muséum, couverte de cercles enlacés; avec des dragons bleus et rouges dans les parlies croisées, et des représentations des passions des saints Farcv XX .
Dai
LS les lu
oderies or et soie, le point plal tut pratiqué en Allemagne
Pareiiieo! cfautel de Kloster Kainp. Art allemand, xi\° siècle.
plus tôt qu'en France. Cologne y excellait dès le xive et le \v" siècle (oitus coloniense .
L'église de Kloster Kamp, en Allemagne, a conservé un des plus beaux parements d'autel que le xi\" siècle y ail produits, en s'inspirant de l'architecture u < ' 1 1 1 i i j u > • la plus puce, la plus légère et la plus souverainement élégante. Au centre le couronnement de la Vierge; les visages, les mains, les cheveux étant brodés de soies au point tendu, les vêtements en [ils métalliques couchés cl inclinés. — Le splendide parement de la cathédrale de Salzbourg ne le lui cède en rien, avec ses quatorze médaillons quadrilobés suc deux rangs, représentant des scènes de la vie de Jésus, el sa bordure portànl le nom de Frédéric, évoque de Salzbourg (1315- 1338 , ainsi que celui du brodeur Seidlinus de Pettau 'Farcy XXXIV).
Enfin le Trésor de Saint-André de Cologne nous montre, avec ses
Il S <>iu iu>|s DIS COLOGNE
quatre beaux médaillons brodés qui proçiendraienl du couvent des Chartreux, ce qu'était ce bel ail îles peintures à t'aiguille que les brodeurs colonais avaienl multipliées dans de grands médaillons, surjtes, bannières fi 1rs tentures. Ici sont représentés les principaux événements de la vie de saint Hubert.
Bien belle Oeuvre de broderie du xiv° siècle encore que le superbe parement de Pirna que jnissî-dr le musée de Dresde, avec sa noble archi-
Antcpondi le l'irnu, xiv - èele Muser do Dresde .
lecture ogivale, ses minces colonnettes séparant'les évèques H 1rs saints, et. au centre, le couronneinenl de la Vierge, d'un beau stvle. Le docteur Stecbe, qui I u étudié, le considère comme exécuté en Bohême, à Prague, '■l rappelant I école italienne primitive représentée par Thomas de Modène sous Charles l\ el aussi la composition du bran Couronnement de la \ ierge de Jacopo ( lampi.
Très remarquables étaienl aussi 1rs Orfrois de Cologne, moitié brodés, moitié tissés, il une technique qui fui tout à l'ail spéciale à ces ateliers. Des larges bandes se travaillaienl ainsi sur un métier de haute lissr, c'csl-à dire que la lisse, la rangée ilrs fils de chaîne était disposée verti-
Offrais, opus coloni'onse, m siècle (Kerisington Muscu m