TABLEAUX DU PALAIS DE RAMALHAO, EXPOSES AU PALAIS DE BEM POSTA
Panorama, n° -109, page 27.
Un cri en faveur de la gloire nationale et des heaux-arts.
Ouand tout conspirail contre les monumcns arlistiquesqui embellissaient notre patrie, le Panorama jetann cri en faveur des victimes du moderne vandalisme. Aujourd'hui il ne peut et ne doit point rester silencieux, quand il sait que nos chefs-d'œuvre, richesse du Portugal , sont en danger d'aller, à vil prix , enrichir les musées étrangers. — Ces chefs-d'œuvre font partie de la succession de la reine dona Carlota Joaquina (femme de Jean VI) et seront sous peu de temps vendus à l'enchère, pour 5 ou 6,000,000 de réis! Les Portugais pourront voir sortir du Tage le navire qui transportera en Angleterre ces tableaux de nos grands maîtres.
Il y en a fort peu qui soient l'œuvre de peintres portugais.
Panorama. — Ces tableaux, réunis au petit nombre d'un semblable mérite qui nous reste, pourraient nous faciliter la création d'une galerie nationale qui nous manque et qu'autrement nous ne saurions former qu'à grands frais. Parmi les tableaux dont nous parlons il en est d'admirables, et certes ce sera un malheur de plus pour le Portugal s'ils passent à l'étranger. Nous regrettons que le temps que nous pouvons consacrer à cet objet ne nous permette môme pas de faire une simple et rapide analyse de tant de merveilles artistiques dont nous avons été charmes. Nous ne mentionnerons en passant que les tableaux suivans : Un Apollon du Dominicain où le coloris est d'un effet électrique, le dessin 1res correct et d'une expression au-dessus do tout éloge.
Je n'ai rien vu dans cette collection qui ressemblât à un Dominicain.
Panorama. — Le Baptême de saint Herménégilde, parGiovani-Franccsco Barbieri, mieux comiu sous le nom de Guercino. Dans ce tableau brille avec toute sa force ce sentiment do foi pure et divine dont le ciel anima pendant 7G ans cet artiste insigne. Tout le monde connaît
son Aurore si pleine d'art et de poésie qu'elle a rivalisé avec l'aurore enchantée du Guide ; ses tableaux de la mort de Calon, de Coriolan vaincu par les Rornains, do la paix entre les Satins et les Romains, et tant d'autres œuvres de sa fécondité, de son pinceau vigoureux et de son inspiration sublime. Ce tableau dont nous parlons réunit toutes les qualités éminentes de ce célèbre peintre qui, indépendamment des caractères communs de l'époque où il florissait, possédait encore un style assez original, surtout dans le relief où il s'était si bien perfectionné que beaucoup de classiques l'ont nommé le magicien de la peinture italienne. Dans le Baptême de saint Hcrménrgilde, les bras croisés de ce saint expriment singulièrement la contrition et le respect dont il est pénétré par le sacrement. La tête du prêtre est empreinte de la foi très pure par laquelle il augmente le nombre des bienheureux. Le personnage qui dépose à terre un vase précieux est d'un grand effet, et en outre du contraste qu'il présente, il démontre une connaissance parfaite de la disposition des muscles.
Je n'ai pas d'idée de qui peut être ce tableau, mais selon moi, il ressemble fort peu à un Guercino. Il n'est pas sans mérite , mais la figure de saint Herménégilde est une de celles que je serais le moins tenté de louer.
Panorama. — Enfin dans ce tableau et dans un autre du même auteur , représentant la Descente de la Croix, nous trouvons un tel charme qu'on devrait donner pour ces deux tableaux la somme à laquelle ont été évalués les cent et plus dont se compose cette collection, et à ce taux on ne les paierait pas trop cher, car de semblables ouvrages n'ont point de prix.
Je ne le crois pas plus un Guercino que l'autre, mais je trouve que c'est un excellent tableau, et je serais tenté de l'attribuer à Strozzi. J'observerai cependant que les tableaux de Strozzi, et en général les ouvrages des Machianti de la même ctitégorie, se rencontrent en grande quantité dans le commerce et ne sont pas chers.
Panorama. — Dansleméme cas se trouvent deux marines de .loscph Vernetdontla vue ne peut se rassasier : il n'y a pas d'expressions pour en faire dignement l'éloge.
2S2 OxNZlÉME LETTRE
Je suis très tenté de croire que ces tableaux sont en effet des originaux, et dans ce cas, ils auraient une valeur commerciale assez grande. Je les trouve dans tous les cas très bons.
Panorama.— 1\ y a là aussi un paysage du célèbre Salvator llosa, inspiré comme Virgile par les plages poétiques et pittoresques du merveilleux golfe de Naples. La vie de ce peintre était un drame orageux. Il perpétua dans ses tableaux l'image des différons âges de cette vie si digne d'étude.
Je n'ai pas bien pu voir ce tableau, qui était défavorablement placé, mais il m'a semblé n'avoir nulle analogie avec Salvator Rosa, et je ne lui trouve que peu de mérite.
Panorama. — Nous devons aussi mentionner spécialement le magnifique tableau de Carraccio, copié par Polidore de Caravaggio et représentant le crucifiement de saint Pierre. La vérité avec laquelle Caravaggio a représenté cette terrible scène rend ce tableau d'une haute valeur artistique.
Polidore Caldara, dit le Caravage, est mort en 1543, il est donc impossible qu'il ait jamais fait une copie d'après le Carrache, puisque le plus ancien des trois Carracbe, est né seulement en 1555. Peut-être a-t-on renversé les noms et a-t-on voulu dire que l'original est de Polidore , et que la copie a été faite par le Car.rache, Que cela soit copié d'après le Caravage , cela est probable ; mais je ne sais sur quoi repose la supposition, que cette copie a été faite par le Carrache, Ce qu'il y a de certain c'est que cela est bien dur.
Panorama. — Il s'y trouve encore un tableau de l'école de Rubens , dans lequel sam/e Madeleine est peinte de manière àrjus porter à croire qu'elle est peut-être do Yan-Dyck. Il y en a enfin d'autres de Velasquez, de Caravaggio et de queUiuos-unes dos meilleures écoles qui contribuent à rendre précieuse cette collection qui devrait être réservée cl non vendue comme des dépouilles auxquelles on n'accorde point do valeur.
Nous t(;rminerons en appelant rallciiLion du gouvernement et des Chambres sur cet important objet ou lo Portugal peut hoaucoup perdre de son honneur comme pays civilisé ou gagner assez sur ce qu'il a perdu. Notre conscience est en repos |)uis(iuc nous avons élevé la
voix en faveur de la gloire de notre patrie et de la splendeur des beaux-arts.
Un des meilleurs tableaux de cette collection, est à mon sens un Ecce homo, deux tiers de corps. Il me semble vénitien. Une grande composition de Cades, peintre français du dernier siècle, représentant Jean Ribeiro Fnlença prêchant aux gentils, est une production d'une certaine valeur artistique. Deux paysages composés dans le genre de Poussin , mais plus modernes et plus gris de couleur, méritent aussi d'être mentionnés. La figure allégorique de la patience, attribuée à Perin del Vago, demi-nature, est un tableau ancien, appartenant à l'époque classique de l'Italie; mais je ne sais à quelle école d'Italie je dois l'attribuer. Il y a là une petite sainte famille de Mazzolino de Ferrara qui est une œuvre peu importante mais fort caractéristique de ce maître. Elle est inscrite dans le catalogue sous le n° 175. Le Christ, demi-corps, portant la croix, est attribué à Luini. Ce tableau peut en effet être lombard et je le juge excellent. J'ai trouvé fort intéressant un petit tableau de Sequeira, représentant saint François enlevé par les anges. Sequeira, à ce que m'a dit le professeur Fonseca qui m'a accompagné dans cette visite, éieàt galant in/io (gentil, agréable) dans ses petits tableaux ; mais toutes les fois que ses figures dépassaient deux palmes, il n'était plus le même. Ce petit cadre vient à l'appui de l'éloge. Le blâme se trouve aussi confirmé par le tableau de la comtesse d' Anadia, par deux de ceux qui sont à l'Académie et encore par d'autres exemples. Le saint François est en effet un charmant petit tableau , bien pensé, bien saisi, traité avec délicatesse et d'un effet très agréable. 11 diffère cependant sous tous les rapports du tableau de la Monnaie, qui appartient à lord Howard et qui, à ce que je crois, Cb-t faussement attribué à cet auteur.
Il résulte de tout ce que je viens de dire, que parmi les tableaux de cette collection il y en a de bons ; mais qu'à [iropos de ces objets il ne saurait être question ni de chefs-d'œuvre ni de gloire et de richesse nationale. C'est au moins mon avis, que je donne pour ce qu'il est : pour une opinion très sujette à controverse.
M. SEQUEIRA.
M. Sequeira est le neveu du peintre de ce nom. J'ai vu chez lui une innombrable quantité de dessins de cet artiste si fécond. Il y en a dans le nombre qui m'ont plu, mais en général la nature artistique de ce peintre m'attire fort peu. Une très belle composition de lui, est celle dont Bartolozzi a fait une gravure, qu'il n'a pas achevée : elle repré.>ente la descente de la croix, avec un grand nombre de figures. C'est la reine qui, à ce que m'a dit M. Sequeira, possède le dessin de même grandeur qui a servi pour la gravure. J'ai vu là aussi différentes esquisses à l'huile, et plusieurs tableaux inachevés auxquels je ne saurais donner de grands éloges, l'esquisse de Martim Freitas et Ajfonso III, me déplaît moins que le grand tableau représentant le même sujet, qui se trouve chez la comtesse d'Anadia. Je trouve mieux Alphonse V armant un Mariaha chevalier. M. Sequeira possède un portrait de son oncle parPelegrini, que je ne trouve pas mauvais. Sequeira a fait en 1812 les dessins du surtout de table qui a été offert à lord Wellington et qui doit avoir coûté 3,700,000 francs; ces dessins se trouvent chez son neveu. C'est du style de l'empire qui ne satisfiiit plus notre goût. Sequeira, à ce que m'a dit son neveu, pensait librement : je dirai qu'il dessinait de même. Selon moi, il avait du talent: mais ses dispositions naturelles aussi bien que l'époque à laquelle il a vécu, se sont également opposées à ce qu'il suivît les bons préceptes et les grands exemples ; à ce que son goût fût châtié et ses tendances élevées; à ce qu'il fût modeste et appliqué.
Le comte de Lavradio m'a fourni au sujet de Sequeira, les renseignemens suivans.
« Sequeira so rendit à Paris vers la fin do 1823, cl à l'exposition de « 1824 on voyait une de ses compositions. C'était un tableau reprc- « sentant les derniers moinens de Cainoès. Co tableau , quoique peint « à la liAle, a él6 loué par Gérard, Granet, Vcrnet etautros peintres « français, yuchjuc temps après Sequeira alla s'établir à Rome , « et quoique déjà avancé en ûgo , il s'occupa de son art avec l'ardeur
« d'un jeune homme. Les quatre derniers tableaux qu'il y a peints lui « valurent les éloges des amateurs et des artistes. M. Biordi grava tout « dernièrement un de ces quatre tableaux, représentant la descente de « croix, et il en fit hommage à la reine des Français (voyez le Journal « des Débats du 23 avril 1 8 i 1 ) .
« Sequeiradans les dernières -années de sa vie était non-seulement « très pieux, mais d'une dévotion exaltée ; aussi les sujets de ses der- « niers tableaux sont tous des sujets religieux. »
HOTEL DE LA COMTESSE d'aNADIA.
Parmi les tableaux portugais je citerai celui de Vieira Portuense , représentant P^énus et C amour dans un paysage. Vieira dans cette composition s'est laissé inspirer par l' Albane. C'est un charmant tableau. Il a été gravé par Bartolozzi. Un autre tableau du même auteur qui est tout à fait digne d'éloges, est celui qui représente la Comtesse dAtonguia armant ses en fans pour les envoyer à la guerre cl Espagne, C'est un peu dans le genre d'Angélica KaufTmann ; mais, selon moi, bien mieux que la plupart des ouvrages de cette dernière. En face on voit Martin de Freitas remettant les clefs de Coïmhre a Alphonse Ul, parSequeira, et de même grandeur. Ce tableau me semble très inférieur à celui de Vieira. Autant j'éprouve de sympathie pour Vieira Portuense, autant la nature artistique de Sequeira, telle que ses ouvrages me la font paraître, m'éloigne de lui. Cependant je ne trouve pas mal une jeune femme on buste qui sourit agréablement. Elle a la tête enveloppée d'un linge blanc ; un manteau gris entr' ouvert couvre ses épaules. Sequeira, à ce qu'on m'a dit, portait à Vieira une haine très grande et cherchait à lui nuire. Il a rempli sa vie d'amertume.
Parmi les tableaux qui ne sont pas des ouvrages portugais je citerai :
Un homme a cheval^ par Casanova ;
Une mise au tombeau, par Bassano;
Un tableau assez insignifiant d'Angélica KaufTmann.
Un petit tableau sur bois, dans le genre de Van der Werf.
Deuz bambochades sur bois dans le genre de Bega ou d'Ostade.
Une ébauche italienne, dixns le genre de Pietro da Cortona;
Une belle tête, portrait, d'auteur vénitien ou espagnol;
Mais surtout le Christ trahi et saint Pierre coupant Voreille a Bfalcltus, sur cuivre. C'est un petit tableau d'un mdrite incontestable : il est de l'école de Durer , dessiné et saisi comme Golzius; les figures ont 7 ou 8 pouces.
On voit aussi dans cette collection àe& paysages h la gouache assez faibles de Pilman et une Vénus , de grandeur naturelle de Pelegrini, peintre de portraits, qui a passé une partie de sa vie en Angleterre et en Portugal et qui m'a donné par ce portrait une faible opinion de son talent. Ce n'est du reste qu'ébauché.
Les "ijases d'argent que possède la comtesse sont des spécimens admirables des ouvrages d'orfèvrerie du Cinquecento. On ne peut rien voir de plus beau et de meilleur goût dans ce genre.
J'éprouve de la partialité pour tout ce qui appartient à cette dame; car il est impossible d'être plus bienveillante et meilleure. Aussi partout, où elle a des possessions, aux environs deCoïmbre, deVizeu, de Condeïxa, de Figueira et ici, elle est l'objet des louanges les plus unanimes. Je ne connais personne qui ne l'aime et n'en dise du bien. Son château de Mangualde, aux environs de Vizeu, est peut-être le plus magnifique du Portugal, et c'est un endroit devenu célèbre par l'hospitalité de ses maîtres.