DETAILS BIOGRAPHIQUES SUR BARTOLINI
Sonolet à Eynard, fermier général de la Principauté,
Carrare, le 1G août 1808.
Voici une affaire, général {sic), pour laquelle je ne puis intéresser que vous, bien que votre intérêt ne soit pas le leur, qu'elle touche.
Bartolini était hier dans un état de désespoir incroyable, après avoir fait tant de ses folies et répété cent mille fois : « Ah! si ce n'était pas la Princesse! », il m'a fait enfin la confidence de ses motifs. Voici le fait :
11 était intimement lié, à Paris, avec une jeune personne nommée M"0 Scio, fille de Mmo Scio, chanteuse de son vivant, au théâtre Feydeau. Cette demoiselle a été son élève pour le dessin et a répondu à ses soins; elle a le plus beau talent; orgueilleux de son élève, il a même pendant plusieurs années fait des sacrifices pour perfectionner son talent et lui en procurer d'autres: elle est grande musicienne, parle parfaitement l'anglais, enfin elle est, sans être jolie, pleine de perfections, et ses perfections et ses qualités morales, ont fini par tourner la tête à son maître.
Bartolini en est donc éperdument amoureux, et la jeune personne partage ses sentiments; elle vise au mariage et Bartolini n'attendait que d'avoir acquit quelque chose pour finir son roman.
Depuis qu'il esl ici sa correspondance a été assez active, el lorsqu'un courrier arrive sans apporter la lettre désirée, notre Praxitèle <'ii parait être très affecté, ainsi pour tous les amoureux. Depuis qu'il esl ici, l'un el l'autre nourrissent el travaillent à réaliser le projet de se réunir; déjà Bartolini a préparé son logement, s'est assuré même une personne bien famée pour être près d'eux, afin de pouvoir être sous le même toil en loul bien, tout honneur; il ne me parlait que du plaisir qu'il aurait de l'avoir, combien ses talents lui rendraient la vie agréable, dans un pays sans nulle ressource comme celui-ci, et ajoutai! que cette société le fixerai!
bien davantage sous tous les rapports, parée que la jeune pers< e élail plus
raisonnable que lui, et avait un empire sur sa volonté donl il ne pouvail se défendre, etc.
C'est tout plein de cet espoir qu'il reçut nier une lettre par laquelle elle lui annonce que pour se réunir à lui el pour alléger en même temps, el les frais de route et ceux de son petit ménage, elle vient d'accepter une place de 600 francs dans l'Institut Elisa. Bartolini voil dans quelle erreur elle esl tombée; il la regarde comme perdue pour lui, pour elle-même, puisque son talent, loin de croître, va décroître, ne recevanl plus ses secours.
Voici ee qui a préparé cette catastrophe. Raremenl le- amants sonl discrets sur les qualités de l'objel de leur amour; Bartolini peignant Son Altesse prit une telle confiance en lui, qu'il lui parla de son amie en termes passionnés. Sun Altesse jugea que les talents de la jeune personne pourraienl être utiles à son établissement, et témoigna du désir de la placer; mais Bartolini, généreux comme tous les
amants, ayant réfléchi que la fille de M Sci pourrail jamais être placée prés
de la Princesse, soil pour l'éducation de S. A. M ! Napoléon, soil à un autre titre, sur les circonstances pour laquelle il eût l'ait le sacrifice de son amour au bonheur de celle qui en est l'objet, n'insista point pour obtenir pour elle les faveurs de Son Altesse. Attendu qu'avec -mi lalenl (lie peul s'assurer un sorl bien plus avantageux que celui qui pourrail lui être .'Uni à l'Institut, le voilà donc an désespoir el de la perdre, el de la voir comme on le dit, ensevelie dans ses couvents pour apprendre à de petites tille- à faire de- Qez el de- yeux. Tous se- châteaux en Espagne, comme -e- projets de bonheur à Carrare, étant détruits, sa tête s'exalte; il veul finir le buste de Son Altesse, puis sa statue el celle de l'Empereur, cl puis partir.
S'il :raignail pas d'offenser la Princesse, il écrirai! à la jeune personne de
se dédire, il lui ferail connaître son erreur, mais il n'ose le l'aire dans la crainte de déplaire à Son AJtesse, qu'il craint autant qu'il l'aime el qu'il en esl enthousiaste, car vous savez qu'elle a un don particulier pour se l'aire aimer de ceux pour lesquels elle veut bien avoir quelque bonté. D'un autre coté, s'il la l'ail dédire, il ne pourra plus la faire venir parce que Son Altesse pourrait le trouver mauvais, autre sujet de désespoir.
Je vois tout cela avec peine, ce jeune homme habitué aux plaisirs de Paris, ne
se soumet que liés difficilement à la nécessité de vivre clans ce pays, où il n'y a ni spectacle, ni société, ni femmes, ni rien, absolument rien, de ce qu'on appelle jouissances de la vie. Il faut comme moi avoir épuisé la coupe du malheur, être à la fois misanthrope el extrêmement laborieux, et rassasié du monde pour vivre dans un aussi sot pays, c'est un vrai exil. Le désir seul de travailler à sa fortune l'y retient concurremment avec l'espérance de mériter la protection de Son Altesse. Cette jeune personne l'eût fixé, eût tempéré la fougue de son caractère, car en bon jeune homme il a un cœur excellent, pense très bien, mais il a une tète... C'est un volcan. J'ai donc toujours peur qu'un beau jour il ne nous souhaite le bonsoir, ce qui serait très malheureux, et pour l'école qu'il dirige très bien, et pour les autres opérations; de plus, restât-il, il a besoin de prendre une assiette, de se fixer avec assiduité au travail, jusqu'ici il a toujours été comme en l'air; je pensai donc «pie la présence d'une personne qui l'intéresse si vivement, sa constante compagnie, puisque son atelier est contigu à son logement, le fixerait davantage, et j'en concevais les plus belles espérances.
Dans cet état de choses, je désirerais donc, après y avoir réfléchi, vous exprimer le moyen le plus convenable pour arranger celte affaire. Peut-être Son Altesse ne liendra-t-elle pas assez à celte jeune personne pour se refuser à la laisser à son ami; peut-être trouvera-t-elle un moyen de concilier; je sais combien la commission dont je vous invite à vous charger est délicate, c'est pourquoi je ne me permettrai point de hasarder aucune réflexion sur la manière de la remplir, vous èles prudent et sage, vous connaissez mieux que moi les convenances, et tout autant les personnes intéressées; faites donc pour le mieux.
Tout à vous,
Sonolet.
A M. le fermier général Eynard.