RELIURE ET CARTONNAGE
Pour terminer cette rapide revue de toutes les industries qui se rattachent aux arts graphiques, il nous reste à parler de la reliure et du cartonnage. Ces industries étaient rangées à Vienne dans le groupe XI, où elles seront l'objet d'un rapport spécial; néanmoins nous ne croyons pas empiéter sur le terrain de notre collègue, en indiquant sommairement les principales tendances de cette branche si importante des arts graphiques.
Pendant longtemps, la reliure est restée limitée aux domaines, soit de l'art, soit du métier ; aujourd'hui, elle est devenue une véritable industrie qui emploie un outillage spécial et où la division du travail est parvenue à ses dernières limites. Cette
transformation à peu près complète nous est venue de l'Angleterre où l'emploi de la brochure est aujourd'hui presque inconnu et où celle-ci est universellement remplacée par le cartonnage. Ce dernier offre des avantages, mais il a aussi de nombreux inconvénients. Parmi les premiers, il faut citer une plus facile conservation des volumes , unie à une plus grande solidité. Parmi les seconds, on peut mettre en première ligne la nécessité d'un prix de vente plus élevé, et l'augmentation des déchets. Les cartonnages qui ont passé quelque temps dans la boutique du libraire, sont facilement détériorés, soit parce qu'ils ont subi à la montre les effets de la chaleur ou de la lumière qui en a flétri la teinte, soit parce qu'ils ont reçu quelque choc sur le dos ou sur les coins. Les volumes brochés sont soumis aux mêmes causes de détérioration ; mais la couverture qui ne consiste qu'en une simple feuille de papier, est facilement remplacée, et à un l)rix beaucoup moins élevé que celui d'un nouveau cartonnage qui n'est d'ailleurs jamais aussi beau que le premier. Enfin pour les vrais bibliophiles, le volume broché aura toujours plus de valeur; malgré le soin apporté au cartonnage, le rognage enlève toujours une partie des marges, et les volumes sont ensuite plus difficiles à relier avec soin'.
* Pour obvier à cet inconvénient les volumes cartonnés sont souvent simplement ébarbés, et non rognés.
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Quoi qu'il en soit, la fabrication des ouvrages reliés ou simplement emboîtés devient chaque jour plus générale, soit pour les volumes d'étrennes, soit pour les livres de distribution de prix, soit enfin pour les collections de classiques. La reliure industrielle, puisqu'on peut employer ce mot, occupe de grands ateliers , principalement à Paris , dont quelques-uns fabriquent jusqu'à 2,000 et 2,500 volumes par jour. Ce dernier chiffre est celui du travail actuel de la maison Engel qui a exécuté, comme spécimen de sa fabrication le remarquable cartonnage du catalogue du Cercle de la librairie.
Dans ces ateliers, à part le repliage et la couture des feuilles, rencollage des dos et quelques autres travaux, le plus grand nombre des opérations de la reliure se fait mécaniquement. La plupart des machines employées par nos relieurs sont d'origine anglaise. Nous devons toutefois citer une heureuse modification de la machine à estamper, imaginée par M. Engel. Cette modification a eu pour résultat de permettre d'obtenir avec cette machine, outre les estampages dorés, des estampages en noir sur des couvertures bleues, vertes, rouges, etc. A cet effet, entre la plate-forme fixe qui porte le carton à estamper, et la plate-forme mobile au-dessous de laquelle est fixée la matrice qui porte la gravure, M. Engel a disposé un système de rouleaux encreurs. Ces rouleaux sont doués d'un mouvement horizontal qui alterne avec
le iiiuLiveiiiciit vertical de la matrice. De celte manière, après chaque pression de celle-ci sur la plate-forme inférieure , elle est encrée à nouveau , comme les formes dans les presses typographiques. Cette ingénieuse combinaison permet d'obtenir économiquement des effets très-heureux sur les pats des cartonnages en couleur. L'encre; spéciale destinée à cette opération, est une encre de choix présentant, après le séchage, un brillant Irès-remarquable.
11 faut aussi citer les machines à découper les cartons, qui se composent de couteaux circulaires tournant sur un même axe, sous lesquels on fait passer les cartons et qui peuvent être éloignés ou rapprochés les uns des autres, suivant les dimensions à donner à ces derniers. Il est bien entendu que l'emploi de ces machines ne peut être avantageux que lorsque l'on a un grand nombre de reliures du même format et du même genre à exécuter.
A coté de la reliure industrielle, la reliure des amateurs se maintient à un niveau toujours élevé en France, mais le nombre des ouvriers qui s'y adonnent va chaque jour en diminuant. Toutefois, les relieurs actuels soutiennent avec honneur l'antique réputation de la reliure française.
Un des maîtres dont noire pays s'honore, M. Lortic, avait envoyé à Vienne une collection importante de livres de grand prix reliés par lui d'une façon qui a
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l'ait l'admiration do ions les connaisseurs. Nous regrettons de ne pouvoir donner de quelques-uns une description qui sérail [)liilot du domaine de Tart que de celui de l'industrie.
MM. Hardy, David, et Chambolle-Duuu, étaient représentés par quel(|ues volumes exposés dans la vitrine collective du Cercle, qui nous auraient fait souhaiter que cet envoi fût moins restreint.
Enfin, M. Tinot, relieur à Reims, nous a fourni un type d'une excellente maison établie hors de Paris, et travaillant avec goût et avec soin.
Arrivé au terme de cette élude , nous devons rechercher quelle part revient effectivement à notre pays dans ce grand concours international.
Souvent nous avons assigné la première place à la France. Et à bien des points de vue, cette supériorité a été attestée, non-seulement par le sentiment général des visiteurs, })ar les publications qui le reflétaient, mais aussi par le nombre des récompenses qu'ont obtenues nos nationaux.
A l'exposition universelle de 1807, la France comptait dans les trois classes, correspondant au groupe XII de l'exposition de Vienne, 420 exposants sur un chiffre total de 1 ,157, soit 56 pour 100; elle a obtenu 290 récompenses sur 557, soit 55,14 pour 100. A Vienne, elle comptait 7,5 pour 100 du chiffre des exposants, c'est-à-dire cinq fois moins environ qu'en 1807; elle a obtenu 12 poiu' 100 des récompenses décernées, soit un chiffre 4 fois 1/2 seulement plus faible qu'en 1867. Le succès remporté a donc ('té, mathématiquement, plus grand à Vienne qu'à Paris; et cela, malgré les circonstances défavo-
rables au milieu desquelles nos imprimeurs el nos éditeurs ont dû se préparer pour l'exposition de 1875, tandis qu'au contraire tout les favorisait en 181)7.
On a dit quelquefois ({ne la typographie traversait chez nous une période de décadence et qu'elle avait besoin de se régénérer; ce jugement sévère ne nous a jamais paru justifié. Arrivée presque dès son origine à la perfection, l'imprimerie a dii subir les conditions économiques de la révolution qui s'opérait dans la consommation. Elle est devenue une grande industrie, cherchant sans cesse à perfectionner et à augmenter les moyens de production, à en diminuer le prix de revient, poiu* se mettre au niveau des besoins d'un monde nouveau de lecteurs qui s'est formé depuis un siècle. Jamais cependant la tradition ne s'est perdue, et partout, dès que le goût des belles éditions s'est ranimé, comme on l'a vu en France depuis quelques années, les éditeurs ont trouvé à leur disposition tout un arsenal qui leur a permis de mener à bien, avec une rapidité inespérée, les grandes entreprises dans lesquelles ils excellent aujourd'hui. 11 sufht d'ailleurs de parcourir les rapports sur les expositions nationales ou générales qui se sont succéd(î depuis cinquante ans, pour suivre la trace d'un progrès toujours constant. Dès 1849, à l'Exposition nationale de Paris, le développement nouveau de l'imjirimerie a été constalé avec éclat; depuis, (•lia(|ue étape a été manpiée par de nouveaux succès,
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soil dans la prodiiclinn des ouvrages de luxe, soil dans le perfectionnement des moyens d'action de l'industrie (ypograj»lii([ne ou lithographique.
]a\ t(Mi(hince actuelle de l'imprimerie, en dehors des travaux de grand luxe, est double : engouement pour les types anciens, et recherche de la production à bon marché.
Nous avons dit ce que nous pensions de la librairie archaïque, des services qu'elle avait rendus, des exagérations auxquelles elle était exposée. La diminution du prix des livres ne peut, au contraire, qu'être encouragée. Les ouvrages d'enseignement, ceux qui sont destinés à la diffusion des connaissances les plus générales, doivent être vendus bon marché ; les ressources dont la librairie dispose dans toute l'Europe, lui permettent d'exécuter des prodiges en ce genre. Toutefois, ce serait une grave erreur que d'appliquer le même niveau à l'œuvre de vulgarisation et à celle de l'érudit destinée à un petit nombre d'esprits d'élite. Aujourd'hui encore , un grand nombre de travaux utiles restent ensevelis dans les cartons de leurs auteurs ou ne paraissent qu'au prix de sacrifices souvent fort lourds pour ces derniers, tandis que rAUemagne et l'Angltîterre nous étonnent par le nombre des publications analogues qu'elles armoncent chaque jour. Que l'on compare les prix de ces ouvrages avec ceux qui seraient acceptés par les lecteurs français, et l'on trouvera peut-être dans cette
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comparaison le secret de l'infériorité numérique de notre littérature scientifique.
Dans les œuvres qu'elle publie aujourd'hui, la France ne reste au-dessous ni de ce que le passé lui a légué, ni de ce que produisent ses rivaux à l'étranger. Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, elle montre, quelquefois dans des mains séparées, d'un côté la qualité, de l'autre la quantité. Le but à poursuivre est de réunir ces deux caractères chez tous les producteurs. L'Exposition de 1873 a marqué dans ce sens un progrès incontestable.
Décembre 1875.