PARALLELE ENTRE LES ARTS KHMER ET INDOU. — LA PORTE D ANGKOR
e philosophe Hegel, que l’Allemagne considère comme son plus illustre esthéticien, a fondé sa classification sur ce principe : « La dignité et la perfection de chaque art doivent se mesurer à la puissance avec laquelle il exprime l'idéal. » Hegel compte trois sortes d'art : l’art symbolique , dans lequel l'idée est dominée par la matière; l'art classique , dans lequel l'idée et la matière sont en parfait équilibre ; l’art romantique , dans lequel l'idée domine la matière. La peinture appartient à l’art romantique, la sculpture à l’art classique, l’architecture primitive à l'art symbolique.
A notre avis, cette classification ne peut être admise qu’au point de vue général, et quand Hegel déclare que seule l'architecture primitive appartient à l’art symbolique, il montre combien son système est exclusif et, selon nous, il le condamne. En vérité, — et l’art khmer en est un exemple, — son ordre pourrait être parfaitement retourné : tous les arts , celui du Cambodge comme les autres, ont eu leur période d’éclosion, celles de l’idée et du symbole, mais les architectes indous qui
s’attaquèrent dès le principe au bois , c'est-à-dire à une matière facile au travail, la dominèrent complètement, et leur première période a tous les caractères de celle que Hegel a placé la dernière.
Pour l’art indien la période dite romantique serait la primitive. Quand la pierre remplace le bois , l'Indou sculpteur habile, conserve la richesse de l’ornementation primitive, et l’architecte peut ajouter, réaliser dans ses constructions les conditions de plénitude, de stabilité et de force inséparables de toute grandeur dans l’art. C’est alors la deuxième période de l’art de l’Inde, c’est celle du Cambodge, importée dans ce pays à la suite des migrations indoues; c’est celle de la porte d’Angkor, c’est celle 011 l’idée et la matière sont en parfait équilibre; elle correspond à la période classique d’Hegel. Dans cette architecture, la jeunesse, l'imagination et la fantaisie conservent encore tout leur essor.
Enfin dans la dernière phase de l’architecture cambodgienne, les figurations, les symboles, les gigantesques masques de Brahma sur les tours, les éléphants qui flanquent les portes sont supprimés. Le monument est raisonné dans toutes ses parties, toutes les lignes sont suivies et étudiées avec sévérité, la pureté de la silhouette est recherchée, tout symbole ou ornement, toute figure ou fantaisie qui peut lui nuire ou le surcharger est éliminé.
Si- le monument est plus proportionné, il a moins de fantaisie, il indique moins son but ; l’étranger ne peut le deviner ; il n'est plus impressionné par des figurations symboliques, écrasé par la puissance, dominé par l'étrangeté du monument vivant de la période précédente.
l’art khmer
Cette troisième manière offre bien les qualités demandées aujourd’hui à l’art dit classique ; ce fut celle qui sera peut-être étudiée par les hommes du métier, mais nous lui préférons la porte d’Angkor, plus fantaisiste.
En général, le plan d’un monument cambodgien est aussi raisonné, voulu, proportionné, que celui des pagodes de l’Inde est capricieux, sans règle, d’une fantaisie bizarre.
C’est surtout parce qu’il est une transition entre la richesse lourde ou surchargée des anciennes pagodes indoues et le caractère étrange et capricieux de celles de la Chine, que kart khmer doit être pour nous d'un grand intérêt. Resserrée entre ces deux grandes nations, la civilisation khmer s’est fortement imprégnée des qualités artistiques qui leur sont propres, mais elle n’est pas arrivée à une assimilation complète. Avec un goût assez particulier, elle a combiné ces éléments très différents, leur a donné, surtout dans l’architecture, des proportions raisonnées, une ordonnance grandiose sans exagération, une silhouette calculée ; en un mot, elle est arrivée à un point de perfection qu’aucun de ces deux pays n’a atteint. Il semble même qu'on pourrait entrevoir, dans l’ordre des colonnes et le plan des édifices, l’influence de l’art grec, influence qui s’est probablement transmise par l’intermédiaire des rois et de la civilisation grecque de la Bactriane. Quelques détails d’ornementation rappellent la décadence romaine, quoique les principaux motifs aient une similitude avec ceux de l'Inde centrale. Enfin, et cela probablement à cause de l’éloignement du temps et des lieux, nous trouvons dans l’art khmer peu de rapports appréciables avec la Perse et l'Égypte.
La grande conception et l'idée générale de la décoration
khmer sont choses propres, particulières au Cambodge, elles ne peuvent donner lieu à aucun parallèle avec les autres arts du monde antique. Nulle part on ne retrouve, même en germe, ces temples à pyramides centrales décorées de masques humains gigantesques. Nulle part, on ne trouve la trace de ces magnifiques balustrades bordant les grandes allées aboutissant aux temples, de ces piliers élevés en terrassements au-dessus de lacs naturels d’où ces monuments émergeaient ‘superbes, avec leurs pyramides dentelées, qui se découpaient en or sur le ciel bleu, seulement accessibles, par de longues jetées, embellis de milliers de statues, et coupés par des portes triomphales, se groupant et s’étageant de manière à produire une perspective enchanteresse.
Nous avons dit que le plan d’un monument du Cambodge est aussi raisonné, aussi voulu, étudié, proportionné, que celui des pagodes de l'Inde est capricieux et trop souvent le résultat d'une bizarre fantaisie. Les salles d'une pagode se succèdent les unes aux autres sans effet préconçu ; le temple khmer avec son enceinte carrée, délimitée, sa salle centrale où aboutissent toutes les galeries, les salles et corridors qui l’entourent, présente naturellement en élévation une grande harmonie avec le plan. Les cinquante pyramides du grand temple d'Angkor1 étagent leurs sommets dentelés jusqu’à la salle centrale, avec une entente parfaite et juste de l’effet. Rien au Cambodge n’a cette allure chimérique, ne donne cette hallucination produite dans l'Inde par la profusion irréfléchie des sculptures, sans repos, sans lignes solides, sans points d’appui visibles; de ces
1. Angkor-Thom, l’ancienne capitale, dont l’édifice principal décrit plus loin se nomme le temple de Baïon.