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« C'est malgré lui, sous l'appât d'une grande récompense, que le superstitieux Hindou se décide à accompagner le voyageur dans les montagnes, qu'il redoute, moins pour les dangers inconnus de l'ascension que pour le sacrilège qu'il croit commettre en s'approcliant du saint asile, du sanctuaire inviolable des dieux qu'il révère. Son trouble devient extrême quand il voit dans le pic à gravir, non la montagne, mais le dieu dont elle a pris le nom; alors ce n'est que par le sacrifice et la prière qu'il pourra apaiser la divinité profondément offensée*. »
Un sentiment tout autre anime les relations résumées dans ce volume, et montre combien la science agrandit en nous l'idée de Dieu et contribue à déve-
1. Exploration de la haule Asie, par les frères Schlagiiitweit , {Jour du Monde, n° 352).
des pentes dans les régions supérieures. Enfin, en 1786, il résolut le problème. Sa dernière tentative et son ascension avec le docteur Paccard ont été racontées par plusieurs auteurs qui, d'accord sur le fait principal, diffèrent beaucoup sur des détails fort importants. La relation suivante nous a été adressée, il y a longtemps déjà, par Gédéon Balmat, fils de Jacques. Évidemment écourtée dans les détails, elle nous paraît du reste aussi digne de confiance qu'aucun autre récit.
Chamonix, 26 janvier 1859. — Monsieur, vous désirez quelques détails sur mon père : je vais vous répondre tout ce que je pourrai, de mon souvenir et de ce que mon père m'a dit. M. de Saussure avait déjà fait quelques tentatives avant 1786, par l'aiguille Blanche (aiguille du Goûter) et le Dôme; il désirait toujours qu'on trouvât la véritable route du Mont Blanc...
Mon père, alors âgé de 24 ans, connu pour un bon coureur de montagnes et de glaciers, se rendit au sommet du Brévent pour examiner le chemin qu'il fallait tenir. Il partit le lendemain, 28 juin 1786, se dirigeant vers le Dôme; mais au Grand-Plateau il trouva la neige trop molle pour passer les ponts sur les crevasses. Empêché d'aller plus haut, il revenait aux Pèlerins, lorsqu'en traversant le glacier des Bossons, il rencontre trois guides qui montaient dans le même but que lui. Ils voulurent d'abord lui cacher leur projet, puis finirent par le lui avouer, connaissant mon père pour un homme intrépide et qui pouvait leur être d'un grand secours. Il leur promit de les rejoindre, rentra chez lui, prit des vivres et, parti à onze heures du soir, retrouva ses compagnons de rencontre au sommet de la montagne de la Côte, à deux heures du matin. Ils partirent tous ensemble à la pointe du jour et arrivèrent à midi sur le Dôme du Goûter, où ils trouvèrent le brouiUard qui couvrait les sommités du Dôme et du Mont Blanc. Les trois compa-
gnons renoncèrent à aller plus loin. Ils étaient épuisés de fatigue, un d'eux perdait haleine, et, ne pouvant suivre mon père, ils s'arrêtèrent là. Mon père monta par la crête au-dessus du Dôme jusqu'à une petite aiguille (lesRoches- Foudroyées), où il se trouva sur une arête avec un précipice de chaque côté. Dans l'impossibilité d'aller plus haut, il fut contraint de redescendre là où il avait laissé ses compagnons, mais il ne les retrouva pas; ils étaient retournés à Chamonix. Piqué de se voir ainsi abandonné, mon père ne perdit pas courage; il continua sa route tout seul, descendit du Dôme au Grand-Plateau et monta la côte rapide jusqu'aux Petits-Mulets, d'où il vit la vallée de Courmayeur et entendit aboyer un chien (dans le val Veni). 11 trouva ainsi la véritable route du Mont Blanc. Après avoir inutilement attendu pendant une heure aux Petits-Mulets que le nuage qui couvrait le Mont Blanc se dissipât, et sans la satisfaction de voir la cime dans ce voyage, il redescendit au Grand-Plateau. Là il fut arrêté par la nuit, près d'une grande crevasse, couverte d'un pont de neige très dangereux, qu'il avait traversé dans la journée en montant, mais où il n'osa se risquer dans l'obscurité. Il passa la nuit, assis sur son sac, se frappant les pieds et les mains pour n'être pas gelé, sans se laisser décourager par le grand froid, par la neige, par le bruit des avalanches qui tombaient de toutes parts. Ce fut la plus terrible des quatre nuits qu'il passa durant ce voyage sans fermer l'œil ni reposer un moment. Il descendit de bon matin, traversa tous ces dangereux ponts de neige sur les crevasses, en suivant sa trace de la veille, et regagna la montagne de la Côte, puis sa maison, où il se reposa un jour. Le lendemain, il alla à Chamonix trouver ses compagnons qui l'avaient abandonné et furent très étonnés de le voir en bonne santé; ils le croyaient perdu et n'osaient en parler à Chamonix, crainte d'avoir des reproches. Le temps resta près d'un mois sans se remettre au beau.
Peu après, le docteur Paccard dit à mon père qu'il désirait aller avec lui au Mont Blanc. Mon père lui demanda s'il était en état d'en faire autant que lui, et le docteur assura qu'il avait été souvent au sommet des montagnes. Il proposa à mon père de prendre avec eux deux compagnons; mais mon père s'y refusa, voulut que le docteur fût seul avec lui, et lui promit de l'avertir quand le temps serait favorable. Ils partirent le 7 août, l'un par le sentier des Pèlerins, l'autre par le grand chemin, pour qu'on ne soupçonnât pas leur projet, et se rejoignirent au pied de la montagne de la Côte qu'ils gravirent très lentement et au sommet de laquelle ils couchèrent. Le 8, laissant là leur couverture de laine et des vivres, ils montèrent aux Grands-Mulets, au Grand-Plateau et aux Petits-Mulets, où ils furent assaillis d'un grand vent très froid, qui emporta le chapeau de Paccard sur le glacier de la Brenva. A cet endroit, le docteur se sentit faible et dans l'impossibilité de marcher. Alors mon père monta seul au sommet du Mont Blanc, y resta quelque temps, puis redescendit vers Paccard, pour l'encourager et le décider à monter avec lui. Ce fut avec beaucoup de peine qu'il y parvint et, sans mon père, jamais Paccard ne serait arrivé au sommet. Enfin, se sentant un peu mieux disposé, il accepta et tous deux atteignirent la cime à six heures et demie.
Avant de partir de Chamonix, Paccard avait recommandé à une marchande dont la boutique était sur la place, de regarder le lendemain, avec une lunette d'approche, si elle ne verrait pas deux hommes gravir la pente du Mont Blanc, et de suivre leur marche jusqu'aux Petits- Mulets. Cette femme les aperçut en effet et les fit voir à une cinquantaine de personnes qui se trouvaient sur la place. Ils restèrent une demi-heure sur la cime. Quand il fallut descendre, Paccard dit : « Gomment ferons-nous? je suis aveugle, il me paraît que la vallée est pleine de brouillard. — Ne soyez pas inquiet, lui dit mon père; vous
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forez comme raveugle, vous vous tiendrez à la bretelle de mon sac. Ils descendirent très lentement, mon père prit toutes les précautions nécessaires pour faire passer le docteur sur les pentes rapides où il y avait du danger. La nuit les prit au Grand-Plateau, mais par un beau clair de lune ils gagnèrent les Grands-Mulets et, à onze heures, la montagne de la Côte, où ils passèrent le reste de la nuit. Le lendemain, descendus au grand chemin, ils se séparèrent. Paccard se rendit à Chamonix et mon père aux Pèlerins.
(Voir aussi de Saussure, Voyaçjes dans les Alpes. — Charles Durier, Le Mont-Blanc, Paris 1877.)