L'AURORE BORÉALE
Quel est ce voile étrange, ou plutôt ce prodige ?
C'est le panorama que l'esprit du vertige Déroule à l'infini de la mer et des cieux.
Sous le souffle effréné d’un vent mystérieux, Dans un écroulement d’ombres et de lumières, Le voile se déchire, et de larges rivières
De perles et d’oniyx roulent dans le ciel bleu,
Et leurs flots, tout hachés de volutes de feu, S’écrasent et, trouant des archipels d’ovale. Déferlent par-dessus une montagne pâle
De nuages pareils à des vaisseaux ancrés
Dans les immensités des golfes éthérés,
Et puis, rejaillissant sur des vapeurs compactes, Inondent l’horizon de roses Cataractes.
Le voile en un clin d'œil se reforme plus beau, Lové comme un serpent, flottant comme un drapeau. Plus rapide cent fois qu’un jet pyrotechnique,
1 fait en pétillant un sabbat fantastique,
Et met en mouvement des milliers de soleils A travers des brouillards transparents el vermeils
Comme cristallisés dans la plaine éthérée.
Quelquefois on dirait une écharpe nacrée Qu'un groupe de houris secoûrait en volant Dans l’incommensurable espace étincelant ; Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles Que Prométhée étend pour saisir les étoiles, Ou pour le tablier sans bornes dans lequel
Les anges vanneraient des roses sur le ciel.
Et la forêt regarde, enivrée, éblouie,
Se dérouler au loin cette scène inouie ;
Et l’orignal, le mufle en avant, tout tremblant, Les quatre pieds cloués sur un mamelon blanc, L’œil grand ouvert, au bord de la savane claire, Fixe depuis longtemps l’auréole polaire Poudroyant de ses feux le céleste plafond,
Et son extase fauve en deux larmes se fond.
LE CARNAVAL
Malgré le vent d'hiver hurlant sur les toitures, Malgré les tourbillons qui dérobent les cieux,
Les citadins, couverts de leurs chaudes fourrures, Courent de toutes parts, follement anxieux ;
Et des squares, des quais, des trottoirs, des voitures, Monte comme un concert de muriures joyeux.
La ville est dans l'attente, et la foule qui passe A l’air tout à la fois rieur et solennel ; La ville est dans l'attente, et le palais de glace,
Édifice inouï comme la tour Eiffel,
Profilant son sommet irisé dans l’espace,
Jette un rayonnement immense sur le ciel.
RS RUES Te
Car c’est demain que va commencer une fête
Qui durera huit jours, sans trêve et sans repos; Et Montréal se hâte, et, narguant la tempête, Met la dernière main aux grands arcs triomphaux Sous qui défileront, fiers et dressant la tête, D’innombrables piétons déroulant des drapeaux.
Enfin l’astre joyeux du carnaval! se lève.
0 surprise! la nuit a fait tomber {2 vent, L'ouragan vient de fuir ainsi qu’un mauvais rêve;
Le soleil boréal, dérobé si souvent, Lance dans l’éther vif des flamboiements de glaive Et plaque les clochers d’un reflet d’or mouvant.
Une procession d’équipages féeriques
Défile tout à coup pour donner le signal Des divertissements bruyants et chimériques Qui commencent avec le rayon matinal.
Alors des coups de feu, des bravos homériques
Acclament les hérauts d'armes du carnaval.
LE CARNAVAL
De tous côtés bientôt résonne la fanfare
Des trompettes mêlant leurs sonores frissons Aux longs hennissements du cheval qui s’effare Et qui piaffe parmi la neige et les glaçons;
Et sur la condora rayonnant comme un phare Se croisent des éclats de rire et des chansons.
De souples raquetteurs, chantant à gorge pleine, Passent deux à deux, fiers comme des fantassins, Portant des justaucorps, des ceintures de laine, Des bonnets phrygiens, de légers mocassins :
En folle ribambelle ils volent vers la plaine, Criblés par les éclairs de beaux yeux assassins.
Sur le flanc des coteaux et des montagnes russes, Couchés sur leurs traîneaux aux lisses d’acier clair, Poussant des cris perçants, de vrais cris de Borusses,
D’impétueux enfants fondent sans fin dans l’air,
Pendant que sur la glace, à l’éclat plein d'astuces, L’àpre patineur glisse et fuit comme l'éclair.
Sur une tobogane, où chacun est à l'aise,
Emportés au galop d’un coursier tout fumant °
Dont le harnais doré brille comme la braise
Et jette sur la neige un vif miroitement,
De charmants tapageurs, chantant la Marseillaise, Dans un blanc tourbillon passent à tout moment.
En gentils capuchons, des essaims de brunettes Papillonnent partout comme de gais lutins :
À travers le bruit clair des grelots, des clochettes, On entend leurs caquets et leurs rires mutins Comme le gazouillis enivrant des fauvettes
Parmi les trémolos des ruisseaux argentins.
Maintenant regardez venir la mascarade.
C’est la confusion des langues qui revit,
Un pandémonium humain qui se ballade, Grimace, chante, geint, court, danse, pleure et rit; C’est tout ce qu’un cerveau peut, serein ou malade,
Concevoir de plus propre à réjouir l’esprit.
LE CARNAVAL
C’est un vaste assemblage où prime l’antithèse, Où le sans-gène trône à côté du haut ton, Où la fureur du loup devant l'agneau s’apaise ;
Là don Juan à la joue est baisé par Caton,
Et des marquis poudrés du temps de Louis seize Bras dessus bras dessous marchent avec Danton.
Montréal est vibrant d'une ineffable joie.
L'étranger est ravi de l’éclat sans pareil Que la ville enivrée en cet instant déploie.
Cependant l'heure fuit, et bientôt le soleil Fermera sa paupière à l’horizon qu’il noie
Dans des flots d’ambre, d’or, de pourpre et de vermeil.
Et le jour a duré ce que dure la bulle
Que l'enfant gonfle et fait osciller sous ses doigts. Déjà sur l’azur vif s’étend le crépuscule,
L'ombre voile déjà les dômes, les beffrois…
Et l’orient s’enflamme, et l’astre noctambule
Met des reflets d’acier sur le givre des toits.
Soudain une rougeur très vive à l'Ouest éclate. Comme un vaste incendie elle embrase les cieux Et baigne chaque toit d’un reflet écarlate.
Aussitôt des milliers de promeneurs fougueux, Encombrant les trottoirs luisant comme l’agate, S’élancent, en criant, vers le point lumineux.
Tous les yeux sont fixés sur le palais de glace.
Un déluge de jets pyrotechniques fond
Sur ses murs et ses tours durs comme unc cuirasse. En un fort de rubis le beau palais se fond,
Et, vomissant des flots d’étoiles dans l’espace,
Au feu des raquetteurs de tous côtés répond.
Une mitraille d’or grêle sur l'édifice;
Une lave d’argent coule de ses lambris.
À-t-0n jamais rêvé pareil feu d'artifice?
Par instants on dirait qu’un essaim de péris, Combattant des lutins au bord d’un précipice, Lance sur eux des tas de perles et d’iris.
LE CARNAVAL
Hourra! les raquetteurs ont pris la forteresse,
Et le dernier éclair des combattants s’éteint
Avec le dernier chant des passants pleins d’ivresse Disparaissant déjà dans le neigeux lointain ;
Et la fête finit par des cris d’allégresse,
Pour renaître aussi belle aux rayons du matin.