SOUS LA STATUE DE CHAMPLAIN
A M. ie sénateur Philippe Landry
Quelques hommes sont nés pour un nouveau Sina. A d’immortels desseins Dieu les prédestina.
Contre leur volonté tout obstacle se brise.
Us marquent leur chemin d’un lumineux sillon,
Et sur leur chef flambloie un lambeau du rayon Qui couronnait jadis la tête de Moïse.
Dans l’ombre des berceaux ces êtres surhumains Sentent toucher leur front par d’invisibles mains, Sentent tomber sur eux comme un baiser d’étoile Qui leur fait entrevoir les choses à venir,
Car le mystérieux et muet avenir
Pour les prédestinés lève un coin de son voile.
Dès leur prime jeunesse ils cueillent des lauriers.
A la fois laboureurs, apôtres et guerriers,
Ces preux sont emportés par une ardeur divine Qui leur fait accomplir les plus féconds travaux.
Ils cherchent constamment des Horizons nouveaux j Le combat les séduit, le danger les fascine.
Disant à leurs foyers un éternel adieu,
Au bout de l’univers ils vont lutter pour Dieu, Et 1 œil de Jéhovah avec amour regarde Ces soldats qui se font de la croix un rempart ; Partout du saint progrès ils portent l’étendard Et de l’humanité composent l’avant-garde.
SOUS LA STATUE DE Cil AM PLAIN
Ils rêvent d’agrandir la terre des aïeux.
Pour les guider, sans fin brille un but radieux.
Ils vont le front toujours tourné vers quelque cime. Ils marchent, et l’erreur devant eux disparaît,
Ils parlent, et l’on voit s’incliner la forêt, S’entr’ouvrir la montagne et frissonner l’abîme.
Ils tiennent des flambeaux que rien ne fait pâlir.
Ils ne soupçonnent pas ce que c’est que fléchir.
En vain la mort les guette et la faim les torture,
Ils combattent sans trêve, enchaînés au devoir ;
Et ces nobles vaillants semblent parfois avoir Le culte du haillon, l’amour de la blessure.
Nul ne peut conquérir de pareils conquérants; Et, comme à l’horizon quelques chênes géants Dominent de leur cime ondoyante et sereine Une futaie ombreuse et pleine de verdeur,
Les vrais héros chrétiens dépassent en splendeur Les arbres les plus fiers de la forêt humaine.
LE VINGT-QUATRE JUIN
C’est un de ces grands jours où les bannières sortent
Victor Hugo
C’est le vingt-quatre juin! c’est l’été qui commence Et verse à flots ses feux à l’étendue immense.
Sous nos cieux tout est joie, harmonie et clarté, Partout brille au soleil la splendeur de l’érable.
C’est le vingt-quatre juin! c’est l’aube incomparable.. C’est la fête du peuple et de la liberté.
LE VINGT-QUATRE JUIN
C’est la fête du peuple et le jour de la gloire.
L’air est plein de parfums et de chants de victoire ; Les échos ont partout de doux tressaillements; Partout flottent au vent les couleurs de la France,
Et le penseur croit voir, enivré d’espérance,
Un nimbe d’or au front de tous nos monuments.
Les villes et les champs rayonnent d’allégresse;
Des souffles d’épopée et d’ineffable ivresse Font battre à l’unisson tous les cœurs canadiens. Mais, malgré la gaîté sans bornes qui le grise,
Le peuple, en déployant sa bannière à la brise,
Par moments se recueille, et dit : — Je me souviens!
Oui, nous nous souvenons, en chômant notre fête,
A l’heure où nos drapeaux flottent sur chaque faîte,
A l’heure où tout sourit sous le soleil d’été,
Nous nous souvenons tous, sur nos plages prospères Des immortels travaux accomplis par nos pères Pour la France chrétienne et pour l’humanité.
Ils avaient, ces héros, la démence sublime Qui fait narguer la foudre et défier Y abîme.
Us rêvaient d’agrandir le royaume des lis,
Et, nés sous le soleil de la vieille Armorique,
Voulaient renouveler sur le sol d’Amérique Les glorieux exploits des soldats de Clovis.
Animés d’un espoir que la valeur inspire,
Ils rêvaient de fonder sur nos bords un empire,
Et, pour sacrer le sol qu’ombrageaient nos grands bois, Pour le sacrer d’un sceau que nul vainqueur n’efface, Ces fiers Bretons, aussi croyants que pleins d’audace, Brûlaient d’y planter l’arbre immortel de la croix.
Le grand soutfle du large en leur large poitrine, Ils se sentaient poussés par une main divine.
Un jour, à la Bretagne ils firent leur adieu,
Et sur des flots que seuls sillonnaient les orages Us vinrent apporter à des rives sauvages Le veibe de la Gaule et le verbe de Dieu.
LE VINGT-QUATRE JUIN
Ce double verbe émut la Fauve solitude ;
El dès lors commença la lutte la plus rude Qu’ait dù subir jamais un peuple à son berceau ; Et, pour la raconter, cà cette heure choisie,
Il me faudrait le luth altier de Crémazie Ou bien la grande voix mâle de Papineau.
Nul obstacle ne peut faire pâlir le zèle De ceux qui vont créer une France nouvelle,
La croix sur la poitrine et l’épée à la main. Aventuriers sur qui l’ombre des Croisés plane,
A travers le grand lac, le grand mont, la savane, Ils veulent à tout prix se frayer un chemin.
Ils luttent hardiment, sans trêve et sans relâche.
Ils veulent jusqu’au bout remplir leur noble tâche, Et rien ne les arrête, et rien ne les abat.
La barbarie en vain veut leur barrer la voie ;
Ils marchent vers le but où le ciel les envoie Avec toute l’ardeur du prêtre et du soldat.
Ils pénètrent, émus, la prière à la bouche,
Des grands bois ténébreux le mystère farouche; Ils versent la lumière aux incivilisés,
Et, peuplant le désert, fondant la métropole, Des pampas du Midi jusqu’aux glaces du pôle Promènent l’étendard aux plis fleurdelisés.
Immortels pionniers de l’immortelle Fi ance, Ils marchent appuyés au bras de l’espérance, Et, les yeux vers le ciel, gardant le souvenir Du grain de sénevé dont parle l’Évangile,
Ils jettent, en passant, dans un sillon fertile Le blé miraculeux d’où, naîtra l’avenir.
Mais pendant que ces preux, âpres à la corvée, Se hâtent d accomplir l’oeuvre qu’ils ont rêvée, Accourus sur leurs pas, les enfants d’Albion — Les éternels rivaux des ancêtres sublimes — Brûlent de leur ravir les richesses opimes (Ju enfantera bientôt le merveilleux sillon.
LE VINGT-QUATRE JUIN
Sur le pays naissant déchaînant leur colère,
Ils tentent d’étouffer le fier aiglon dans faire,
Et, pour en triompher, font mille efforts sans nom. Notre race déploie une ardeur toujours neuve,
Et cent ans les échos éplorés du grand fleuve Redirent les clameurs farouches du canon.
Cent ans le sang rougit coteaux, vallons et plaines, Cent ans on vit, au bord de nos ondes sereines,
Le noble acharnement de l’aigle et du lion,
Et Monongahéla, Carillon, Sainte-Foye,
Sont des noms dont l’éclat superbement flamboie À la voûte d’azur de notre Panthéon.
Mais le nombre devait écraser la vaillance,
Et nos remparts croulants subirent l’insolence Des drapeaux arborés par la main des vainqueurs. Lévis avait en vain montré tous les courages,
Et le vieux drapeau blanc disparut de nos plages, Emportant dans ses plis des lambeaux de nos cœurs.
La jeune nation, victime expiatoire
Des hontes dont un roi devait souiller l’Histoire,
Amèrement pleura les lis d’or envolés;
Mais il vint une époque où la sainte espérance, Chassée un jour des bords de la Nouvelle-France, Revint bercer nos preux à demi consolés.
La lutte cependant n’était pas terminée;
Elle reprit bientôt, fanatique, acharnée. L’échafaud se dressa sur un sol frémissant,
Et, pour te conquérir, ô liberté si chère!
Nos pères, révoltés qu’aurait chantés Homère, Répandirent encor le plus pur de leur sang.
Ce sang noble et fécond fit germer nos franchises, Et, grâce à nos martyrs, le doux souffle des brises Aujourd’hui fait flotter au front de chaque tour, Dans un vaste concert de clameurs triomphales Les drapeaux glorieux de deux races rivales Jurant de se garder un éternel amour.
LE VINGT-QUATRE JUIN
Désormais la concorde unit, comme des frères
Ceux qui, pleins de rancœur, se combattaient naguères.
Ils sont liés d’un nœud infrangible et loyal,
Et tous les Canadiens, en ce jour mémorable,
Ont le même respect pour la feuille d’érable,
Aiment d’un même cœur le vieux terroir natal.
Et nous rivalisons dans l’arène choisie Où brille la science avec la poésie.
Nous sommes des égaux, nul ne peut le nier,
Et, si nos alliés exaltent leurs grands hommes,
Nous nommons, pour montrer quelle race nous sommes Cartier. Laval, Dollard, Montcalm, Lévis, Chénier...
Nos pères par la croix, la charrue et l’épée,
Ont été sur nos bords des héros d’épopée.
Les reflets de leur œuvre éblouissent notre œil,
Et, lorsque nous songeons à la trace féconde Que la France a laissée aux bords du nouveau monde, Nous tressaillons d’émoi, nous tressaillons d’orgueil.
Nous tressaillons d’orgueil en lisant notre histoire.
Notre histoire! Jamais le Temple de Mémoire Dans ses fastes n’a vu briller plus fiers succès;
Jamais n’ont retenti sous sa voûte sonore
Noms plus grands et plus beaux que les noms dont s’honore,
Avec tant de fierté, le Canada français.
Comme des diamants divins ces noms rayonnent; Dans le ciel étoilé de la gloire ils foisonnent,
Et, sans craindre jamais l’éclipse ou le déclin,
La constellation grandit, grandit encore,
Mêlant son flamboîment à cette double aurore :
Les jours de Maisonneuve et les jours de Champlain.
A M. LE SÉNATEUR PASCAL POIRIER
a l’occasion de sa nomination comme chevalier DE LA LÉGION D’HONNEUR
L’Histoire n’a jamais, les yeux rougis de pleurs, Narré plus durs revers et plus longues douleurs, Enfantés par la guerre et par la perfidie,
Que ceux qui tant de fois courbèrent les héros Dont tu nous as si bien rappelé les sanglots,
O noble descendant de la noble Acadie!
L’Histoire n’a jamais sur des feuillets d airain Gravé de son austère et fidèle burin Noms plus beaux de soldats, de marins et de prêtr Que les noms que chérit ton pays renaissant,
N’a jamais exalté fait plus éblouissant Que la lutte des preux qui furent tes ancêtres.
Tes ancêtres! — Normands aussi croyants qu’altiers, Us s’étaient arrachés, un jour, à leurs foyers,
Us avaient, en suivant l’astre de l’espérance,
Franchi l’immensité de mers encor sans nom.
Qui du seul ouragan connaissaient le sillon,
Pour tenter de fonder une nouvelle France.
ils avaient découvert des bords délicieux,
Qui semblaient refléter ie sourire des cieux,
De vrais édens créés exprès pour la légende,
Où les eaux et les champs leur versaient des trésors, Où la mer, les berçant toujours de ses accords,
Leur rappelait les flots de la côte normande.
Us a\ aient accompli de bien rudes travaux. Contre la barbarie et contre des rivaux Qui voulaient leur ravir le pays de leurs rêves IL avaient combattu durant plus de cent ans, Éblouissant 1 Anglais des rayons éclatants Que la seule valeur met au tranchant des glaives.
A M. LE SÉNATEUR PASCAL POIRIER
Ils avaient le mépris sublime de la mort.
Tour à tour défendus et trahis par le sort,
Tour à tour dans la joie et la désespérance,
Ces lutteurs bien souvent changèrent de drapeaux; Mais toujours dans le fond de leurs cœurs de héros Ils surent conserver l’étendard de la France.
Ils restèrent français, en dépit des traités.
Quoique vaincus, ces preux, que nul n’avait domptés, Furent longtemps les rois des séduisants rivages Dont s’étaient emparés d’avides conquérants.
Par leur langue et leur foi repoussant les tyrans,
Ils vivaient isolés, mais libres de servages.
Ils vivaient isolés et fuyaient les sommets.
Ayant perdu la France, envolée à jamais,
Ces nobles orphelins, dans leur douleur amère, Tenaient leurs fronts courbés sur le sol florissant Qu’elle avait fécondé du plus pur de son sang, Dans la glèbe adoraient une nouvelle mère.
Ils l’aimaient d’un amour qui ne se lasse pas.
Mais cette mère aussi leur fut ravie, hélas!
Car les vainqueurs, craignant de les voir rester maîtres Des bords que leur cédait Versailles oublieux,
Tentèrent de briser les infrangibles nœuds Qui les liaient au sol où dormaient leurs ancêtres.
Ils voulurent chasser ce peuple nouveau-né Du terroir qu’il avait le premier sillonné,
Et, pour réaliser sûrement un tel songe,
Pour consommer sans bruit pareille iniquité, Devant laquelle Hérode eût peut-être hésité, Ils firent concourir la fraude et le mensonge.
Et puis furtivement de noirs spoliateurs Sous les toits endormis de ces anciens lutteurs Se glissèrent, la nuit, à la faveur de l’ombre,
Et surent y ravir, dans un assaut subit,
Les vieux mousquets français dont ils avaient subi Le feu si meurtrier dans des combats sans nombre.
A M. LE SENATEUR PASCAL POIRIER
Une fois désarmés, les pauvres paysans Restaient à la merci d’implacables tyrans Tourmentés du désir de les charger d’entraves, Et bientôt, au mépris de traités solennels,
Sous les parvis sacrés, en face des autels,
On faisait prisonnier tout un peuple de braves.
On jeta tout un peuple au fond de noirs vaisseaux. Dans ces cercueils géants balancés par les eaux En hâte on entassa, sans honte et sans mystère, Hommes, femmes, enfants et vieillards, — séparant De l’épouse aux abois l’époux morne et pleurant,
Le frère de la sœur, la fille de la mère.
On promena la torche à travers les hameaux,
On dévasta les blés, on sema tous les maux,
Et Néron dans sa tombe acclama la victoire D’orgueilleux conquérants sur d’humbles laboureurs. Au nom de la justice, on commit des horreurs Qui devront à jamais faire rougir l’Histoire.
Jamais bannissement ne sera plus cruel,
Et les cris éperdus des enfants de Rachel, Écrasés sous le poids des colères divines, Auraient seuls pu couvrir, à ce fatal moment, La lamentation qui vers le firmament Monta de Port-Royal et du Rassin-des-Mines.
Et quand les noirs pontons, encombrés de bannis, S’éloignèrent, un soir, des rivages bénis Qu’avaient voulu peupler les enfants de la France, Les guérets désertés, les prés, les flots mouvants, Les coteaux, les vallons, les arbres et les vents Semblèrent entonner un requiem immense.
Le sort devait avec le même acharnement Poursuivre les captifs sur le gouffre écumant : L’horrible fièvre à fond de cale les décime,
Et la flotte sinistre aux grands flots palpitants Laisse un sillage fait de cadavres flottants Que les vents éplorés dispersent sur l’abîme.
A M. LE SENATEUR PASCAL POIRIER
La persécution, les traquant jour et nuit,
Jusque sous le soleil de l’étranger les suit,
Et cherche à leur ravir leur auguste croyance ; Le fanatisme en fait en tous lieux des martyrs, Et les sombres cachots entendent les soupirs De proscrits accusés d’aimer toujours la France.
Ceux qui n’ont pas sur eux l’ombre de la prison, Errent, mornes, les yeux rivés sur l’horizon, Amaigris par la faim qui souvent les tourmente, Veufs d’un dernier espoir pour toujours envolé, Torturés par l’ennui poursuivant l’exilé,
A qui tout parle, hélas ! de la patrie absente.
L’univers tout entier a déploré l’exil De ces preux que toujours fascina le péril,
Qui surent triompher des plus fières cohortes,
Qui, vaincus par le bras du sort capricieux,
Furent disséminés aux quatre vents des cieux,
Comme au souffle du nord l’essaim des feuilles morte
Leur long martyre à tous fit verser bien des pleurs; L’Histoire au pilori cloua leurs oppresseurs;
De nobles étrangers sur la lyre divine Chantèrent leurs vertus et dirent leurs tourments,
Et bien des cœurs meurtris et bien des cœurs aimants Se souviendront toujours du nom d’Évangéline.
Onze ans dura l’exil de ces héros trahis,
Et des milliers sont morts sans revoir leur pays : Aux lieux les plus lointains on retrouve leurs tombes Des groupes, échappés aux noirs pontons fiévreux. Ont vécu, dans la nuit de grands bois ténébreux, Comme les vieux Piomains au fond des catacombes.
Onze ans dura 1 exil des malheureux bannis. Ainsi que des oiseaux qu’en renversant leurs nids Emporte quelquefois l’aile de la rafale,
Ils ont longtemps erré sous des cieux inconnus, Puis, 1 amenés par Dieu, sont, un jour, revenus Au vieux terroir béni de la rivé natale.
A M. LÊ SÉNATEUR PASCAL POIRIER
Ils sont revenus vivre au bord des flots amers, Dont ils aiment toujours les sauvages concerts. Comme jadis la foi dans leur âme est robuste. Comme jadis ils ont le culte des tombeaux,
De l’honneur et du droit ils suivent les flambeaux, Et sont les défenseurs de toute cause juste.
La grande paix du ciel tombe à présent sur eux;
Ils se sentent aimés et bénis des aïeux,
Et dans les prés féconds, sous les bois, sur les fleuves, Travaillent sans remords, sans orgueil, sans rancœur, La résignation des humbles dans le cœur,
Bronzés par le soleil, grandis par les épreuves.
A leurs yeux éblouis rayonne Chanaan.
Plus de proscription! plus de lâche tyran !
Sous l’astre radieux des jours nouveaux tout change; Partout l’amour succède aux noirs ressentiments; Partout où la terreur poussait ses hurlements La liberté bénie ouvre ses ailes d’ange.
Et comme une forêt, détruite par le feu,
De ses cendres renaît sous le soleil de Dieu,
Le peuple acadien revit sur des ruines,
L’arbre national, qui subit tous les maux,
Dresse vers le ciel bleu de vigoureux rameaux Et plonge dans le sol de profondes racines.
Les fils des vieux proscrits au souffle du progrès,
Qui fait frémir les flots, les champs et les forêts, Déroulent leurs drapeaux, narguant toutes contraintes, Pleins de 1 amour du Christ et du respect des morts... Et la France charmée applaudit aux efforts Qu’ils font pour conserver ses traditions saintes.
Et par-dessus les mers, qui connaissent sa voix,
Elle tend des lauriers, des palmes et des croix A ces fiers héritiers de sa sève féconde,
A ceux qui, comme toi, noble et savant conteur, Incarnant son esprit et son verbe enchanteur,
La font toujours chérir aux bords du nouveau monde.
AUX CANADIENS DES ÉTATS-UNIS
Comme le vent du nord emporte les oiseaux Par delà les grands monts, les forêts et les eaux, Bien souvent, dans le siècle en délire où nous sommes, Un souffle irrésistible entraîne au loin les hommes, Jetant sur tous les bords leurs groupes dispersés.
Ce souffle impétueux, frères, vous a poussés Hors des champs arrosés par le sang de vos pères; Et vous avez foulé des plages plus prospères,
Vous y gagnez en paix, pour un repas frugal,
Le pain qui vous manquait sur le vieux sol natal;
Et, tendant à des vents favorables vos voiles,
Sous le fier étendard aux plis semés d’étoiles,
Qu’il vous faut désormais respecter et servir,
Vous entrevoyez tous le port de l’avenir,
Vous sentez, enivrés du vin des espérances,
Vos cœurs, restés français, battre pour les deux Frances, Pour la Gaule chrétienne et pour le Canada.
Vous aimez le pays où le ciel vous guida,
Mais vous n’oubliez pas les rives du grand fleuve,
Où vous avez pourtant subi plus d’une épreuve;
Et, comme les oiseaux — chassés par les frimas Vers des bosquets ombreux qui ne se fanent pas — Gardent sous d’autres cieux leur suave ramage,
Savent se rappeler l’arbre, au mouvant ombrage,
Qui berça le doux nid abritant leurs amours,
Frères, dans votre exil, vous conservez toujours,
En dépit de railleurs, de jaloux et de traîtres,
L’idiome si vieux que parlaient vos ancêtres,
Et dont ils ont laisse tant d’échos enchanteurs;
Vous conservez toujours sur l’autel de vos cœurs,
AUX CANADIENS DES ÉTATS-UNIS
Qui vibrent pour le grand, pour le pur et le juste,
Votre robuste foi, votre croyance auguste.
Oui, vous chérissez tous le rivage lointain D'où voulut vous bannir l’insondable destin,
Et, des chers souvenirs d’antan l’âme bercée,
Souvent vous contemplez des yeux de la pensée,
Dans un rayonnement féerique et triomphant,
Le vieux foyer témoin de vos ébats d’enfant,
Le sentier qu’en courant, pris d’une gaîté folle,
Vous suiviez, tous les jours, au sortir de l’école,
Le bosquet verdoyant, plein de confuses voix,
Où vous avez aimé pour la première fois,
Et la tant vieille église, aux murs voilés de lierre,
Où vous alliez prier auprès de votre mère,
Dont les yeux, ô douleur! pour toujours se sont clos. Devant vous apparaît parfois le sombre enclos Qui vous vit bien souvent penchés sur une tombe,
Et, quand vient le printemps, le vent du soir qui tombe Semble vous apporter par moments les parfums Des fleurs dont vous orniez le tertre des défunts Qu’a gardés dans son sein le sol de la patrie.
Oui, vous aimez toujours avec idolâtrie Le vieux terroir fécond où dorment vos aïeux.
De votre sang français vous êtes orgueilleux,
Vous êtes orgueilleux de la tâche héroïque Que vous voit accomplir la grande République,
Et vous vous montrez tous les dignes rejetons Des courageux Normands et des hardis Bretons Qui surent, hache au poing et mousquet à l’épaule, Créer au nouveau monde une nouvelle Gaule.
Le front dans les rayons de l’astre du progrès, Qui fait étinceler cités, hameaux, guérets, Donnant à l’étranger les plus nobles exemples, Partout vous élevez à Jéhovah des temples ; Vous fondez, attentifs à la voix du devoir,
Des foyers où l’enfance à Ilots boit le savoir, Vous étendez sans fin une chaîne typique,
Qui tôt ou tard devra, ceinturant l’Amérique, Y joindre d’un lien marqué de votre sceau Tous les groupes latins en un vaste faisceau.
AUX CANADIENS DES ETATS-UNIS
Et celle qui laissa sur le monde une trace Que ne saura jamais effacer nulle race,
Celle dont vous gardez toujours le souvenir,
Celle que vous avez appris tous à bénir Dans ses féconds travaux de soldat et d’apôtre,
La France, dont la langue immortelle est la vôtre, La France, que parfois vous nommez à genoux, Dans le lointain vous dit : — Je suis fière de vous!
FRANCE
A M. A. KLEGZKOWSKJ