‹ Les aspirations, poésies canadiennesChapitre 26 sur 82 · N AVI S PATRIE · texte numérisé non relu

N AVI S PATRIE

Se moquant de l’entrave, il court à pleines voiles; De l’erreur en passant il déchire les voiles,

Et sa vaste envergure effare les vautours.

Il est prodigieux sur l’onde débordée,

Et dès qu’il a lâché sa première bordée,

On voit fuir les tyrans et chanceler les tours.

Comme le soc luisant dans la glèbe féconde, Il ouvre des sillons que la lumière inonde,

Et sur des bords dont l’œil des constellations Devinait seul, hier, la grandeur souveraine, Dispensateur semant partout la vie humaine, Fait croître des épis qui sont des nations.

Hardi dans le danger et ferme dans l’épreuve,

Le premier, ce vaisseau remonta notre fleuve,

Et quand, après cent ans d’exploits toujours vainqueurs, Il lui fallut, devant nos remparts en ruine,

Amener pavillon, vaincu p.ai la famine,

Un long cri douloureux partit de tous les cœurs.

Le noble bâtiment déserta notre plage,

Laissant ici la fleur de son fier équipage,

Laissant un souvenir immortel sur nos flots.

Il disparut ainsi que tout astre qui sombre,

Et, comme il décroissait, au loin, dans la pénombre, Le rivage attristé s’emplit d’amers sanglots.

Il s’enfuit, désarmé, vers cfes bords plus prospères, Emportant l’étendard dont tant de fois nos pères Avaient teint de leur sang les augustes lambeaux. Versailles resta sourd aux voix désespérées Que lui portaient alors nos brises éplorées...

Et Voltaire avait eu raison de nos héros.

Ces héros, en perdant le drapeau de la France, Restèrent sans appui comme sans espérance; Mais, dans leur abandon, pouvant encor bénir La main qui leur avait tendu l’éponge amère, Ils gardèrent toujours le culte de leur mère, Glorieux de son nom et de son souvenir.

IX AVI s PATRIÆ

Comme les survivants d’un immense naufrage, Sur lesquels l’ouragan déchaîne encor sa rage,

Ils luttèrent, battus par le flot du destin,

Et, sentant, à la longue, un peu d’espoir renaître, Parfois ces délaissés croyaient voir reparaître Les voiles de la France à l’horizon lointain.

Hélas! durant cent ans notre plage conquise Attendit vainement qu’au souffle de sa brise La France déployât son étendard altier.

Nous avons bien gémi de son indifférence;

Mais, malgré les longs jours de deuil et de souffrance, Notre cœur, toujours fier, lui resta tout entier.

Et quand, un jour, le noble et glorieux navire, Comme un astre éclipsé qu’on voit tout à coup luire, Vint mirer sa splendeur au lumineux cristal Du grand fleuve autrefois témoin de sa défaite,

Pour nos bords étonnés ce fut un jour de fête D’un éclat souverain et d’un charme idéal.

O souvenir béni! sur un fier promontoire Retentissaient alors de longs chants de victoire, De doux sanglots mêlés à des cris triomphants ; Une mère, d’amour et de joie éperdue,

Et que depuis longtemps ses fils croyaient perdue, Avait enfin tendu les bras à ses enfants.

Et Québec célébrait la France revenue.

Dans nos murs éclatait une ivresse inconnue, Provoquant quelquefois de sublimes excès;

Et de très loin, à pied, par des routes ardues, Des vieillards haletants et des femmes rendues Accouraient saluer l’étendard des Français.

Dans un même transport d’amour et d’allégresse, Les champs, les bourgs, la ville avec sa forteresse, Pour fêter, ce jour-là, l’héroïsme et l’honneur, Faisaient tonner l’airain, parler la poésie,

Et sur son luth divin le divin Crémazie Chantait « le plus aimé de nos jours de bonheur ».

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