ÉCLAIRANT LE MONDE
A Bartholdi
Le bronze colossal domine l’Océan,
Où New-York, plein d’orgueil, mire son front géant. Où la vaste cité, nouvelle Babylone,
Projette î’aveuglant éclat qui la couronne.
Il nargue les assauts formidables des vents
Et se rit des crachats que les grands flots mouvants
Lui lancent dans leurs jours de délire et de rage.
Le colosse n’a pas un frisson sous l’orage,
Et la foudre s’émousse en frappant cet airain Où l’art français a mis son cachet souverain.
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Autour de la statue altière et solennelle,
Qui regarde la mer comme une sentinelle Et sert durant la nuit de phare aux nautoniers,
Des vaisseaux de haut bord balancent leuis hunieis, De rudes matelots, de hardis capitaines,
Des voyageurs partant pour des terres lointaines, Des étrangers venus de tous les horizons,
De lourds fardiers portant de riches cargaisons,
Se croisent tout le jour, reflétés par une onde Où le vent fait flotter tous les drapeaux du monde.
Dans l’immobilité superbe de l’airain,
La statue, au regard toujours calme et serein, Semble prêter l’oreille à la clameur immense Qui s’élève sans fin de la ville en démence,
Semble écouter le chant dolent des matelots Sur les vaisseaux voisins balancés par les Ilots,
Et, bien que nul jamais n’ait vu frémir sa bouche, Qui garde une roideur froide autant que farouche, Elle parle, elle parle avec solennité,
Et voici ce qu’un soir elle m’a raconté :
Depuis quinze cents ans le Christ sur le Calvaire Avait donné son sang pour racheter la terre,
Et du globe pourtant une seule moitié Savait le nom si doux du Dieu crucifié.
Quinze siècles durant sa parole féconde Avait incessamment vibré pour l’ancien monde,
Si souvent submergé par des fleuves de san^
Et son écho suave allait s’affaiblissant A ti aveis les brouillards du sophisme et du doute. Bien des peuples semblaient avoir perdu leur route, Qu éclairaient les seuls feux sinistres des bûchers. Les cœurs partout prenaient l’âpreté des rochers,
Et le siècle était prêt, entre mille ruines,
A îecevoir le grain funeste des doctrines Dont la Réforme allait ensemencer les cœurs;
Et l’Europe, où grondaient tant de sourdes rancœurs, Où sui vivait toujours l’antique servitude,
Se mourait de débauche et de décrépitude.
Lasse, désespérée et jamais en repos,
Sans guides, sans compas, sans jalons, sans drapeaux, N’osant plus élever ses yeux vers quelque cime,
La caiavane humaine allait vers un abîme
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Où les fils de Japhet avaient déjà sombré, Quand un jour un marin, un Génois inspiré, L’arrêta tout à coup d’un geste prophétique.
Colomb du doigt venait de montrer l’Amérique, Venait de s’écrier, debout au bord des flots Qui reflétaient les toits modestes de Palos :
— Je veux trouver un sol libre de tout servage,
Je veux aller planter la croix sur un rivage Où, dans l’indépendance et dans la liberté, Rajeunira bientôt la vieille humanité. —
Rêve prodigieux! Sublime découverte!
Chanaan reparut, Golconde fut rouverte,
Et nul bord enchanté sous l’œil de l’Éternel Ne brilla d’un éclat plus frais, plus solennel, Qu’aux regards de Colomb le nouvel hémisphère. L’Éden fut reconquis dans sa splendeur première. Oui, l’Amérique aux yeux du héros étonné Avait la majesté du monde nouveau-né.
Tout était vierge encor sur ses plages fécondes,
Les sables, les rochers, les forêts et les ondes;
Ses grands fleuves roulaient des trésors dans leurs eaux; Ses bois étaient peuplés de merveilleux oiseaux;
Des nuages d’encens enveloppaient ses mornes;
Les lacs qui sommeillaient dans ses déserts sans bornes Semblaient dans leur grandeur et leur rayonnement D’énormes pans d’azur tombés du firmament Dans la sérénité de plaines idéales;
Et dans son ciel si pur les aubes boréales,
Mouvants soleils d’hiver agités en tous sens,
Changeaient souvent ses nuits en jours resplendissants.
Attirés par l’éclat de l’œuvre si féconde Qui venait de doubler l’envergure du monde, Emus de ce succès immense et sans égal,
Les fils de I’Ibérie et ceux du Portugal,
Les enfants de la France et ceux de l’Angleterre Vinrent se partager presque aussitôt la terre Que sous le calme azur du ciel occidental Avait su révéler l’immortel Amiral.
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Rêvant de vivre en paix dans le vaste domaine Dont un marin avait doté la race humaine,
Des opprimés, des serfs, de fiers aventuriers,
De rudes laboureurs, de mâles ouvriers,
Accoururent en foule y déployer leur tente.
Hélas! ces bords allaient décevoir leur attente,
Et, pour fouiller le sol du nouveau continent,
Pour semer dans la nuit l’avenir rayonnant,
Pour faire du désert une douce patrie,
Ils eurent à lutter contre la barbarie;
Et nul ne fut plus grand que ces obscurs héros,
Qui, sans pain, sans souliers, sans trêve et sans repos, Refoulaient les Indiens dans leurs affreux repaires. Ils surent triompher, et des jours plus prospères Brillèrent sur leurs prés fécondés de leur sang.
Mais le fauve Sioux, l’Iroquois rugissant,
Le féroce Algonquin, sous leur rude enveloppe, N’étaient pas plus cruels que les rois de l’Europe;
Et tous les malheureux, tous les pauvres vassaux, Qu’on avait vus jadis, sur de frêles vaisseaux, Franchir l’immensité de l’Océan qui gronde,
Pour venir demander aux bords du nouveau monde
Ce que leur refusait la terre des aïeux>
Durent courber le front sous des jougs odieux.
Us portèrent longtemps les fers du despotisme, Renfermés dans un sombre et farouche mutisme. Mais, un jour, fatigués de subir les impôts,
Las d’être aiguillonnés comme de vils troupeaux, Ces âpres travailleurs, si patients naguère,
Osèrent défier la puissante Angleterre;
Et, nouveau Spartacus dans un monde nouveau, Washington arbora l’audacieux drapeau De la rébellion et de l’indépendance.
La lutte fut terrible, et souvent l’espérance Parut abandonner ces hommes si hardis,
Qui combattaient toujours sans aide, un contre dix, Et n’avaient pour rempart que leur seule vaillance. Ils allaient succomber peut-être, quand la France, Qui tant de fois avait abattu les tyrans,
Qui tant de fois courut au secours des souffrants,
Et qu’on ne vit jamais ployer sous la défaite, Envoya vers ces preux l’immortel La Fayette.
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Ils vainquirent enfin, ces sublimes soldats,
Et de leur dévoûment, de leurs rudes combats,
Du bruit de leurs canons, de l’éclair de leurs armes, De leurs sanglots amers, de leurs cris, de leurs larmes, D’un passé douloureux à jamais envolé,
Sortit le radieux étendard étoilé
Qui devait éblouir les yeux de l’Amérique,
Sortit l’impétueuse et grande République.
Mais, hélas! les vainqueurs, les fils de l’Union,
Qui venaient de briser les chaînes d’Albion,
Les hommes qui criaient : — Gloire à qui s’émancipe ! Méconnurent un jour la grandeur du principe Pour lequel ils avaient si vaillamment lutté Au nom de la justice et de la liberté.
Dans les enivrements sans fin d’une victoire Dont le sublime éclat éblouissait l’Histoire Et laissa sur ces bords des reflets immortels,
Ils étaient devenus arrogants et cruels.
Fermaient l’oreille aux cris navrants de la souffrance, Oubliaient qu’ils devaient leur triomphe à la b rance,
Devant le dieu Dollar allaient s’agenouiller ;
Et des jougs écrasants qu’ils avaient su broyer Ap rès tant de combats, de revers lamentables,
Ils forgèrent des fers nouveaux pour leurs semblables;
Et quatre millions d’êtres humains, hélas!
En vain vers leurs bourreaux tendaient toujours leurs bras, En vain les suppliaient de rompre leurs entraves.
Et je pleure en songeant à ce peuple d’esclaves;
Je pleure, car j’entends encore, au bord des flots,
Les lamentations, les déchirants sanglots Des femmes, des enfants, des vieillards aux fronts chauves, Frissonnant sous le fouet comme des bêtes fauves; J’entends ces mots, jadis si souvent répétés :
— Mais qu’avons-nous donc fait pour être ainsi traités? Nous avons comme vous, les blancs, un cœur qui vibre. Pourquoi sous le drapeau que la guerre fit libre N’avons-nous pas aussi notre place? Pourquoi Liguez-vous contre nous la misère et l’effroi?
Pourquoi déchaînez-vous contre nous vos colères?
Est-ce que devant Dieu nous ne sommes pas frères? Pourquoi les jours sans pain et les nuits sans sommeil ? Est-ce bien notre faute à nous si le soleil
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
D’Afrique nous fit noirs? Est-ce bien notre faute,
Si, créés par le ciel pour marcher côte à côte,
Vous êtes couronnés d’honneurs et nous d’affronts? Nous aimons comme vous, comme vous nous souffrons, Nous prions, nous berçons nos âmes d’espérance,
Nous savourons les bruits de la nature immense,
Les chansons de l’oiseau, les parfums de la fleur. Comme vous, nous croyons en un monde meilleur,
Où nos corps transformés seront des lis peut-être.
Oui, nous sommes égaux sous les yeux du grand maître Oui fit de rien le ciel, la terre et les enfers,
Et Dieu vous sourirait si vous brisiez nos fers,
Si vous faisiez cesser nos douleurs et nos craintes. —
Les claquements du fouet répondaient à ces plaintes. Les bourreaux restaient froids devant ce désespoir,
Et le sang qui coulait des blessures du noir
Vers le grand ciel clément criait toujours vengeance.
L’esclavage trônait dans son omnipotence,
Et rien ne désarmait sa lâche cruauté.
Pour racheter encor la pauvre humanité
Qui râlait sous le joug, il fallait à la terre Un nouveau rédempteur sur un nouveau calvaire Et John Brown expira sur l’infamant gibet.
Sa mort ne suffit pas. Pour laver le forfait Dont un peuple au berceau s’était rendu coupable, Des milliers de soldats au courage indomptable, Rangés sous des drapeaux glorieux dont les plis Gardaient le saint rayon des saints devoirs remplis, Rougirent de leur sang la terre américaine,
Et ce n’est qu’au moment où la dernière chaîne Du dernier des captifs se brisa pour jamais Que brilla sur ces bords l’arc-en-ciel de la paix.
Depuis trente-six ans cet arc-en-ciel rayonne
Sur les champs qu’on laboure et les eaux qu’on sillonne,
Et le Nord et le Sud dans le même chemin
Marchent tout radieux et la main dans la main.
L astre des droits égaux chasse toutes les brumes.
Les éclats des marteaux sonnant sur les enclumes,
Des fabriques les bruits sourds ou retentissants,
Ont remplacé les cris des canons rugissants.
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Plus de jougs! plus de l'ers! plus d’affreuses contraintes! Les haines d’autrefois se sont toutes éteintes ;
Tous les spectres d’antan se sont évanouis;
Partout le saint progrès aux regards éblouis Fait resplendir les feux de ses flambeaux sublimes;
Partout l’âpre industrie asservit les abîmes;
Et Franklin et Fulton. prenant de la sueur Au front des parias, l’ont changée en vapeur,
En ont fait un géant, dont les mains, toujours pleines,
Sur les Ilots, dans les champs, sur les monts, dans les piain Dans les hameaux étroits, dans les cités sans fin,
Laissent constamment choir du travail et du pain.
Mille forces sans nom devaient être domptées.
Morse, Edison, ont su, modernes Prométhées,
Ravir le feu du ciel, se saisir de l’éclair,
Le lancer dans le gouffre écumant de la mer Ou vers le calme azur des voûtes infinies;
Et, grâce à ces voyants, grâce à ces fiers génies,
Par un seul fil tendu sous le grand flot tonnant Le continent nouveau parle au vieux continent.
Et, pour créer la nuit, qui fait naître le songe,
Derrière l’horizon en vain le soleil plonge,
Vainement l’ombre étend ses ailes de vautour,
Les arcs incandescents éternisent le jour.
Sous leurs reflets tout change et tout se transfigure; Et l’aigle américain, à la vaste envergure,
Enflant de plus en plus au vent des cieux son vol, Regardant rayonner sous lui New-York, Saint-Paul, Chicago, Buffalo, Boston, Philadelphie,
Environné d’éclairs que son regard défie,
Dans l’azur, dans le calme et la sérénité,
Tressaille de plaisir et râle de fierté.
Jamais peuple naissant n’eut pareille genèse. Jamais peuple, sorti de l’ardente fournaise Des combats, ne montra plus de virilité,
Plus d’élan, plus d’audace et de ténacité,
Sous ses pas ne laissa plus merveilleuse empreinte. Et c’est la Liberté, c’est la Liberté sainte Qui permit, de sa flamme éclairant les cerveaux, D’accomplir ces hardis et si féconds travaux.
Je symbolise ici la sublime déesse.
Au-dessus de ma tête inflexible je dresse
LA LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE
Un flambeau radieux dorant le pli des flots;
Je montre dans la nuit le port aux matelots;
Je commence à briller lorsque le jour vacille; J’illumine la mer et j’éclaire la ville;
Vers Dieu je lève un bras que lui seul peut fléchir. La foudre a beau tonner, la vague a beau rugir,
Le vent a beau lâcher sur moi toute sa haine,
Je reste la géante impassible et sereine,.
Je reste pour redire à la postérité Ce que peut le travail avec la Liberté,
Pour rappeler toujours le grand et noble rôle Que partout ont rempli les enfants de la Gaule.
Et tant que l’Océan, miroir universel,
Réfléchira, le soir, les diamants du ciel,
Je verserai mes feux éclatants sur sa lame.
Je suis la Liberté, je suis ange et suis femme:
Je suis Jeanne, je suis Cornélie et Judith.
J’attire l’alcyon, j’éloigne le bandit...
Et puis je suis le don royal et magnifique Que fit la vieille France à la jeune Amérique
A M. René Bazin, de V Académie française
Issu de ces Bretons, altiers comme le chêne, Qu’enivraient les clameurs du vent qui se déchaîne A travers les embruns des grands flots aboyants,
De ces marins, aussi courageux que croyants,
Qui sur chaque océan déferlaient leurs voilures, Cartier grandit avec la soif des aventures,
Et coula sa jeunesse au bord du gouffre amer, Hanté par des projets vastes comme la mer.
TERRE
Le fier rêveur toujours cherchait la solitude. Souvent on le voyait dans la même attitude, Admirant les effets du mirage sur l’eau Qui dans ses plis mouvants reflétait Saint-Malo, Écoutant ce que dit la rumeur des mélèzes Cramponnés au penchant des farouches falaises, Regardant s’engouffrer, comme un navire d’or,
Le disque du soleil dans l’onde qui s’endort, Contemplant, aux lueurs pensives des étoiles,
Les barques dont la brise enflait au loin les toiles, Qui lui semblaient des vols de cygnes gracieux Égarés quelque part dans l’outremer des cieux.
Pendant qu’il errait seul sur le sable des grèves, L’esprit ouvert au souffle ensorceleur des rêves Et le regard perdu sur le flot rayonnant, D’attirantes rumeurs affluaient du ponant.
Et, le soir, on causait par toute la Bretagne De pays enchantés qu’un pilote d’Espagne Venait de découvrir derrière l’Océan;
On faisait le tableau d’un empire géant
iï
Que Cortez se taillait au cœur d’un autre monde; Pizarre avait trouvé la nouvelle Golconde,
Et pour son souverain le fier conquistador Chargeait ses galions avec des lingots d’or;
Des marins côtoyaient d’incomparables berges,
Au passage éveillant l’écho de forêts vierges Grouillantes de castors, de buffles et d’élans,
Où, libres comme l’air, des peuples indolents,
Des peuples que la nuit de l’erreur enveloppe Foulaient un sol dix fois plus vaste que l’Europe. Chaque jour apportait quelques récits nouveaux Sur ces bords rayonnants d’éternels renouveaux;
Et les douces rumeurs qui couraient dans les brises Eveillaient chez Cartier de nobles convoitises;
Et cet homme, amoureux du large flot grondant, Tenant son œil pensif fixé sur l’Occident,
Brûlait de s’éloigner de la vieille Armorique,
Afin d’aller porter à la vierge Amérique Resplendissant au fond de sa pensée en feu Le drapeau de la France et l’étendard de Dieu.
TERRE
Or on était alors en pleine Renaissance,
Et le roi chevalier, abdiquant l’espérance D’éclipser Charles-Quint vainqueur de toutes parts, L’aveuglait du rayon des lettres et des arts,
Et peintres inspirés, savants et philosophes,
Ciseleurs de carrare et ciseleurs de strophes,
Stimulés par son or versé partout à Ilots, Émerveillaient l’Europe et faisaient au héros Oublier qu’il était le vaincu de Pavie.
Mais, comme les splendeurs de l’art charmaient sa vie, Un jour, François premier apprend que son rival S’empare des trésors du monde occidental Et rêve d’y fonder une seconde Espagne.
Alors, tremblant d’émoi, le nouveau Charlemagne,
Qui convoite une part du continent nouveau,
Dont la splendeur lointaine éblouit son cerveau,
Tourne son fier regard vers la plage bretonne, Et du doigt indiquant le ponant qui rayonne : Qui veult se desvouer? s’exclame le grand roi. Et Cartier, devenu nautonier, répond : Moy!
Sa parole donnée à l’orgueilleux monarque,
Le moderne Jason, désertant une barque
Que la Manche berçait dès longtemps sur son flot,
Équipe trois voiliers au port de Saint-Malo,
Et parmi les plus fiers caboteurs de la côte,
Brunis aux mêmes vents et grandis côte à côte, Recrute les marins qui doivent les monter.
Avant que de partir pour aller affronter L’immensité des eaux et des forêts sauvages Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages, Et là, devant l’autel, où le lourd Ostensoir Flambe dans un nuage odorant d’encensoir, Comme le soleil d’or rayonne dans la brume Que la mer fait monter de sa vague qui fume,
TE 1( RE
11 implore avec eux le Maître souverain;
Et tous ces matelots aux poitrines d’airain,
Tous ces aventuriers, qui n’ont courbé la tête Ni devant les puissants, ni devant la tempête,
Au signal de leur chef, s’inclinent tout tremblants Sous l’absolution d’un prêtre en cheveux blancs.
A quelques jours de là, toutes voiles ouvertes Aux souffles du printemps ridant les ondes vertes, Où l’aube secouait sa crinière de feu,
L ’Émerillon, la Grande-Hermine et le Courlieu Cinglaient, le cap à l’ouest, acclamés par la foule, Dont les cris, dominant les clameurs de la houle, Se mêlaient aux vivats du canon des remparts, Pendant que les gabiers, sur les vergues épars, D’un long regard voilé d’une larme furtive Embrassaient le granit décroissant de la rive.
Et si quelqu’un, le soir de ce départ béni,
Se fût attardé, l’œil plongé dans l’infini,
Au bord de l’Océan qui réprimait ses vagues,
Il aurait entendu vibrer des lambeaux vagues
D’un vieil Ave dolent que la brise de mai Apportait, par moments, du lointain embrumé, Où Cartier, entraîné vers des plages nouvelles, Venait de disparaître avec ses caravelles.
Les trois voiliers, partis au milieu des bravos De chaleureux marins groupés au bord des flots Et sur l’escarpement des falaises lointaines, Harmonieusement balancent leurs antennes.
Du vent plein les huniers, ils vont alertement A travers l’inconnu du désert écumant.
Sur les étraves l’onde en gazouillant déferle,
Et son ruissellement a des blancheurs de perle. Une tiède vapeur qui sort du flot fumant Fait au-dessus des mâts un rose poudroîment. Le jour un chaud soleil dore le pli des voiles.
La nuit chaque sillage est pailleté d’étoiles.
TERRE
Et sans fin des tillacs montent de gais refrains. Comme le ciel et l’eau les Bretons sont sereins,
Et le feu de l’espoir brille dans leurs prunelles. Rien ne vient altérer les splendeurs solennelles Que versent sur la mer les rayons printaniers;
Et, grisés du roulis, les hardis timoniers,
En sondant du regard l’immense solitude,
Ont souvent un sourire à leur moustache rude.
Cependant, un matin, tomba la nuaison,
Et le soleil monta très pâle à l’horizon.
Durant la nuit le ciel s’était caché derrière Un grand voile blanchâtre à l’aspect funéraire. Sous ce linceul les eaux effaçaient tous leurs plis Et prenaient la pâleur de verres dépolis.
Une lourde moiteur planait sur l’onde inerte,
Et de vagues dessins la mer était couverte.
Les reflets qui tombaient du ciel couleur d’acier Avaient le froid éclat que verse le glacier,
Et l’espace livide étouffait tous murmures.
Les voiles lourdement pendaient sur les amures
Le soleil jaunissait en trouant le brouillard,
Et son orbe semblait l’œil d’un spectre hagard Aperçu vaguement au milieu des nuages.
Soudain un souffle d’air agita les cordages,
Sur l’immobilité du fluide miroir
Décrivant par endroits des cercles d’un bleu noir.
Comme des éventails s’ouvraient ces ronds étranges
Autour desquels parfois se découpaient des franges;
Et cela présageait la fin de la torpeur
Qui donnait à la mer un calme si trompeur;
Et bientôt du levant, paraissant se poursuivre, Emergeaient brusquement des nuages de cuivre.
Ces nuages couraient rapides, affolés,
S’étirant sur le ciel en réseaux effilés;
On eût dit, en voyant leurs fauves dentelures,
Que les esprits de l’air traînaient des chevelures.
Des vols de goélands, tournoyant sur les flots, Semblaient de leurs longs cris railler les matelots. Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume,
Les ondes crépitaient en se marbrant d’écume;
TER R E
Gomme un sein oppressé l’Océan se gonflait.
Dans sa trompe au lointain la tempête soufflait,
Et sa rauque clameur, par instant suspendue,
Roulait comme un sanglot dans la morne étendue.
Les flots s’enflaient, s’enflaient, et les ponts des vaisseaux Tout penchés, blanchissaient sous l’écume des eaux. L’ouragan à présent déchaînait tous ses souffles,
Et, secouant les mâts, les haubans et les moufles,
Ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer, Poussait dans l’infini des hurlements d’enfer.
La Grande-Hermine , avec Cartier pour capitaine, Fuyait éperdument, veuve de sa misaine,
Qu’avait mise en lambeaux une saute de vent;
Et l’horreur grandissait sur l’abîme mouvant;
Le tonnerre grondait à l’horizon fugace;
Des cavales d’éclairs galopaient dans l’espace;
La pluie âpre cinglait, comme des fouets de crins, Le visage saignant des tenaces marins
Attachés sous les bras pour faire la manœuvre; La lame, se tordant ainsi que la couleuvre, Lançait toute sa bave et toute sa fureur Au navire entouré d’inexprimable horreur.
Et le soir vient, hâtif, d’une noirceur compacte.
La houle a maintenant des bruits de cataracte,
Et, roulant la pâleur de ses lourds tourbillons,
Ébauche par moments de livides rayons.
Et, pendant que rugit l’écumeuse mêlée,
Cartier, sur le tillac, la narine gonflée D’audace et de fierté, commande brusquement,
Et, l’œil sur le compas, sans un frémissement,
Il aide au timonier à suider le navire Emporté par les vents et les flots en délire.
L’ombre épaisse, venue avec le soir hâtif,
Au courageux marin sert comme d’objectif ;
Il s’y croit moins perdu que dans les blancheurs vagues Qui traînaient tout à l’heure à la cime des vagues.
Et le grain s’éternise en assauts brefs et lourds,
Et le rude marin lui résiste toujours;
TERRE
Puis, quand un flot géant, hérissant sa crinière, Menace d’envahir le vaisseau par l’arrière,
Alors il se retourne et, d’un signe de croix Que son bras étendu fait sur l'onde aux abois,
11 paraît arrêter sa fougue échevelée :
Tel le Christ maîtrisant la mer de Galilée.
Quatre longs jours durant la tempête hurla Et la houle massive en torrents déferla Sur le pont convulsif du navire en détresse. Enfin, lasse d’efforts, l’immensité traîtresse En un vaste hoquet changea ses cris stridents, Et, muselant ses flots ecumeux et moidants, Étouffant par degrés leur râlement farouche,
La mer languissamment retomba sur sa couche Où semblaient brasiller des volutes de leu;
Et le ciel, un matin, brusquement se fit bleu;
L’horizon s’élargit en un cercle de nacre;
L’air tiède et transparent s’emplit d’un parfum âcre Comme celui qui vient des arbres résineux,
Et puis presque aussitôt un cri vertigineux Où vibrait vaguement la clameur du tonnerre,
Dans les mâts du navire éclata : Terre! terre!
Et la terre monta dans fa sérénité De l’espace inondé des rayons de l’été,
Dessinant des forêts et des grèves d’opale Pleines d’une fraîcheur suave et virginale.
Et quand le couchant d’or sombra dans l'Océan, — Lent, calme et solennel, un cantique géant Annonçait aux échos du Canada sauvage Que des braves venaient de fouler son rivage. Apportant avec eux — signe de liberté — L’étendard de la France et de la Chrétienté.