LE FOU
Il dédaigne l’argent dont le bonheur s’achète.
Au lieu d’être un puissant, il veut rester poète,
Et n’échangerait pas l’or qui brille en ses vers Contre les millions semés dans l’univers.
Aucun appât ne peut influencer sa lyre.
Il fait ce qu’il veut faire et dit ce qu’il veut dire. L’a-t-on vu bien souvent en quête d’un appui ?
Il ne tente jamais de copier le gui Qui, léchant le vieux tronc du chêne qui l’abrite, Se gonfle de sa sève et n’est qu’un parasite. L’hosanna que paieraient si cher les parvenus,
Il le donne gratis aux vaillants méconnus.
Rien ne lui plaît autant que de briser un masque. Aucune palme d’or n étincelle à sa basque.
Que pourrait bien valoir pareille dignité Au poète aspirant à l’immortalité ?
Il n’est d’aucun cénacle où le vil encens brûle.
Il monte un fier cheval qui jamais ne recule,
Qui galope tout droit, sans peur de s’écloper.
Son mépris du flatteur, qu’il voit partout ramper, N’a d’égal en son cœur farouche mais sincère Que la haine qu’il garde au lâche plagiaiie,
Et son amour de l’art et de la vérité Est tenace et superbe autant que sa fierté.
Quand ce fou fermera pour toujours la paupière, Peu de fervents l’iront conduire au cimetière,
Et nul socle d’airain jamais ne marquera Le tertre solitaire où son corps dormira.
Il le sait, et le barde aisément s’en console,
En songeant qu’à son front doit luire une auréole Dont nul souffle jaloux ne ternit le rayon,
Que son oeuvre vivra toujours, que le sillon De l’esprit ne peut être une trace éphémère,
Que depuis trois mille ans les poèmes d’Homère Roulé dans le linceul de la nuit sans réveil Ont gardé la jeunesse et l’éclat du soleil.
L’ENFANT DE LA BALLE
A M. Pierre Duot
Je suis né, vers soixante, au square Ghaboillez,
Et j’étais le plus vieux de cinq enfants choyés Par une mère aussi vertueuse que belle,
Dont je crois voir toujours rayonner la prunelle. Mon père — aucun ne fut plus brave que le mien Mon père était, messieurs, un mécanicien Et servait le Grand-Tronc.
Le soir, après l’école, Bien souvent, leste et vif comme l’oiseau qui vole,
Je courais seul le voir en gare manœuvrer.
Je ne pouvais alors cesser de l’admirer Sous sa veste de cuir cependant bien chétive, Debout, comme un héros, sur sa locomotive. J’adorais son métier, et déjà je songeais,
Dans mon petit cerveau roulant de grands projets, Au temps où j’en pourrais faire l’apprentissage,
Où j’aurais pour patron un patron aussi sage.
Un jour, — c’était, je pense, un jeudi de congé, — Je quittai le logis et je me dirigeai Ver ■ la gare.
A l’entour quelques hommes d’équipe Se reposaient, fumant tranquillement leur pipe, Pendant qu au ras du sol semblaient flotter encor Des lambeaux de vapeur teintés de reflets d’or.
Soudain, comme j’entrais dans la salle d’attente, De loin un travailleur d’une voix éclatante Cria •
Ton père fait aujourd’hui le Vingt-trois?
L’ENFANT DE LA BALLE
— Oui, l’ami, répondis-je, et, demain soir, je crois, Il devra manœuvrer sur le Soixante-seize.
— Il s’y connaît, le gars, il en parle à son aise,
Fit un voisin charmé de mon air étourdi; —
Et, s’approchant tous deux, le plus jeune me dit :
— Tu parles comme un homme, et pour ça je t’invite A vider avec nous un verre... allons, plus vite,
Nous n’avons pas de temps à perdre. —
Comme un sot,
J’opinai de la tête et j’acceptai l’écot,
Je suivis les gaillards au bouchon le plus proche,
Et là d’un trait je bus, crâne comme Gavroche, Cherchant à me hausser sur le plancher poisseux,
La moitié d’un grand bol de vieux cidre mousseux.
Sans me donner le temps de reprendre mon verre , Le plus vieux, ébauchant un geste très sévère,
Et me tendant des sous qu’il tenait dans son poing : — Cours chercher du tabac chez l’épicier du coin.
Fil-il avec un pli sardonique à la bouche. —
Tout de suite je vis quelque chose de louche Dans ce commandement fait sur un ton moqueur,.
Je sortis soupçonneux, un serrement au cœur...
Et, dès que je remis le pied dans la taverne,
Je crus m’apercevoir, à quelque baliverne Que dit, en me lorgnant, un de ces sacripants,
Que Ton était en train de rire à mes dépens.
Et quand je reportai le breuvage à ma lèvre,
Je sus que Ton venait d’y verser du genièvre,
De me jouer un tour, un vrai tour de bandit;
Mais, voulant jusqu’au bout m’affirmer, comme on dit, Je vidai, sans broncher, le bol d’une chopine,
Je dis : Merci, les gars ! et d’un pied qui clopine Je m’éloignai, cherchant si je ne verrais pas Mon père qui devait manœuvrer à deux pas.
Hélas ! mon père était parti.
La jambe veule,
Après être resLé dix heures à la gueule
L’ENFANT DE LA BALLE
De son foyer, debout devant un feu d’enfer, N’ayant pour tout appui que son levier de fer,
Il venait de rentrer par la sente voisine,
Pendant que son chauffeur remisait sa machine.
Que je la connaissais, cette machine-là,
Et que de fois j’avais admiré son éclat !
A cette heure, surtout, était-elle assez claire, Avec sa cloche d’or, son gros fanal de verre,
Ses robinets de cuivre et ses barres d’acier Semblables aux jarrets tendus d’un fier coursier.
J’étais ravi devant cette lourde merveille,
Et je l’examinais, le chapeau sur l’oreille, Guilleret et hautain comme l’est un noceur,
Et faisant alentour l’homme et le connaisseur. Oui, j’étais fasciné par sa masse et ses formes, Et le poitrail trapu de ses tampons énormes.
En avant! qui pourrait résister...
A i résent
J’éprouvais tout l’effet du grand bol malfaisant;
Et pendant que, rêveur, je fixais la machine, C’était drôle, du feu me courait dans l’échine,
Des éclairs aveuglants me passaient dans les yeux, Et j’étais empoigné par un désir fougueux :
Ne fùt-ce que le temps de m’v dresser la tête,
Je voulais, à tout prix, monter sur la Tempête ,
Un surnom qui souvent m’avait rempli d’émoi.
Soudain, je regardai, furtif, autour de moi.
Non loin, tournant le dos, et la tête penchée,
Un homme marchait seul au fond d’une tranchée, Où se glissait déjà l’ombre vague du soir;
Et, certain qu’aucun œil n’était là pour me voir, N’ayant à redouter nulle oreille attentive,
En deux bonds je sautai sur la locomotive.
La gare à ce moment me parut tournoyer.
Sans bruit, du pied j’ouvris la porte du foyer. Quelle douce chaleur! que j’étais à mon aise En face du brasier de la vaste fournaise Où crépitait encore un reste de poussier!
Oh ! comme elle brillait, la manette d’acier!
L’ENFANT DE LA BALLE
Quel triomphe pour moi! Quel orgueil dans ma tête! Déjà je me voyais maître de la Tempête ,
Déjà je succédais à mon père.... Oh! là! là!
Le manomètre d’or, le niveau d’eau, voilà Ce qu’il ne fallait pas perdre de vue en route,
Et les rails, les signaux, les signaux...
Et sans doute
Je n’aurais qu’à tourner le fer du changement De marche, qu’à tirer un peu, légèrement,
Sur le « régulateur » dont l’acier étincelle,
Et que ça... marcherait... Je tremble et je chancelle.
Tout à coup, refermant la porte du foyer,
J’empoigne le levier... rien que pour essayer,
Pour voir si je puis faire avancer la Tempête...
...Un long jet de vapeur très blanche qui halète... Un autre ! un autre ! un autre encore ! un crachement De fumée aveuglante, un rauque grincement...
Et la masse de fer frémit, s’ébranle, roule,
Sort et suit le chemin qui sans fin se déroule.
Un employé paraît à distance... J’ai peur, J’hésite une seconde, et, voyant la vapeur Grossir ses tourbillons, je veux faire machine En arrière, je perds la tête... je piétine...
Je tire à four de bras sur le levier grinçant...
Comme sous l’éperon un cheval hennissant La Tempête s’élance...
Que sa charge est légère?
En avant! en avant! la vieille messagère !
Elle que vingt fourgons ne ralentiraient pas,
Elle va sans effort, sans heurt et sans fracas.
En avant! en avant!... Maintenant elle vibre,
Elle fde, elle vole, impétueuse et libre.
Après cela, je n’eus conscience de non,
Et ce qui suit me fut conté par un ancien.
En voyant tout à coup émerger la machine, Stupéfait, l’aiguilleur du chemin de Lachine
L’ENFANT DE LA BALLE
Bondit hors de sa hutte, un frisson à la peau * Mais, avant d’avoir pu déployer son drapeau,
— Pendant qu’un chef agite un signal en arrière, La Tempête a déjà franchi toute barrière Et roule avec le bruit d’un sinistre torrent.
Cependant l’aiguilleur, écumant et jurant,
A pu me reconnaître au poste de mon père, Pétrifié de peur, pâle comme un suaire, Paraissant implorer assistance et pardon, D’une main délirante étreignant le cordon De la cloche, le front noyé dans la fumée.
En avant, tout là-oas, une pçtite armée De travailleurs aussi furieux que surpris Gesticule, les bras tendus, poussant des cris.
Mais qui donc oserait se jeter sur la voie Devant ce monstre noir que le hasard envoie! Qui pourrait le saisir? Qui pourrait lui sauter A la crinière? Qui?... L’on n a qu à s écarter
Au plus tôt... Place!... place!... et le grand monstre passe, Prompt comme l’ouragan déchaîné dans l’espace.
Le chef de Saint-Lambert, au bruit inattendu D’une machine entrant dans le pont, — éperdu,
Se rue au télégraphe...
Avant qu’il expédie
La dépêche affolée au chef de Lacadie,
Celui-ci voit surgir, rapide comme un trait,
Le monstre sur lequel un enfant apparaît,
Hagard comme un mourant que l’agonie assaille... — Et déjà le sol tremble, et la gare tressaille.
Que faire?... Si l’enfant pouvait, malgré sa peur, Dans un suprême effort, renverser la vapeur!
On lui crie, on lui fait signe... Mais impossible De se faire comprendre... Et, fumante, terrible, Dans un noir tourbillon, avec des bruits de fer Pareils aux roulements des boulets d’un enfer,
La Tempête est passée...
Et c’est l’unique voie...
11 n’est plus qu’une gare avant que l’enfant voie
L’ENFANT DE LA BALLE
Venir à sa rencontre un train express parti Maintenant de Saint-Jean...
Oh ! l’extrême parti A prendre?... x4u télégraphe encor!
— « Vingt-trois » en fuite .
Aiguillez sur buttoir!.... Faites dérailler !.. . Vite!
— Compris! ...
Et de Saint-Jean un homme aux bras d’acier Vient de faire tourner brusquement un levier Qu’il étreint maintenant d’une main frémissante.
Et cet homme, debout dans l’ombre grandissante,
Est le libérateur ou plutôt le bourreau.
Le voici! le voici, le monstrueux taureau
Que l’on guette, — courbant l’herbe sur son passage,
Faisant derrière lui tournoyer un nuage De poussière, de sable et de menus cailloux!
L’enfant est par instinct tombé sur ses genoux Et ses longs cheveux blonds fouettent la vitre moite.
C’est fait! la Tempête a quitté la ligne droite,
A pris la voie oblique aux rails rouilles, pliés,
Et longue tout au plus de quatre ou cinq cents pieds. Deux secondes! Un coup de bélier formidable.
Des madriers rompus, du fer tordu, du sable Bouleversé, fouillé comme par le canon...
Et la Tempête , avec un dernier bruit sans nom,
— Comme un taureau blessé qui s’abat dans l’arène — Le ventre ouvert, perdant sa vapeur, son haleine,
Se couche tout à coup dans un nuage blanc.
Le train de voyageurs est sauvé, mais, sanglant, Un enfant gît parmi le charbon qui brasille.
Et c’est depuis ce temps, messieurs, que je béquille.
UNE LÉGENDE
Un soir de l’an dernier, à la fin de septembre,
Au temps où sur les prés flotte l’odeur de l’ambre, Où les blés blondissants ondulent mollement Gomme des flots d’or pleins d’un doux bruissement, Je passais, par hasard, dans un petit village Qui s’élève pimpant et coquet sur la plage Du lac Saint-Jean.
La nuit déjà tombait au loin.
Gomme j’allais descendre à l’auberge du coin
Profilant sur le ciel sa silhouette grise, J’aperçus clans un champ, en face de l’église, Des paysans groupés derrière une maison.
Je marchai vers ces gens, et je sus la raison De leur attroupemeni.
On causait, dans l’avoine, Devant un ours géant que le chasseur Antoine Venail de tuer là, caché dans un fossé.
Le hameau tout entier fixait le trépassé.
Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères,
De ces derniers j entends encor les commentaires — Devisaient sur la hôte et ses antécédents,
Sur son âge, son poil, ses griffes et ses dents.
Un rictus effroyable entr’ouvrait ses mâchoires Où se coagulaient des gouttes de sang noires.
UNE LÉGENDE
Des enfants lui passaient des bâtons sur les crocs, — Les poltrons, le danger passé, sont des héros, -• Et chacun comparait ses pieds à ceux de l’homme. On ne se lassait pas de supputer la somme Que sa robe devait rapporter au veinard Qui vous tuait un ours comme on tue un renard.
Un vieux, palpant sa patte et son épaule ronde,
Dit :
— Dans le bon vieux temps, les ours, c’était du monde»
— C’était du monde? fis-je, étouffant un éclat De rire.
— Quoi ! monsieur ne sait donc pas cela, Repartit-il, avec un haussement d’épaule.
Je me tus, ne voulant point passer pour un drôle.
Et le vieillard, voyant que j’ignorais le fait Dont il voulait parler, plein d’orgueil satisfait,
Après avoir eu l’air de fouiller sa mémoire,
— Se prit à raconter celte naïve histoire :
— En ce temps-là, Jésus dans un hameau passait, Et le jour était morne, et le soleil baissait, Dépouillant ses rayons dont il semblait avare. Jésus, la veille, avait ressuscité Lazare.
Il s’arrêtait souvent, — et son cœur remuait, — Rendant l’ouïe au sourd, la parole au muet.
Or, pendant qu’il faisait tant de sublimes choses, Deux femmes allaitant deux petits enfants roses, Assises à leur porte, où des filets séchaient,
Se moquaient de Jésus et de ceux qui marchaient Sur ses pas, et, voyant le Christ et ses disciples S avancer, entourés de convertis multiples, Chacune prit l’enfant qui dormait sur son sein,
Et courut le cacher au lond d’un four voisin,
Et puis revint s’asseoir sur le seuil de sa hutte.
Comme Jésus passait, au bout d’une minute,
UNE LÉGENDE
La plus vieille lui dit :
— Arrêtez donc un peu!...
Vous qui vous nommez Christ et vous dites un Dieu, Vous qui connaissez tout, vous qui pouvez tout lire Dans l’ombre ou les rayons, vous plaît-il de nous dire Ce que nous avons mis, en vous apercevant,
Dans le four que l’on voit, là-bas, vers le levant?
Alors Jésus, debout au milieu de la foule,
Oui grossissait toujours avec un bruit de houle, Répondit :
— Vous avez mis deux oursons au four,
— Vous êtes pris au piège... Oh! le tour! le bon tour! S’écria la plus jeune, en éclatant de rire,
Vous n’êtes pas très fort, quand vous voulez prédire, Et, pour bien vous prouver ce que nous avançons, Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons.
Et, courant vers le four, elle en ouvre la porte...
O terreur! deux oursons, que J’épouvante emporte, En sortent tout à coup, bondissant et criant.
Et Jésus regardait la foule en souriant.
En vain aux pieds du Christ les deux femmes tombèrent, En vain jusqu’à la nuit elles le conjurèrent De faire revenir leurs enfants, leurs amours,
Qu’il venait de changer subitement en ours,
Pour réponse Jésus secoua sa sandale,
En s’éloignant, pensif, sous le firmament pâle,
Pendant que les oursons s’enfonçaient dans un bois, Suivis par le regard des mères aux abois.
Et c’est depuis ce temps que partout sur la terre On rencontre des ours, ajouta le grand-père. —
Quand le vieux eut fini son récit merveilleux, Je vis que le village avait des pleurs aux yeux, Et je sentis moi-même à ma joue une larme.
UNE LÉGENDE
Je m’éloignai, rêveur, savourant tout le charme Du conte ingénieux que j’avais écouté;
Mais j’eus toute la nuit le sommeil agité
Par des songes affreux, et clans un champ d’avoine
Je revis l’animal abattu par Antoine,
Je revis les petits enfants changés en ours,
Et depuis ce moment ils me hantent toujours.