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LES RAYONS DE NOVEMBRE

Pins de gais moissonneurs attroupés dans les blés! Plus d’amoureux rêveurs assis sous les tonnelles! Plus de concerts la nuit sur les flots étoilés!

Dans les prés et les bois plus de parfums, plus d’ailes !

Mais parfois le soleil, déchirant les brouillards, Verse des lueurs d’or sur les eaux et les chaumes... Et nous croyons ouïr les oiseaux babillards,

Nous respirons partout de sauvages arômes.

L’arbre nu nous paraît se rhabiller de veit .

Le vent attiédi joue avec ses rameaux souples;

Et dans le creux du val, de feuilles recouvert,

Il nous semble encor voir errer de joyeux couples.

Ainsi que la saison des fleurs et des amours, Se sont évanouis mes rêves de jeunesse;

Un nuage a passé tout à coup sur mes jouis, Dérobant un soleil qui me versait l’ivresse.

Cependant quelquefois à travers mon ciel noir Un reflet radieux glisse à mon front morose... Alors dans le passé lumineux je crois voir De mes bonheurs enfuis flotter l’image rose.

Et puis devant mes yeux rayonne l’avenir; L’espérance renaît dans mon âme ravie... Et le rayon qui brille un instant sur ma vie, C’est celui que le cœur nomme le souvenir.

LÉON XIII

A Sa Grandeur Monseigneur Bruchési

Au-dessus des embruns amers de l’Océan, Environné de fleurs vivaces et fécondes,

Sur un escarpement qui domine les ondes, Resplendit au soleil un érable géant.

Debout auprès des eaux comme une sentinelle, Il sourit au navire incliné sous le vent;

Il porte un nid d’oiseau, et son arceau mouvant A le doux bercement de la main maternelle.

Il dresse dans la nue un front toujours serein,

Et, plein d’âcres senteurs et d’enivrants murmures, Sous la brise embaumée agite des ramures Souples comme l’acier, fermes comme l’airain.

Dans un sol généreux il plonge sa racine;

Il exhale un parfum qui va jusqu’à l’éther;

Il ondoie et bruit comme le gouffre amer;

Il a la majesté de la mer sa voisine.

11 a la majesté du blanc vieillard pensif Dont les jours orageux n’ont pu courber la tête. Depuis quatre cents ans il nargue la tempête,

Il se rit des clameurs du grand flot convulsif.

Son feuillage touffu, plein d’un suave arôme, Abrite le troupeau qui cherche le sommeil,

Et le brun moissonneur, brûlé parle soleil,

Vient rafraîchir son front à l’ombre de son dôme.

Uï ON NUI

Son faite altier reçoit tous les rayons du ciel,

Son flanc recèle un suc limpide et délectable,

Et, sous le fer tranchant qui le blesse, l’érable,

Aux premiers jours d’avril, verse des pleurs de miel.

L’érable a la bonté qu’apporte le grand âge ;

Aux hommes, aux brebis, aux oiseaux amoureux, Il ouvre largement ses longs bras généreux;

A la vipère même il donne son ombrage.

En vain le vent de mer le tord, en vain le gel Fait tomber tous les ans sa chevelure épaisse, Il garde sa fraîcheur, sa sève, sa jeunesse,

Et l’arbre séculaire est un arbre immortel.

Le bras du temps qui peut tout rompre et tout dissoudre Épargne ce géant, qui berce un nid d’oiseau,

Il tombera pourtant, comme l’humble arbrisseau,

Il tombera, frappé par la hache ou la foudre.

Il tombera, le torse encor plein de verdeur.

Sa chute formidable ébranlera la terre;

Et c’est couché, le front blanchi par la poussière, Que l’arbre apparaîtra dans toute sa grandeur.

Et l’oiseau n’ira plus gazouiller sous son dôme, Nul ne demandera de l’ombrage au titan ;

Mais longtemps le pasteur au bord de l’Océan Croira voir ondoyer son gracieux fantôme.

Arbre majestueux et fort comme l’airain, Sur un sommet sacré qui domine le monde, Cette mer inconstante où s’égare la sonde, Un vieillard rayonnait d’un éclat souverain.

Il rayonnait au bord de l’onde universelle, Projetant un reflet céleste sur les flots,

D’un regard inquiet suivant les matelots Sur le pont du navire où l’écume ruisselle.

LÉON XIII

Il dépassait les rois de son front génial; Rien ne le retenait à notre argile impure. Pour façonner son corps étrange, la nature Semblait avoir choisi le bronze et le cristal.

A tous les vents du ciel il jetait la semence Du droit, de la sagesse et de la vérité,

Et ses enseignements avaient la majesté Des grands cieux étoilés et de la mer immense.

Il avait la vigueur de l’arbre altier et fier Dont le fauve ouragan ne peut ployer la cime, Et cinq lustres durant, debout devant l’abîme, Il nargua les clameurs des vagues de l’enfer.

Le saint vieillard savait conjurer les orages;

Les fronts les plus altiers s’inclinaient sous sa main.

Le pèlerin croyait du vieil érable humain

Sentir tomber sur lui le plus doux des ombrages.

Sa langue avait touché le charbon de l’autel, Qui fit frémir jadis la lèvre d’Isaïe,

Et par son cœur ouvert la sainte poésie De l’Hymette laissait à flots couler le miel.

Humble comme Jésus, grand comme Zoroastre, Serein dans la tempête et devant le tombeau, Au-dessus de son front il dressait un flambeau Versant sur l’univers l’éclat d’un nouvel astre.

Rien n’altérait son calme et sa virilité,

Et l’âge vainement le fouettait de son aile ; Sa tête rajeunie à chaque aube nouvelle Se nimbait des reflets de l’immortalité.

Il rayonnait toujours de sa chaleur première Et nous semblait des ans désespérer l’effort. Il devait cependant succomber, et la mort Hier a terrassé le colosse-lumière.

LÉON XIII

Sa chute a fait frémir toute l’humanité ;

Et c’est gisant au pied du vieux trône de Pierre Que le vieillard auguste apparaît à la terre Dans toute sa splendeur et sa sublimité.

il est entré déjà dans l’éternel silence.

Nul ne le verra plus enseigner et bénir;

Mais de l’arbre tombé vivra le souvenir,

€ar sa grande ombre emplit le siècle qui commence.

LE MISSIONNAIRE

Au Révérend Père L.-M. Lejeune

La tempête d’hiver fait rage. Il neige, il neige;

Et le grand bois, tordu par le vent qui l’assiège, D’instant en instant pousse un sourd rugissement. Il est nuit. Pas un astre au fond du firmament Ne rayonne. Il est nuit, et dans l’ombre les ormes Et les bouleaux ont l’air de squelettes énormes Que le bras effréné d’un géant secoûrait.

Le grand froid boréal fait craquer la forêt.

Partout la neige roule en tourbillons farouches, Ensevelissant tout, roches, buissons et souches.

LE MISSIONNAIRE

La tempête parfois a des clameurs d’enfer,

Et dans cette forêt, dans cette nuit d’hiver,

Que pas une lueur d’étoile n’illumine,

La raquette au talon, un vieux prêtre chemine.

C’est un missionnaire.

A l’aube il a quitté

Un campement indien. Par son zèle emporté, L’homme s’est mis en route en bravant la tempête Qui des arbres neigeux courbait déjà le faîte;

Il s’est engagé seul sous le grand bois épais Pour aller annoncer, messager de la paix,

A quelque autre peuplade ignorante et barbare Celui qui fit sortir de son tombeau Lazare,

Et dont la mort devait racheter l’univers.

En suivant un sentier serpentant à travers Les ténébreux fourrés de la forêt sauvage,

Il espérait toucher au terme du voyage Bien avant le coucher du soleil. Mais, hélas! Sous leur mouvant linceul la neige et le verglas

Ont fait évanouir cette route éphémère.

Et maintenant il marche à l’aventure, il erre,

Il tâtonne dans l’ombre affreuse de la nuit.

Il marcne, il marche, il marche, et rien encorne luit Entre les troncs glacés de la forêt plaintive.

L’apôtre va toujours, et jamais il n’arrive.

L’apôtre va toujours, courbé sous F aquilon,

Seul avec un vieux chien, sans guide et sans jalon.

Il est ainsi perdu depuis le crépuscule,

El le but qu’il poursuit incessamment recule.

Au sein de ce désert farouche il va sans fin,

Brisé par la fatigue et la peur et la faim.

Il s’imagine' aller vers l’ouest. Sans qu’il s’en doute, Le prêtre, égaré, change à chaque instant sa route Et tourne constamment dans le même milieu.

Il marche, il marche, il marche, à la grâce de Dieu, Et sans trêve le vent fait rage sur sa tête.

Parfois au pied d’un arbre un moment il s’arrête, Autour de lui jetant un regard anxieux,

Cherchant si dans les troncs avoisinants ses yeux Ne reconnaîtraient pas quelque grand conifère Qui lui montrait la voie à la saison dernière.

LL MISSIONNAIRE

Quelquefois, espérant que des coureurs des bois, Abrités pour la nuit, vont entendre sa voix,

Il pousse de longs cris perçants... Mais la rafale,

A la fois bruit d’enfer et plainte sépulcrale,

Répond seule à son triste et déchirant appel.

Et nul astre jamais ne brille au fond du ciel,

Et la forêt toujours a des sanglots funèbres.

Parfois le hurlement d’un loup dans les ténèbres Fait tout à coup frémir l’écho des grands bois sourds.

Et la neige toujours croule, croule toujours.

Le vieillard bien souvent lève aux cieux sa piunelle.

Sa force est épuisée; à présent il chancelle,

Et comprend qu’il mourra dans cette nuit d honeui. Un seul regret alors torture son grand cœur :

Aux Indiens malheureux, que le prêtre console,

Il ne pourra plus faire entendre sa parole;

Avec lui périra peut-être la semence

Qu’il jetait aux déserts pour le Christ et la France.

Tout espoir l’abandonne et l’angoisse l’étreint ;

Tout devant son regard tremble, oscille et s éteint ,

Et ses membres sont lourds et froids comme le maibie. Il vient de s’affaisser enfin au pied d’un arbre.

Il s’est mis à prier. Il prie, et le grand vent,

Qui tout à l’heure encor tordait le bois mouvant Et pleurait dans la nuit comme un glas funéraire, S’est tu, pour mieux laisser s’élever sa prière Vers celui qui mourut pour le salut de tous.

Il est comme Jésus tombé sur ses genoux.

Dans cette nuit sans fin, sans fin son œil se plonge, Souvent il interrompt ses oraisons, et songe.

Il songe, et devant lui rayonne le passé,

Des plus chers souvenirs son esprit est bercé :

Il se retrouve enfant dans une humble chaumière;

Il entend les doux sons de la voix de sa mère Un rosaire à la main lui montrant à prier;

Il voit son père, assis, le soir, près du foyer,

Sous un vieux christ de bois qui pend à la muraille. Lisant quelque récit de chasse ou de bataille.

Sa jeunesse encor brille à ses yeux éblouis;

Le doux fantôme blanc des jours évanouis Gazouille à son oreille, étend sur lui ses ailes.

Tous ses amis d’antan passent sous ses prunelles... Mais bientôt il s’éveille à la réalité,

Et, se sachant perdu dans cette immensité

LE MISSIONNAIRE

Des bois, dans celte blanche et fauve solitude, Tremblant de froid, de faim, de peur, de lassitude, L’oreille ouverte aux cris lointains des loups errants, Il sanglote, et des pleurs voilent ses yeux mourants; Et son seul compagnon, son vieux chien si fidèle,

Qui cache dans son cœur de bête tant de zèle,

Dont les regards parfois sont des regards humains, En le voyant pleurer, vient lui lécher les mains,

Et, pendant qu’un œil morne et trouble le caresse, De temps en temps il pousse un long cri de détresse.

Depuis quelques instants l’agonisant, hagard, Sans cesse autour de lui promène son regard. Un violent combat dans son âme se livre : Tantôt il veut mourir et tantôt il veut vivre; Et le linceul neigeux étend sur lui ses plis.

Tout à coup, vers le ciel tournant ses traits pâlis, — - Gomme le Christ priant au jardin des Olives,

Il s’écrie, au milieu des cent rumeurs plaintives,

Des arbres torturés par les vents furieux,

Il s’écrie, un éclair céleste clans les yeux,

D’une voix à la foix tremblotante et sereine :

— Que votre volonté soit faite et non la mienne! — Puis il clôt sa paupière; et son fidèle ami,

Sous le linceul glacé le croyant endormi,

Se couche à son côté, posant sur lui sa tête.

Le prêtre dort malgré les cris de la tempête,

Il dort, et rien jamais ne le réveillera ;

Et lorsque le soleil demain se lèvera,

Nul ne viendra verser des pleurs sur son cadavre,

Et le bon vieux chien, pris d’un désespoir qui navre. Sera sous la forêt le seul qui gémira.

Il dort, et son squelette au printemps marquera, Sous le bois reverdi, la route meurtrière Où brusquement finit sa féconde carrière.

Ses os ajouteront un auguste jalon A ceux de ce chemin, si pénible et si long,

Qui sillonne en tous sens l’un et l’autre hémisphère, Et que le Christ devait commencer au Calvaire.

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