Les assemblées provinciales sous Louis 16
Dans l’éloquente Introduction que vient de publici M. Guizot, en tête de la collection de ses discours parlementaires, il a bien voulu s’exprimer ainsi sur la partie de ces études qui avait paru dans la Revue des Deux Mondes :
oQu’on lise l’excellent travail de M. Léonce de Lavergne sur les Assemblées provinciales instituées par Ix)uis XVI de 1778 à 1787, dans les vingt-six provinces appelées pays d’élection. Avec autant de sagacité libérale que d’impartialité historique, il a retracé, je pourrais dire ressuscité, ces assemblées aujourd’hui si oubliées, leurs membres et leurs actes, les résultats accomplis et les projets annoncés, les idées générales et les mesures locales. On assiste là, non-seulement à un grand travail de réforme administrative, mais à
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l'empire efficace de la justice sociale et de ta litierté politique, le respect de l’homme, l’éleclion, la discussion, la publicité, la responsabilité du pouvoir. Et ce n'est pas le tiers état seul qui proclame ces principes et réclame leurs conséquences; la noblesse et le clergé, les grands seigneurs et les gentilshommes de province les acceptent et les appliquent comme les bourgeois. Sans doute on pressent, on rencontre déjà les dissentiments, les appréhensions, les luttes; mais le fait qui domine, c’est évidemment, dans tous les rangs et à tous les degrés de la société française, un désir et un effort communs pour faire pénétrer et prévaloir l’équité dans l’état social, la liberté dans le gouvernement. »
Je voudrais avoir mérité un jugement si favorable de la part d'un pareil témoin ; ce que je sais bien, c’est qu’il résume admirablement ce que j’ai voulu faire. I,a première pensée de ce livre est née dans mon esprit pendant les recherches que j’ai dû entreprendre pour mon Économie rurale de la France depuis 1789, sur les temps qui ont précédé immédiatement la Révolution ; plus j’ai approfondi ces recherches, plus j’ai été frappé du résultat qu’elles me présentaient.
« Il est plus que temps, disais-je dans la conclusion de mon Economie rurale, de rendre a la lumière cette milice de grands citoyens qui, pratiquant avant 1789 les idées de 1789, ont fait du règne de Louis XVI une des plus belles époques de l’agriculture nationale; celte
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foule d'hommes éclairés dcslrois ordres qui peuplaient les sociétés d’agriculture et les assemblées provinciales, qui rédigèrent les cahiers de 1789, un des plus beaux monuments élevés par aucun peuple à l’honneur de riiumanilé, qui formèrent à sa réunion l'immense majorité de l’Assemblée nationale, et (|ui, débordés par l’insurrection parisienne, ont fini presque tous par porter leur tête sur l’échafaud . Ceux-là sont les vrais pères de la patrie ; les autres méritent un tout antre nom. » Cet engagement que je prenais avec moi-méme, je le tiens aujourd’hui. 11 s’agissait alors d’agriculture; il s’agit maintenant de politique et d’administration, car toutes ces questions se touchent, et l’agriculture ne peut fleurir dans un pays mal gouverné. J’ose croire que personne n’est plus passionnément attaché que moi aux idées de justice, d’égalité et de liberté que la Révolution française a, dit-on, inaugurées, mais il me paraît démontré que la France a fait plus de progrès pour l’ai)plication de ces idées, dans les quinze ans écoulés de l’avénement de Louis XVI au mois d’aoù. 1789, que dans les vingt-cinq ans écoulés de 1789 à 181S, et, puisque je le crois, j’ai voulu le dire.
L’histoire des assemblées provinciales n’est qu’un épisode de ce règne réparateur, mais c’est un des plus importants et des plus décisifs. Nulle part on ne voit mieux combien il eût été facile, avec un peu de patience et de bon sens, de s’assurer sans secousse toutes les con-
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quêtes dont nnii« jouissons, et avec elles d’autres qui nous manquent encore et nous manqueront peut-être longtemps. On a voulu prendre le plus court, on a pris en réalité le plus long.
Je ne veux pas dire que Louis XVI n’ait pas fait de fautes; il devait en faire et il en a fuit beaucoup; rien n’est plus facile aujourd'hui que de les signaler à la lumière des événements accomplis.
La première et la plus grande, parce qu’elle a entraîné toutes les autres, a été de ne pas convoquer les états généraux dès son avènement. Quand le moment est venu où une nation veut faire elle-même ses affaires, rien ne peut la contenter que le large exercice de la liberté politique. Les meilleures réformes de détail ne font qu’exciter son envie, elle n’en sait nul gré et n’cn lient nul compte. Si, au contraire , on va du premier coup au-devant de ses désirs, elle apprend à se régler, à se modérer, à s’inquiéter d’elle-même, à discerner ce qui est possible de ce qui ne l’est pas, à laisser agir les éléments de résistance encore plus utiles dans un pays libre que les éléments d’agitation et de progrès. Dans les deux cas, une grande confusion est inévitable; mais dans le premier, l’ordre apparent conduit à la confusion, et dans le second, l’ordre sort de la confusion même.
Si Louis XVI avait convoqué les états généraux dès 1773, la plupart des difficultés de son règne auraient disparu; la majesté de la nation assemblée aurait fait
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taire les prétentions turbulentes des parlements, et les étals généraux auraient partagé avec la couronne la responsabilité du pouvoir. A cette époque, si tout était ébranlé, rien n’était encore abattu. La nation aurait accueilli avec reconnaissance, des mains des trois ordres, ces mêmes réformes qui n’ont pu la satisfaire venant du roi seul. Quinze ans après, les concessions successives avaient tout sapé au lieu de tout fortifier, et les étals de 1789 n’ayant plus rien à demander de légitime qui ne fût accordé d avance, se sont jetés dans les chimères.
Je ne mets point au nombre des fautes de Louis XVI le renvoi de Turgol. Turgot était un grand cœur et un grand esprit, mais il s’esl trompé sur deux points : il a cru que les réformes économiques pouvaient précéder les réformes politiques et qu’elles pouvaient sc faire toutes à la fois. Ces deux erreurs expliquent et justifient sa chute. Les réformes économiques ont leur temps comme les réformes politiques; dans le plus grand nombre des cas, elles doivent suivre et non précéder. Turgot n’est pas tombé seulement devant la cour, comme on se plaîtàle dire, maisdevant l’irritation universelle causée par la guerre des farines ;il avait contre ' lui Paris tout entier, ce qui suffisait dès lors pour rendre un ministre impossible, et son extrême précipitation n’a pas peu contribué à faire pour longtemps de réconomie politique un épouvantail.
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A mes yeux, la seconde faute du roi est la guerre d’Amérique, non que je ne partage les sympatliies des contemporains pour les compatriotes de Washington, mais parce que cette guerre, malgré son succès, a eu de funestes conséquences; elle a mis à la mode dans une vieille monarchie les idées républicaines, et, ce qui est plus grave encore, elle a bouleversé les finances. Il a fallu contracter, pour la soutenir, t,iOO millions d’emprunts ; ces emprunts ont amené leurs conséquences ordinaires, d’abord plusieurs années d’un agiotage scandaleux, et ensuite lu gêne et le délicit qui ont ouvert la Révolution. Sans la guerre d’Amérique, les fmancis auraient pu être dans un état excellent, grâce à raccroissement naturel des recettes publiques, et au lieu d’augmenter les impôts, on aurait pu les réduire.
Je regarde comme la troisième faute du roi sa conduite envers Necker. Necker a été pendant dix ans le ministre nécessaire. Le roi aurait dû le soutenir, en 1780, contre la cour et le parlement; même en admettant qu’il l'eût sacrihé alors, il aurait dû se hâter de le rappeler, soit au lieu de Calonuc, soit au lieu de Brienne; enfin, après l’ouverture des états généraux, il aurait dû se confier absolument à lui et fermer l’oreille aux conseils de la reine et des princes.
Non-seulement le roi a fait des fautes, mais ses ministres ont eu leurs defauts. A commencer par les meilleurs, Turgot était systématique et hautain, Ma-
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lesherbes indécis et inactif, Necker vaniteux et empbo^ tique ; et quant aux autres, il est inutile de rappeler la frivolité de Maurepas, les folies de Galonné, l'étourderie présomptueuse de Brienne. La reine, les princes, les parlements, une partie de la noblesse et du clergé, ont eu leur part de responsabilité dans les tentatives de résistance qui ont précipité la chute.
Tout cela a été dit cent fois, mais tout cela ne peut faire que Louis XVI n’ait pas été le meilleur de nos rois et son règne la meilleure épo({ue de notre histoire. Les nations qui cherchent des hommes complété et des gouvernements sans défaut sont sûres de s’égarer à la poursuite de ritnpussible et de tomber dans des abîmes dont elles ne soupçonnent pas la profondeur.
Louis XVI a eu des torts de conduite, non de volonté. Scs intentions étaient droites et pures, trop droites et trop pures, je le crains, pour un hotnme appelé au fatal devoir de gouverner les hommes. Il avait vingt ans quand il monta sur le trône, au milieu des difficultés les plus formidables; il héritait à la fois de la monarchie divinisée de Louis XIV et de la monarchie déshonorée de Louis XV; il était faible, sans expérience, habitué à cette molle inaction de la vie de cour que lui avait imposée son aïeul. Il n’a pas fait tout ce qu’il aurait pu faire, mais ce qu’il a fait aurait dû suffire pour lui assurer la reconnaissance universelle.
Les trois hommes dont le nom est inséparable du
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sien, Turgot, Malesherbes et Necker, ont été les plus vertueux ministres qu’ait jamais eus aucun peuple. Maurepas lui-méme, avait mieux aimé passer vingt ans dans l’exil que courber la tête sous madame de Pompadour, et il faut lui savoir gré d’avoir appelé au pouvoir les trois autres, quoiqu’il les ait bientôt abandonnés. Vergennes, Montmorin, Breteiiil, Castrics, Ségur, Beauvan, La Luzerne, Miromesnil, Lamoignon, Barentin, Saint-Priest, auraient été de très-bons ministres dans des temps ordinaires; il n’y a eu de mauvais choix que Galonné et Brienne, et encore, s’ils ont fait beaucoup de mal, ils ont fait quelque bien; c’est Galonné qui a préparé l’édit sur les assemblées provinciales, et c’est Brienne qui l’a promulgué.
Si une partie de la noblesse et du clergé a eu le tort de tenir à ses privilèges, une autre partie, et la plus illustre, la plus influente, les abandonnait sans réserve et portait dans le désintéressement une véritable passion. Les hommes de nos jours ont gagné en expérience, ils ont perdu en chaleur d’âme. La philosophie du XVIII" siècle avait eu l’audace de porter la main sur Dieu , et cette tentative impie a eu pour châtiment l’expiation révolutionnaire; mais s’il n’est pas possible d’oublier ses erreurs, n’oublions pas ses mérites. Elle avait exalté jusqu’à l’imprudence les sentiments les plus généreux, et ses principaux adeptes appartenaient aux classes privilégiées.
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Dans la noblesse, le parti des réforines pouvait être en minorité, mais il comprenait les hommes les plus considérables par leur naissance; dans le clergé, ce n’ctail pas la minorité, mais la majorité, (|ui marchait d’accord avec le tiers état, et cette majorité se composait non-seulement du corps nombreux des curés, mais des membres les plus importants de l’épiscopat. Même quand on est sorti de la voie des réformes pour fee précipiter tête baissée dans la révolution , ce sont des membres des deux premiers ordres qui ont donné le signal, car il est bien digne de remarque que cette révolution si radicale ait eu pour principaux auteurs deux gentilshommes, Mirabeau et la Fayette, et deux prêtres, Sieyès et Talleyrand.
La plus parfaite démonstration des réformes opérées sous Louis XVI est dans la comparaison de l’état de la France en 1774 et en 1789. J’ai déjà remarqué ailleurs que la population marchait à grands pas L’augmentation de la population donnait la mesure du progrès de l'agriculture. Le commerce extérieur s’était élevé, en quinze ans, de tiüO millions à un milliard. Les établissements publics qui nous font le plus d’honneur avaient été fondés; et pour parler de ce qui flatte le plus l’orgueil des peuples, l’armée et la marine, que Louis XV avaitlaisséesdans un si grand désordre, avaient été réorganisées, si bien que la marine a battu les Anglais dans
' Economie rurale de la France depuis 1789, introduction.
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la ^’uerred'Amérique, et que l’armée de terre a repoussé les Prussiens à Valmy, envahi la Belgique avec Dumouriez, la Savoie avec Montesquiou , les provinces rhénanes avec Cnstinc, et fourni le noyau de ces fiers bataillons qui ont vaincu l’Europe.
I.a Révolution nous a donné, dit-on, l’unité nationale. Il me semble difficile de conserver aujourd’hui cette illusion. L’unité nationale n’était pas à faire en 1789, elle était faite. Je ne suis pas de ceux qui regrettent l’in- slilution des départements. On aurait pu garder plus de ménagement pour les deux ou trois provinces qui résistaient au fractionnement; mais presque toutes ont accueilli avec satisfaction une division qui a eu plus de causes historiques et naturelles qu’on ne croit. On verra naître en quelque sorte les départements dans lesasseinblées provinciales, en ce sens que beaucoup de généralités se composaient de parties mal jointes qui demandaient à se séparer. Une division quelconque se serait faite dans tous les cas, et un type uniforme d’administration aurait prévalu pour toutes les provinces. C’est précisément ce qu’avait tenté Louis XVI par l’édit de t787.
Ce qui est vrai de l’unité nationale ne l’est pas moins de l'égalité civile et de la liberté politique. La France n’a jamais joui de plus de liberté qu’en 1788 et 1789; au lieu de développer la liberté politique, la Révolution n’a fait que l’étouffer. L’égalité a gagné un peu plus
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en apparence, non en réalité. Songeons qu’il s’est écoulé trois quarts de siècle depuis 1789, et mesurons par la pensée les progrès qui auraient dû s’accomplir dans un si long espace de temps, si l’impulsion qui animait les classes supérieures avait pu se poursuivre sans interruption. Le plus grand mal de la Révolution, ce n’est pas d’avoir versé à flots le sang de la nation entière, c’est d’avoir jeté entre les éléments de la société française des souvenirs de haine et de vengeance qui empêchent encore un rapprochement dans l’intérêt commun. Personne n’a gagné à la Révolution, tout le monde y a perdu.
Rien ne montre mieux le point de civilisation où la nation était parvenue en 1789, (|ue la multitude des hommes éminents qui apparaissent à la fois dans tous les ordres et dans toutes les provinces. La Révolution en a tué les trois (juarts par l’exil ou par l’échafaud, et il a suffi de ceux qui sont restés pour illustrer la période révolutionnaire. Cette période par elle-même n’a produit que des hommes de guerre, et encore bien moins qu’on ne croit; beaucoup de ceux qui se sont distingués dans nos grandes guerres portaient déjà l’épée d’officier avant 1789, tels étaient Kellermann, Macdonald, Moncey et une foule d’autres ; Ronapaiie lui-même avait vingt ans et sortait de l’école militaire. Pour les savants, les jurisconsultes, les écrivains, les artistes, les hommes d’Etat, ils étaient tous formés avant la Révolution.
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Veul-on prendre pour exemple Je» auteurs du code civil? Troncliel avait soixante-trois ans, Treilhard quarante-sept, Portalis quarante-quatre. Merlin trentecinq, et ils étaient tous les quatre en possession d’une grande autorité. Veut -on les politiques? Mirabeau avait quarante ans, Sieyès quarante et un, Tbouret quarante- trois, Talleyrand trente-cinq. Veut - on les savants? Lagrange avait cinquante-trois ans, Monge quarante-trois, La|)lace quarante, Bertbolet quarante et un. Veut-on les écrivains? Bernardin de Saint-Pierre avait publié Paul et Virginie, Delille, Suard, Labarpe, Ducis, Sedaine étaient de l’Académie française, madame de Staël commençait à écrire. Veut -on les artistes? David avait déjà produit le Serment des I/oraces et la 3Jort de Socrate. Que dirons-nous de ceux qui sont morts avant l’age, comme Lavoisier et André Chénier, et de cette foule de génies inconnus, étouffés dans leur fleur, sans avoir même pu donner leurs premiers fruits? Un seul a échappé qui avait alors vingt et un ans, c’est Chateaubriand.
Pour se faire une idée du véritable état de la société, il faut bien savoir que la classe réellement prépondérante n'était ni la noblesse ni le clergé, mais la partie la plus riche et la plus éclairée du tiers état, celle qui comprenait les hommes de loi, les écrivains, les savants, les bourgeois propriétaires, les officiers municipaux des villes, les magistrats des tribunaux secon-
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daircs, les commerçants enrichis, eic. Les événements de t789 n’ont pas créé sa puissance, ils n’ont fait que la proclamer. C’est celte classe qui a fourni ensuite le plus de victimes à la Révolution, parce qu’elle était la plus influente et la plus nombreuse ; on l’a accusée d’avoir voulu former une noblesse de second ordre, ce qui pouvait être conforme à l’apparence, mais ce qui était au fond radicalement faux, parce qu’elle ne pouvait fonder sa puissance que sur le triomphe du droit commun. A l’exemple de l’Angleterre, où la véritable influence réside dans celte classe intermédiaire qu’on appelle la genlry, les communes de France renfermaient une foule d’hommes capables d’exercer le pouvoir politique et tout prêts à s’en saisir.
Le peuple lui-même était plus instruit, je ne dis pas qu’aujourd’hui, apres que la loi sur l’instruction primaire a fonctionné pendant trente ans, mais qu’en 1815. Quand on compulse les originaux des cahiers rédigés dans toutes les paroisses en 1789, on est surpris de la quantité des signatures. 11 faut bien que ces simples soldats qui sontdevenns si vite d’habiles généraux eussent reçu un commencement d’éducation. Rien de pareil ne s’est reproduit dans les temps qui ont suivi, et on a vu sous l’Empire bien peu de nouveaux soldats monter aux premiers grades. Quant à la division de la propriété, personne n’ignore plus qu’elle était poussée très- loin; la vente des biens du clergé et des émigrés
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y a peu ajoulé, soit parce (ju’uiie partie de ces biens n'a pas trouvé d’acquéreurs, suit parce que la plupart de ceux qui les ont achetés étaient déjà propriétaires et n’ont fait (pie les réunira ceux qu’ils possédaient.
On se demandera sans doute si les conquêtes obtenues pacifiquement auraient été durables et définitives. On ne peut avoir le moindre doute à cet é^'ard, quand on voit l’uiianimilé qui résinait dans les assemblées provinciales. Les résistances n’ont con.mcncé que lorsqu’on a senti le souffie destrudeur de la Itévolutinn. Le point délicat était la distinction des ordres, mais dès l’instant que la noblesse cl le clergé renonçaient à leurs privilèges pécuniaires, cette distinclion n’était plus qu’un mot, et le mot lui-méine ne pouvait tarder àdisparatlre. La nuit du A août n’a trouvé à détruire que les droits de chasse et de colombier. Restaient, il est vrai, lesdîmes ecclésiastiques et les redevances seigneuriales , qui n’étaient pas des privilèges mais des propriétés; rien n’était plus facile que de les racheter, tout le inonde y consentait. On a cru les avoir pour rien, on les a payées infiniment plus cher. Les évêchés et la plupart des autres bénéfices étant à la nomination du roi, le clergé avait cessé d’être un ordre proprement dit, et la noblesse avait perdu toute force morale, depuis qu’on pouvait l’acquérir à prix d’argent. Necker a compté 4,000 charges vénales qui donnaient la noblesse; il voulait les racheter et les supprimer, ce qui devenait
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d’autant plus facile que la suppression des privilèges leur ôtait presque toute leur valeur.
J’eutencis beaucoup dire, pour justifier les excès de la Révolution, que l’obslinalion des privilégiés les a rendus nécessaires. Il n’y a pas d’erreur historique plus sensible. On ne peut pas espérer, dans les grandes transformations sociales, que le passé cède absolument sans combat, mais jamais à coup sûr il n’a moins résisté. Même au 10 août. Louis .\VI ne s’est pas défendu; c’est ce que démontre jusqu’à l’évidence le récit authentique récemment publié '. La seule journée qui puisse se justifier par l’attitude menaçante de la cour, le 14 juillet, n’a rencontré (ju’un simulacre d’opposition; l’armée fraternisa avec te peuple dès le premier moment, et la faible garnison de la Bastille se rendit d’elle-même. Si la vieille forteresse n’avait pas succombé ce jour-là, la monarchie l’aurait démolie spontanément, comme elle avait déjà démoli à Bordeaux le château Trom;)ette et transformé le donjon de Vincennesen grenier d'abondance. Dans tous les cas, une fuis la Bastille prise , il n’y a plus eu de résistance nulle part.
Comment se fait-il donc qu’à ces jours d’espérance ait succédé un si horrible bouleversement? J’en vois la principale cause dans l’inexpérience politique de la nation, qui n’a jamais su quand il fallait s’arrêter. C’est
I Httlotrf de la terreur, par M. Mortimer-Ternaui, t. II.
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le plus grand des malheurs pour un peuple qu’un siècle et demi de gouvernement absolu. Quinze ans du règne le plus doux, le plus sage, le plus honnête, n’ont pu suffire pour lui apprendre à se servir de scs nouveaux droits La Révolution de 1848 jette une lumière rétrospective sur CCS événements; elle nous montre comment on peut abandonner la réalité pour courir les aventures, quand un long usage de la liberté n’a pas donné aux esprits le sentiment du possible et du raisonnable. Encore aujourd’hui, nous souffrons des conséquences des trois règnes de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV. Notre maladie actuelle n’est pas la même qu’en 1789; aujourd’hui, c’est l'abattement et la défiance; alors, c’était l’excès de confiance et d'entraînement. Ces deux effets, si différents, sortent d’une seule cause.
A l’inexpérience universelle, il faut joindre l’aveugle fureur d’un petit nombre qui a cru possible de tout détruire dans l’ancienne société pour substituer sans transition à la monarchie la plus absolue la république lu plus égalitaire. Favorisée par la haine et le mépris qu’avaient amasses dans les âmes tant d’années d’un gouvernement odieux, cette entreprise servait de voile a une autre plus coupable et moins imaginaire, le partage des biens du clergé, de la noblesse et de la portion riche du tiers état. La tentative de spoliation a échoué aux trois quarts, malgré les deux millions d’hommes qui se sont fait tuer pour la défendre ; le
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despotisme sanglant d’une oligarcliie révolutionnaire n’a eu d’autre effet que de conduire au despotisme d’un seul, et, apres vingt-cinq ans d’efforts aussi gigantesques qu’inutiles, il a fallu finir par recommencer.
Tout n’a même pas recommencé à la fois, car, parmi les questions qui paraissaient résolues ou sur le point de l’être en 1789, plusieurs sont restées en arrière.
On reconnaît assez généralement aujourd’hui que la centralisation administrative, qu’il ne faut pas confondre avec l’unité nationale, a été iwussée trop loin par les gouvernements issus de la Révolution; c’est là un de ces legs de l’ancien régime que Louis XVI avait répudiés et que ses successeurs ont repris. 11 n’y a rien de plus contraire à l'esprit de 1789 que l’excès de centralisation.
Toutes les libertés sont menacées quand les communes et les provinces ne jouissent pas d’une indépendance suffisante. L’égalité même, cette divinité jalouse qu’on a trop souvent prétendu servir aux dépens de la liberté, ne saurait s’accommoder d’un régime où les droits et les avantages sont inégalement répartis entre les diverses fractions d’un même territoire. Ce sera la tâche de l’avenir de reprendre à cet égard le travail interromim par la Révolution.
On a paru étonné que les assemblées provinciales de
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Louis XVI fussent si complètement oubliées'. J’en vais dire le motif. Ni la République ni l’Empire n’avaient intérêt à en conserver le souvenir. Dans une note dictée par Napoléon, à Bordeaux en 1808, pour ordonner an ministre de l’intérieur de faire rédifjer une Histoire de France au point de vue impérial, on trouve le passage suivant :
« Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances sous l’ancien régime, le chaos des assemblées provinciales, les prétentions des parlements, le défaut de règle et de mesure dans l’administration; cette France bigarrée, sans unité de loi et d’administration ; de sorte qu’on respire en arrivant à l’époque où l’on a joui des bienfaits de l’unité de loi, d’administration et de territoire. »
Jusqu’à quel point la France respirait- elle au commencement de la guerre d’Espagne et à la veille de la guerre de Russie, c’est ce que je ne jirétends pas examiner ici; je veux dire seulement que Napoléon avait ses raisons pour tout confondre dans le passé sous le nom détesté d’ancien régime, et pour donner le nom de chaos à tout essai de liberté politique et administrative.
' Parmi ceux qui ont cherché avant moi à les rappeler, je dois citer M. le vicomte de Luçay, auditeur au conseil d'Éiat qui a publié une très-bonne étude sur ce sujet dans io Jlevue historiiiue du droit françait et étranger, en lbû7.
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De même, en 1815, (luand les débris de l’émigration rentrèrent en France, ils y revinrent ulcérés par vingt eimj ans de misères. Ceux (jiii s’étaient montrés à l’origine les plus passionnés pour les réformes furent les plus ardents à effacer la trace de ce <|u’ils appelaient leurs erreurs de jeunesse. De son côté, le parti révolutionnaire les [irit au mot; il lui était commode, pour Justiüer ses propres violences, de ne voir dans l’ancien régime que scs abus, et c'est ainsi (lu’une des plus nobles tentatives faites dans aucun temps pour régénérer une société i>ar elle-même fut d’un commun accord vouée à l’oubli. J’essaye aujourd’hui de la dégager de cette lave éjjaissc dont tant d’années l’ont recouverte; heureux si ce souvenir de concorde, de patriotisme et de liberlé peut atténuer les divisions funestes qui déchirent notre pays !
Un mot maintenant sur l'exécution. Je reconnais ce que doit avoir de monotone le même récit recommencé trente-deux fois pour les trente-deux provinces du royaume. Je n’ai voulu cependant en excepter aucune.
On a trop souvent généralisé ce qui n’était vrai que de quelques cas particuliers; ici, on prononcera sur l’ensemble. J’ai cru devoir procéder beaucoup par citations, afin qu’on ne pût m’accuser d’avoir prêté à mes personnages des idées et des sentiments qu’ils n’avaient
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pas; on ne les jugera que d’après eux-mêmes, d’après ce qu’ils ont fuit, dit et pensé. Je suis loin d’ailleurs de prétendre avoir épuisé le sujet. Pour éviter des répétitions à l’infini, j’ai dû résumer sommairement ce qui s’est passé dans chaque province; chacune, prise à part, peut fournir le sujet d’une étude plus complète qui aurait un grand intérêt.