‹ Les aubesChapitre 24 sur 25 · DES JEUNES GENS · texte numérisé non relu

DES JEUNES GENS

Se portant au devant du corps qui passe. Avec prière, avec exaltation :

— Ilérénien. Hérénien, tu fus notre seul maître!

— Je ne sais pas un feu de ma pensée

Que ton ardeur comme un grand vent n'ait attisé !

Hérénien, Hérénien, nous sommes ta survie?

Nous te vouons et nous t'offrons

Tous ce qu'un jour, l'effort

De notre âme fera de beau, de clair, de fort

Et de pur dans la vie !

— Hérénien, Hérénien, ton souvenir Sera le battement de cœur de l'avenir!

— Hérénien, Hérénien, exalte-nous

Que nous soyions toujours ces violents, ces fous Qu'aux temps mauvais.

Jadis, ton geste emportait.

Malgré nos forces désunies, Dans l'orage de ton génie!

Le cadavre est déposé sur l'estrade ; des femmes couvrent, avec des fleurs, le drap noir.

LE VOYANT Debout sur un gradin et dominant la foule :

Ce n'est plus l'heure Où j'écoute ceux qui pleurent; C est l'heure enfin venue

De la foudre fatale aux anciens dieux, Qui les abat, hagards et vieux, Devant la vérité soudaine et reconnue.

L'espoir humain s'est de nouveau fait chair;

^e vieux désir, vêtu de fleurs et de jeunesse,

^'est répandu : les yeux sont beaux, les cœurs renaissent

)es aimants inconnus s'entrecroisent dans l'air.

Désignant le catafalque :

Ct maintenant qu'on voile, avec des palmes claires,

:e tragique appareil de crêpes mortuaires,

^t qu'on ait peur de profaner

.e culte et la victoire

)'une aussi pure et puissante mémoire,

ar ce mort-là doit r^lyonner.

lut d'accord avec les renouveaux u monde, avec le temps, avec les astres, a conquis la vie à travers un désastre ; a vaincu, broyé, tué l'un des fléaux!

IToRDAiN se lève; - agitation. La foule le désigne et l'acclame. Des gens se renseignent l'un l'autre.

LA FOULE

— C'est lui qui refusa d'abattre Oppidomagne.

— Lui qui nous gagna les ennemis.

— Il est aussi grand qu'Hérénien.

nORDAIN (désignant le cadavre)

Je fus son élève et son ami inconnu. Ses livres ont remplacé ma bible. Ce sont des hommes pareils à lui qui font naître des hommes tels que moi, humbles, dévoués, longtemps obscurs, mais auxquels la fortune permet de réaliser, en une heure foudroyante, ce qui fut le rêve suprême de leur maître. Si les patries sont belles, douces au cœur, vivantes à la mémoire, les nations armées de frontières sont tragiques et funestes ; et le monde entier reste encore hérissé de nations. C'est en face d elles que notre accord se dresse comme un exemple. (Acclamations). Elles comprendront, un jour, ce qui fut accompli d'immortel, ici, dans cette Oppidomagne illustre, d'où les plus hautes idées humaines se sont, à travers les âges, l'une après l'autre, envolées. Pour la première fois, depuis l'origine de la force, depuis que les cerveaux se sont mis à compter le temps,

deux races, Tune, abdiquant sa victoire, l'autre , son orgueil humilié, se sont fondues en une étreinte. Toute la terre a iû tressaillir, tout le sang, toute la sève a dû refluer vers le cœur des choses. L'accord et Tentente ont raison des haines. (Acclamations). La lutte humaine, en sa forme sanglante, a été niée. Un phare brûle désormais à l'horizon des tempêtes futures. Sa fixité éblouira les yeux, obsédera les :erveaux, hallucinera les désirs. Il faudra bien, qu'à bout d'épreuves et de deuils, on aborde au port, dont il indique l'entrée et dont il dore les mâts et les barques tranquilles!

Enthousiasme de tous: on crie, on s'embrasse. Les anciens ennemis se lèvent et entourent Hordain. Ceux d'Oppidomagne étendent les bras vers lui. Il se dégage des étreintes et dépose des palmes aux pieds d'HÉRÉNiEN. Puis se tournant vers la veuve :

Au nom de la vie et de son triomphe, je vous demande, Claire Hérénien, de présenter à ces deux peuples exaltés celui qui nous semble être Jacques Hérénien lui-même :

son fils ! (Il tend les bras pour présenter l'enfant.)

CLAIRE (l'arrêtant)

Je veux en avoir la force moi-même. (Elle se lève.)

Au cœur mcme d'Oppidomagne,

A celte heure d'espoir immense,

Au seuil des jours nouveaux, qui recommencent.

Pour deux races, l'humanité;

Séchant mes pleurs, dressant ma volonté,

(Elle désigne la foule)

Je vous confie, à vous, cet enfant de sa chair,

je le voue au devoir tragique, au devoir fier,

A l'éclatante et divine chimère.

Que chevauchait et que domptait son père.

Je l'offre à l'Avenir qui chante, en ce décor

De fête et de révolte auréolées.

En ce décor de joie et de douleurs mêlées,

Ici même, devant vous tous, aux pieds du corps

Encore sanglant d'Hérénien mort!

Claire tient quelque temps l'enfant levé au milieu des acclamations et des bras qui se tendent, puis elle le passe aux mains de Hordain. Alors, à bout de forces, elle s'affaisse, sanglotante, sur le cadavre. Le silence, lentement, se fait.

Cette heure est trop grande et trop belle, elle nous lie

trop intimement, les uns aux autres, pour que nous songions soit à un pacte, soit à un serment! En pleine liberté, en face de tout ce qui demeure inviolable et sacré, en face de cet homme de génie, dont le corps assassiné et l'ùme immortelle nous enfièvrent et nous inspirent, nous nous donnons les uns aux autres, à jamais. Acclamations.

HORDAIN

Quand hier, les mains et les cœurs ouverts, nous sommes entrés dans la ville, je m'étonnais que celui qui, ^lus que tous, réalisa notre œuvre, pût assister, vivant,' i son triomphe. Une telle conquête exigeait une telle 'ictime. Si vous songez en quelles circonstances étranges, iérénien, sans escorte, sans amis, sans défense, s'offrii le lui-même, à la dernière balle qui, peut-être, fut tirée, •ous croirez, comme moi, que sa mort est liée au mysire des forces énormes et souveraines.

HAIXEAU

^ II a broyé sous lui le vieux pouvoir dont voici image encore debout.

Il désigne la statue — des huées — on crie : « Abattez-la, abattez-la ! » Des ouvriers saisissent des barres pour l'abattre et montent sur le piédestal.

Il a vaincu sa pourriture : ses consuls lâches, ses lois bâtardes, ses coutumes honteuses, ses armées à gages.

LA FOULE

Abattez-la! Abattez-la!

HAINEAU

Il a nettoyé ses banques voleuses, son trésor, ses parlements et ses conseils : il a tué tous les antagonismes. Cette image raille ce qu'il a fait.

Il désigne la statue.

LA FOULE

— Oh l'antique canaille !

— La sinistre poupée!

— L'horrible gouge !

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