‹ Les avariés, pièce en trois actesChapitre 23 sur 24 · LE DOCTEUR, LE BEAU-PÈRE, UNE FILLE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR, LE BEAU-PÈRE, UNE FILLE

LE DOCTEUR

Ça va bien depuis ce matin ? {Sans attendre la réponse.) Dis-moi, tu veux toujours être danseuse ?

LA FILLE

Sûr.

LE DOCTEUR

Eh bien, monsieur est un ami du directeur de l'Opéra, il peut te recommander. Tu es contente...

LA FILLE

Oui. Mais... si on va aux renseignements y. je suis cuite...

LE. DOCTEUR

On n'ira pas... Seulement tu vas dire à monsieur quels sont tes goûts, ce que tu veux faire, ce que tu as fait... tu vas causer avec lui...

LA FILLE

Mes parents, c'étaient des gens très bien,. Ils m'avaient mise en pension.

LE DOCTEUR, Varrêtant.

Inutile (le raconter cette histoire-là. Monsieur -ne la croira pas.

LA FILLE

Ah!... Ben alors, sijelui dis la vérité il ne voudra pas me recommander à son ami.

LE DOCTEUR

Mais si, mais si. Voyons... tu es venue à tParis...

LA FILLE

£)ui...

LE DOCTEUR

•On t'a placée comme domestique.

LA FILLE

Eh bien, oui...

LE DOCTEUR

Quel âge avais-tu ?

LA FILLE

Eh bien, dix-sept ans passés...

LE DOCTEUR

Et puis tu as eu un bébé?

LA FILLE, comvie étonnée de la demande, trouvant la chose toute naturelle.

Eh bien, oui, à dix-huit ans.

LE DOCTEUR

Qui était-ce, le père ?

LA FILLE, de même.

Ben, c'était mon patron.

LE DOCTEUR

Enfin... parle... voyons... raconte... Ta maîtresse a su que tu étais enceinte. Alors?...

LA FILLE, du même ton.

Ben, elle m\a renvoyée... .T'aurais été à sa place que j'en aurais fait autant.

LE DOCTEUR

Ne me force pas à t'arracher les mots comme ça... Je te dis de raconter, allons !... Monsieur est de la campagne, il ne sait pas comment ça se passe.

LA FILLE, très gdiie.

AhbenI fallait le dire... Voilà... Il avait retiré ses pantoufles, la nuit, il est monté dans ma chambre et il m'a dit : si tu cries je te flanque à la porte... alors...

LE DOCTEUR

Non... Prends ton histoire seulement à partir du moment où tu as été sans place.

LA FILLE

Ben, si vous croyez que c'est ça qui va faire rigoler monsieur.

LE DOCTEUR

Va toujours. Raconte ce que tu fais maintenant.

LA FILLE

Je me soigne.

LE DOCTEUR

Avant de te soigner ?

LA FILLE

Je faisais mon cinq heures sur les boulevards.

LE DOCTEUR

Comment?., va... parle... monsieur est de la province.

LA FILLE

C'est vrai... Je ne peux jamais me figurer qu'il y a quelqu'un qui ne sache pas ça... Voilà... Je fais la petite ouvrière... en toilette très, très simple.... des frusques exprès pour ça... j'ai un petit paquet dans une serviette noire... je marche le long des boutiques... Ça, c'est fatigant, parce que, pour bien le faire, il faut aller vite... Puis je m'arrête à la devanture d'un magasin... Neuf fois sur dix, ca y est. Ce qu'il y a de rigolo, par exemple, c'est que les hommes, on croirait qu'ils se sont donné le mot pour la manière de vous aborder... Ils ont deux phrases... Ils ne sortent pas de là... C'est ou : « Vous allez bien vite, mademoiselle, » ou bien : « Vous n'avez pas peur,

toute seule ? » Ça ou autre chose, on sait bien ce que ça veut dire, est-ce pas? Ou bien encore, je me mets en « jeune veuve. » Là aussi, faut marcher vite, c'est vrai, mais ça rapporte, je ne comprends pas pourquoi par exemple... Au bout d'une minute de conversation devant le magasin ils savent bien que je ne suis pas une jeune veuve, pas vrai?... Ça ne fait rien, l'effet est produit, ils continuent tout de même... {Sérieuse.) Y a des choses, comme ça, qu'on ne s'explique pas.

LE DOCTEUR

Qu'est-ce que c'est, tes clients ? Des petits employés, des commis voyageurs ?

LA FILLE

Voyez-vous ça!... Je n'ai que des messieurs très bien.

LE DOCTEUR

C'est eux qui le disent.

LA FILLE

D'abord, je le vois bien : il y en a des tas de décorés... C'est même amusant... Ils sont décorés quand on les rencontre... ils vous suivent... Crac!... ils ne le sont plus. Ça m'a intriguée... J'ai vu dans une glace, ils n'ont l'air de rien, mais tout en marchant, ils font sauter leur ruban d'un coup de pouce comme quand on écossedes petits pois, vous savez?...

LE DOCTEUR

Oui, nous savons. Parle-nous de ton enfant... Qu'est-ce qu'il est devenu?

LA FILLE

Ben, j' l'ai laissé rue Denfer...

LE DOCTEUR, aii heau-pève.

Aux Enfants trouvés...

LE REAU-PÈRE

Cela ne vous a rien fait ?

LA FILLE

Ça valait mieux que de l'emmener crever de faim avec moi.

LE REAU-PÈRE

Mais c'était votre enfant...

LA FILLE

A son père aussi, c'était son enfant. Est-ce qu'il s'en est occupé, lui?... Voilà encore que vous me faites reparler de ça... Ça m'embête... Mais enfin, vous êtes là tous les deux, voulezvous me dire ce que je pouvais faire? Le mettre en nourrice? Si j'avais été certaine de gagner

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assez d'argent, sûr que je l'aurais mis en nourrice. Seulement je voulais me replacer... C'est pas avec les vingt-cinq ou trente francs que j'aurais gagnés, que je pouvais payer les mois, pas vrai?... Du moment que je voulais rester honnête, je ne pouvais pas garder mon enfant. ..

LE BEAU-PÈRE

C'est effroyable !... (Le docteur V arrête d'un geste )

LA FILLE

Ça, c'est comme je vous le dis... Enûn, connaissez-vous un autre moyen?... Vous voyez bien, vous n'avez rien à dire tous les deux... {Reprenant.) Alors, c'est pas la peine de se faire de la bile... Vous me répondrez... « T'as pas été honnête tout de même. » C'est vrai... quoi... j'ai pas pu durer dans mes places... et puis... quand on a faim et qu'un joli garçoa

VOUS offre à dîner, faudrait vraiment être en bois pour refuser... Si encore j'avais eu un métier!... J'en avais pas... Alors, finalement ça m'a conduite à Saint-Lazare... Seulement ça, c'est encore une histoire que je ne comprends pas... On m'y a mise parce que j'étais malade... Ces saligauds d'hommes vous flanquent une vilaine maladie, et c'est moi qu'on tiche en prison... C'est un peu fort.

LE DOCTEUR

Tu t'es bien vengée... d'après ce que tu m'as dit.

LA FILLE, joyeuse.

Oui, il y a eu de la rebiffe... [Au beau-père.) Faut que je vous raconte ça tout de même... Avant qu'on me mette à Saint-Lazare, le jour même où je venais d'apprendre que j'étais pincée, je rentrais furieuse, naturellement...

boulevard Saint-Denis, savez-vous qui je rencontre?... Mon ancien patron... Ça, c'est le bon Dieu qui l'a voulu... Je me dis : Toi, mon bonhomme, voilà le mom.ent de te faire payer ce que tu me dois... avec les intérêts... J'y fais une risette... Ah! ça n'a pas été long, allez... [Tragique.) Et quand je l'ai eu quitté, je ne sais quelle colère, quelle rage m'a passé dans le sang... j'ai pris tous ceux qui ont voulu... pour ce qu'ils m'offraient, pour rien, s'ils n'offraient rien... j'en ai emmené tant que j'ai pu... etles plus jeunes et les plus beaux... Ben quoi! j' faisais que leur rendre ce qu'ils m'avaient donné!... C'est depuis ce moment-là que je n'en veux plus à personne... et que je trouve que tout est rigolo... Les autres femmes, elles font comme moi... mais elles, c'est pas pour se venger, c'est pour avoir du pain... Malgré qu'on soit malade faut qu'on mange tout de même, pas vrai ? [Silence.) Alors, pour dan-

seuse, vous penserez à moi, dites? Le patron vous donnera mon adresse...

LE BEAU-PÈRE

Je vous le promets.

LA FILLE

Merci, monsieur. [Elle sort.)

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