CHAPITRE PREMIER
J'ai rapporté le récit qui m'a été fait par M. Collins, en y mêlant seulement quelques éclaircissemens que j'ai été à portée de recueillir ; j'y ai mis toute l'exactitude que m'a pu fournir ma mémoire aidée de plusieurs notes que j'ai prises dans le temps même. Je ne prétends garantir l'authenticité de ces mémoires que pour ce qui est venu directement à ma propre connaissance ; et quant à ceci , je le rapporterai avec autant de candeur et de fidélité , que si Tome IL i
j'avais à plaider devant un juge souverain, pour tout ce que j'ai de plus cher au monde. Je n'ai pas voulu , par les mêmes motifs , changer la moindre chose au style de M, Collins , ni rien faire pour donner à son récit le ton qu'eût pu me suggérer mon goût personnel. On pourra bientôt s'apercevoir combien ce récit est essentiel pour jeter du jour sur ma propre histoire.
L'intention de mon ami , en me faisant cette confidence , avait été de me soulager; mais dans le fait , il ne fit qu'ajouter à l'embarras de ma position. Jusques-là je n'avais eu aucune relation avec le monde et avec ses passions; et quoique je les connusse un peu telles qu'elles sont dépeintes dans les livres , je sentais que cette connaissance m'était d'un bien faible secours quand je me trouvais en présence avec elles. Le sujet de ces passions placé continuellement sous mes yeux , des événemens qui étaient arrivés hier, pour ainsi dire, dans le
lieu même que j'habitais; c'était ure toute autre nature de choses. Il y avi.it dans le récit que je venais d'entendre , une marche suivie et progressive qui n'avait pas le moindre rapport avec tous les petits incidensde village dont j'avais été témoin jusques alors. Je m'étais senti successivement intéressé pour les différens personnages qui avaient paru sur la scène. J'éprouvais de la vénération pour M. Clare ; j'applaudissais à la noble intrépidité de madame Hammond. J'étais frappé d'étonnement qu'il eût existé une créature humaine au si monstrueusement perverse que M. Tyrrel. Je ne pus refuser un tribut de larmes à la mémoire de l'innocente miss Melville. Enfin , je trouvais mille nouveaux motifs d'aimer et d'admirer mon maître.
Dans le premier moment , je ne fis que considérer chacun des événemens de cette histoire, du côté le plus simple et le plus apparent. Mais cette histoire ne sortait pas un instant de ma pensée ,
et je mettais un degré d'intérêt particulier à la bien comprendre dans toute son étendue, et dans chacune de ses parties. Je la tournai et retournai mille fois dans ma tète en l'examinant sur toutes les faces imaginables. Dans la première communication qui m'en avait été donnée , elle m'avait paru suffisamment claire et satisfaisante; mais à mesure que je la méditais , j'y découvrais successivement de l'obscurité et du mystère. Le caractère d'Hawkins avait quelque chose de bien étrange. Si ferme, si inébranlable dans ses principes de justice et d'honnêteté , comme il s'était montré d'abord , et tout d'un coup devenir un assassin ! Comme sa première conduite , pendant sa persécution , était faite pour prévenir fortement en sa faveur ! Certes , s'il était coupable , c'était une grande cruauté de sa part de laisser subir un jugement pour son crime , à un homme aussi respectable que M. Falkland. Avec cela y il m'était impossible de ne pas plaindre
amèrement le sort de cet honnête paysan , traîné de fait à l'échafaud par l'effet des machinations diaboliques de cet infernal Tyrrel. Et son fils! ce fils pour l'amour duquel il avait sacrifié tout ce qu'il avait au monde , expirer avec lui au même gibet! Certainement, on ne pouvait rien imaginer de plus capable d'émouvoir.
Après tout , n'était-il pas possible que ce fût M. Falkland lui-même qui fût l'assassin ! Le lecteur aura peine à croire qu'il me passa par la tête l'idée de lui en faire la question à lui-même. Ce ne fut qu'une idée fugitive, mais elle peut servir comme une preuve de la simplicité de mon caractère. Ensuite revenaient à ma pensée toutes les vertus de mon maître, presque trop élevées , trop sublimes pour la nature humaine ; ses souffrances si inouies , si peu méritées ; je me grondais moi-même d'avoir pu conce- * voir un tel soupçon. L'aveu que Hawkins avait fait en mourant , se repré-
sentait alors à mon souvenir , et je sentais qu'il n'y avait plus moyen d'entretenir un doute. Mais cependant , que signifiaient ces terreurs , ces angoLses de M. Falkland? Enfin, cette idée ayant une fois frappé mon esprit , elle y resta fixée pour jamais. Mes pensées flottaient de conjecture en conjecture, mais c'était là le centre autour duquel elles tournaient et revenaient sans cesse. Je me déterminai à observer mon maître , et à m'attaclier à tous ses mouvemens.
Aussitôt que je me fus donné cet emploi, j'y trouvai une sorte de plaisir fort étrange. Nous trouvons toujours des charmes à faire ce qui est défendu , parce que nous sentons confusément que la défense renferme en soi quelque chose d'arbitraire et de tyranniquè. Me faire l'espion de M. Falkland ! Le danger que présentait un pareil office ne
* servit qu'à y ajouter encore plus d'at-
# trait et de piquant. Je me rappelais la sévère réprimande que j'avais reçue;
son air terrible et menaçant ; et ce souvenir me causait une sorte de palpitation qui n'était pas sans quelque jouissance. Plus j'allais > plus l'attrait de cette sensation devenait insurmontable. Je m'imaginais me voir à tout moment sur le point d'être surpris et contreminé dans mon projet , et à tout moment réveillé par la nécessité de me tenir sur mes gardes. Plus M. Falkland était déterminé à être impénétrable , plus ma curiosité devenait irrésistible. Au total , j'éprouvais bien quelques inquiétudes sur les dangers personnels auxquels je m'exposais , mais j'étais guidé par tant de franchise et de simplicité , j'avais si bien la conscience de ne pas chercher à faire du mal , que j'étais toujours tout prêt à dire ce que j'avais dans l'ame , et que je n'aurais jamais pu me persuader que s'il eût été question de juger ma conduite , personne put sérieusement m'en vouloir.
Ces réflexions m'amenèrent par dégrés
à une situation d'esprit nouvelle. Dans le commencement de. mon séjour dans la maison de M. Falkland , la nouveauté du théâtre où je me v oyais transporté m'avait rendu discret et attentif. La manière réservée et imposante de mon maître avait presque anéanti ma gaîté naturelle. Mais par dégrés je m'accoutumai à ma nouvelle condition /et insensiblement je secouai une partie de ma contrainte. L'histoire que je venais d'entendre et la curiosité qu'elle avait excitée en moi, me rendirent mon activité, ma hardiesse , ma vivacité. J'avais toujours senti un penchant à communiquer mes pensées; naturellement mon âge m'entraînait à parler ; enfin je me hasardai de temps en temps à essayer quelques questions , comme pour voir si je pourrais en venir par ce moyen jusqu'à exprimer mes sentimens en présence de M. Falkland.
Au premier essai que je fis en ce genre , il me regarda avec un air, de
surprise , ne me répondit rien*, et prit aussitôt un prétexte pour me laisser.
Bientôt après je répétai mon expérience. Mon maître paraissait à demi-porté à m'encourager , et pourtant encore incertain s'il oserait s'aventurer jusques-là. Depuis long -temps il était étranger à toute espèce de dissipation, et mes remarques naïves semblaient lui promettre de l'amusement. Quel danger pouvait avoir un amusement de ce genre ? Dans cet état d'incertitude il lui aurait été impossible de trouver dans son cœur la force de réprimer avec sévérité les innocentes effusions du mien.
11 fallait bien peu pour m'encourager ; mon ame agitée ne cberchait qu'à s'ouvrir. Ma simplicité était l'effet de ma parfaite ignorance du monde; mais mon esprit cultivé par la lecture n'était pas sans acquit ni sans talent. Aussi mes remarques avaient toujours quelque chose à quoi on ne s'attendait point ; elles annonçait tantôt une extrême ignorance,
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tantôt de la sagacité et de la finesse, mais toujours de la candeur , de la franchise et du courage, tlles avaient l'air d'être faites innocemment et sans dessein : et cela même après que la curiosité m'eût excité à comparer mes observations et à en étudier les conséquences , car un projet tout nouvellement conçu et à peine encore mûr,, ne pouvait pas changer en moi ces manières naturelles et l'effet d'une longue habitude. La situation de M. Falkland était celle d'un poisson qui se joue avec l'amorce préparée pour le prendre. Ma façon d'agir l'encourageait à un certain point à mettre de côté sa réserve habituelle , et à se relâcher un peu de sa dignité ; mais bienlot une observation ou une question imprévue lui donnait l'alarme et le rappelait à lui-même. Il était toujours bien évident qu'il portait au fond de l'âme une secrette blessure. Toutes les fois qu'il m'arrivait de toucher à la cause de ses chagrins ^ même de la manière la
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plus indirecte et la plus éloignée, aussitôt son visage s'altérait; tous les symptômes de sa maladie reparaissaient , et c'était avec la plus grande peine qu'il venait à bout de surmonter son émotion. Tantôt il faisait un effort pénible sur lui-même pour se vaincre , tantôt il tombait dans un accès de démence furieuse , et courait s'ensevelir dans la solitude. Souvent je me sentis porté à interpréter ces apparences comme autant d'indices propres à fonder mes soupçons , quoiqu'avec autant de probabilité et plus de bienveillance , j'aurais aussi bien pu les attribuer aux cruelles mortifications qu'il avait eues à essuyer sur l'objet exclusif de son ambition.
M. Collins m'avait fortement engagé au secret ; et M. Falkland , toutes les fois que mon geste ou l'émotion de son ame lui faisait naître l'idée que j'en savais plus que je ne disais , me lançait un coup-d'œil perçant et plein d'effroi , comme pour deviner jusques à quel
point j'étais instruit , et comment j'avais pu l'être. Mais dès notre première entrevue , mes manières vives et franches lui rendaient la tranquillité, effaçaient l'émotion que j'avais causée , et nous remettaient l'un vis-à-vis de l'autre dans la première situation. Plus cette innocente familiarité avait duré de temps , plus il aurait fallu d'efforts pour la supprimer; et M. Falkland n'aurait voulu ni me mortifier par une injonction sévère de me taire, ni paraître donner à mes paroles l'importance qu'une pareille injonction aurait pu faire supposer.
Quelque pressé que je fusse par la curie ilé } il ne faut pas croire que l'objet de mes recherches fût toujours présent à mon esprit , ou que mes questions et mes remarques fussent dirigées avec toute l'hahiieté d'un vieil inquisiteur blanchi dans le métier. La plaie secrette qui rongeait l'ame de M. Falkland était plus constamment présente à sa pensée qu'à la mienne ; et je l'ai vu mille
fois, sur des remarques qui survenaient dans nos conversations , faire des applications à lui-même , que je n'avais pas moi-même la moindre idée de faire, et dont je n'étais averti que par l'altération soudaine de sa figure. D'un autre côté , Monsieur Falkland sentait jusques à quel point sa sensibilité malade pouvait influer sur son imagination , et vraisemblablement pour s'assurer si ces applications n'étaient pas un effet de sa propre prévention , il cherchait à revenir à la charge , et l'idée qui se présentait souvent à lui de mettre fin à la liberté de mes conversations , lui faisait éprouver, par cette raison, une sorte de honte.
Je citerai un seul exemple de nos conversations , et comme je le choisis dans celles qui commençaient sur les matières les plus générales et les plus indifférentes , il sera facile au lecteur de se faire une idée de l'agitation et du trouble qu'endurait presque à, toute
lieure une ame aussi alarmée et aussi cruellement susceptible que celle de mon maître.
« Je tous prie, monsieur , » lui dis- je un jour que je l'aidais à mettre en ordre quelques papiers avant de les transcrire dans sa collection , « dites-moi , com- » ment Alexandre de Macédoine en » vint-il à être surnommé le Grand ? »
— « Comment il en vint la ! est-ce » que vous n'avez jamais lu son liis- » toire ? %
— « Pardonnez-moi , monsieur. »
— « Hé bien, Williams , est-ce que » vous n'y avez pas vu la raison de ce p que v ous me demandez ? »
— « Point du tout. J'y trouve bien )) des raisons pour l'appeler fameux ; » mais tous les hommes dont on parle » beaucoup ne sont pas pour cela à ad- 3) mirer. On a porté des jugemens fort » différens sur le mérite d'Alexandre.
» Le docteur Prideanx dit dans son His- » toirc des Juifs P q n'il mérite seulement
» d'être surnommé le grand égorgeur , » et l'auteur de Tom-Jones a fait un » livre pour prouver que lui et tous les » autres conquérans devraient être mis » dans la même classe que Jonathan » Wild. »
M. Falkland ne put s'empêcher de rougira mes citations.
— «Quel blasphème! Ces auteurs se » sont-ils imaginés que le cynisme grosfi sif r de leur censure viendrait à bout de » détruire une renommée aussi juste- » ment acquise? Comment avec du sa- » voir, de la sensibilité , du goût , n'a\ oir » pu se garantir d'une erreur aussi vulv gaire ? Dites- moi , Williams > avez-vous )) jamais dans vos lectures trcuvé de hé- » ros plus vaillant , pîus noble , plus gé- » néreux ? Jamais mortel a-t-il été plus » parfaitement opposé à tout ce qui est » égoïsme et sentiment personnel ? Il se » fit à lui-même une image sublime de » la véritable grandeur , et il mit toute » son ambition a réaliser cette image
» par sa propre vie. Voyez-le donnant » tout ce qu'il possédait } quand il par- » tit pour sa grande expédition , et ne » se réservant autre chose , disait-il , » que l'espérance. Rappelez- vous sa con- » fiance héroïque dans Philippe , son » médecin ; son amitié inaltérable et sans » réserve pour Epliestion. Il traita la » famille captive de Darius avec la plus » douce affabilité, et la vénérable Sy- » sigambis avec tous les égards et la » tendresse d'un fils envers sa mère. Sur » un pareil sujet , Williams , ne vous » en rapportez jamais au jugement d'un » pédant d'église ou d'un juge de paix » de Westminster. Examinez par vous- » même , et vous trouverez dans Àlexan • » dre un parfait modèle d'honneur , de » désintéressement et de générosité. Vous v y verrez un homme qui , par l'éléva- » tion de son ame et la grandeur de ses » desseins , est fait pour rester seul l'ob- )) jet de l'étonnement et de l'admiration 7> de tous les siècles. »
— « Ah ! monsieur , il nous est bien » aisé j à nous qui sommes ici fort transi quillement assis , tle faire son panégy- » rique. Mais voulez- vous aussi que j'ou- )> blie à quel effroyable prix a été érigé » le monument de sa renommée ? Ne fut- » il pas le perturbateur du repos de » l'espèce humaine? N'a-t-il pas boule- « versé des nations entières qui n'au- » raient jamais entendu parler de lui , y> sans ses dévastations ? Combien de cent 3) mille vies n'a-t-il pas sacrifiées dans » sa carrière ? Que de cbcses à dire sur w sa cruauté ? toute une tribu massacrée » pour un crime commis par leurs an- » cètres cent cinquante ans auparavant ; )> cinquante mille bommes vendus com- » me esclaves ; deux mille mis en croix » pour avoir défendu vaillamment leur » pays ? Il faut vraiment que l'homme )> soit une créature d'une espèce bien » étrange, de ne jam is prodiguer p]us )3 d'éloges qu'à celui qui a répandu la
» mine et la destruction sur la face de » la terre. »
— » Votre façon de penser , Wil- » liams , est assez naturelle, et je ne sau- » rais vous en blâmer ; mais permettez- » moi d'espérer que vous en viendrez » à une manière plus grande et plus li- )> bérale d'envisager les choses. C'est une j) chose trè -révoltante au premier coup- » d'œil , que la mort de cent mille » hommes; mais dans la réalité , e^t-ce » que cent mille hommes de cette es- » pèce sont plus qu'un troupeau de cent » mille animaux? C'est l'homme moral » et intellectuel , Williams , c'est la gé- » nération des vertus et des connaissan- » ces humaines qui a des droits à noire » amour. C'était là l'idée et le grand » projet d'Alexandre ; il entreprit le » vaste dessein de civiliser l'espèce hu- )) maine; il délivra l'immense continent » de l'Asie de l'abrutissement et de la » dégradation , en renversant la monar-
» cliie des Perses, et quoiqu'il ait été » arrête par la mort au milieu de sa » carrière , nous pouvons encore voir » aisément les grands effets de cette su- » blime entreprise. La littérature et la » politesse grecques, les Séîeucides, les » Antiochus et les Ftolémées parurent » après lui parmi des peuples qui jus- » ques-là avaient été réduits à la con- » dition des brutes. Alexandre n'est pas ' » moins connu pour avoir fondé des » villes que pour en avoir détruit. »
— « Avec tout cela, monsieur, j'ai » bien peur que la pique et la hache » ne soient pas les instrumens propres » pour enseigner la sagesse aux hommes. » Quand on supposerait qu'on peut sa* » crifier sans remords la vie des hommes » pour opérer un très-grand bien , ce- » pendant pour amener la civilisation » et les mœurs sociales ; il me semble » que c'est une a oie bien détournée » que le meurtre et le massacre. Mais , » dites-moi , je vous prie , est-ce que
» vous ne trouvez pas que ce grand » héros était une espèce de fou enragé? » Que direz- vous donc de lui voir raet- » tre en cendres le palais de Persépolis, » pleurer de n'avoir pas d'autres mon- » des à conquérir ; faire marcher toute » son armée à travers les sables brûlans » de la Lybie, simplement pour visiter » un temple, et pour persuader aux » hommes qu'il était le fils de Jupiter » Ammon ? »
— « Alexandre , mon enfant , a été » très-mal jugé, et on ne l'a pas corn- » pris. Les hommes en le peignant sous » de fausses couleurs , ont voulu se » venger de ce qu'il a tant éclipsé tout » le reste de leur espèce. Pour réaliser » son grand projet , il était nécessaire » qu'il fût pris pour un dieu. C'était le » seul moyen de s'assurer la vénération » des peuples stupides et superstitieux » de l'Asie ; c'est ce dessein, et non pas » une folle vanité „ qui l'a porté à agir » ainsi. Et combien n'a-t-il pas eu à souf-
» frir à cet égard de l'opiniâtreté' de » quelques-uns de ses Macédoniens qui » n'entendaient rien à ses vues?»
— « Hé bien! monsieur, au bout de » tout, Alexandre n'a fait qu'employer » des moyens dont tous les grands poli- » tiques ont fait usage aussi bien que » lui. C'est aussi par des dragonades et » des fraudes pieuses qu'il a voulu don- » ner aux hommes , malgré eux y la sa- » gesse et le bonheur. Mais ce qu'il y » a de pire , monsieur y cet Alexandre , » dans les accès de sa fureur aveugle , » n'épargnait ni amis ni ennemis. Vous » n'entendez sûrement pas justifier les » excès de cette colère qu'il ne pouvait » réprimer. Il est impossible de dire un » mot en faveur d'un homme qui, pour » une provocation passagère, se laisse » entraîner à commettre des meurtres. »
A l'instant que j'eus lâché ces paroles , je sentis ce que je venais de faire. Il y avait entre mon maître et moi une sorte de sympathie magnétique, ensorte qu'el-
les n'eurent pas plutôt fait leur effet su* lui , que je sentis aussitôt ma consience me reprocher la b; rbarie de l'allusion. ISous restâmes confondus l'un par l'autre. J'avais l'oeil sur M. Falkland ; je vis à travers sa peau fine et transparente le sang disparaître et revenir tout -à-coup avec rapidité et violence. Je n'osais prs proférer une syllabe , dans la crainte de commettre une faute encore pire que celle dans laquelle je venais de tomber. Après un effort court mais pénible pour continuer la conversation, M. Falkland reprit d'une voix tremblante , en se calmant peu-à-peu :
— « Yous n'êtes pas de bonne foi»..
» Alexandre... Il faut mettre plus d'in- » dulgence.... Je veux dire qu'Alexan- » dre ne mérite pas d'être traité aussi » sévèrement. Rappelez- vous ses larmes, » ses remords, sa résolution de ne plus » prendre de nourriture, dont on eut » tant de peine à le faire revenir. Tout » cela ne prouve-t-il pas une vive sen
» sibilité et un sentiment profond de » justice au fond du cœur ?... Oui, oui, » Alexandre était un véritable et judi- » cieux ami de l'humanité , et on a fort » peu senti son vrai mérite. »
Je ne sais comment rendre la situation de mon ame en ce moment. Quand une idée s'est emparée de l'esprit , il est presque impossible de l'empêcher de se faire passage. Une faute , une fois commise , a je ne sais quel pouvoir magique qui nous entraîne à en faire une seconde: elle nous ôte cette confiance en nousmêmes, ce sentiment de notre force auquel nous devons la plupart de nos vertus. La curiosité est un penchant toujours actif et inquiet ; souvent il nous presse d'une manière d'autant plus irrésistible , qu'il y a plus de danger à le satisfaire.
« Clitus, repris-je, était un homme y> dont les manières étaient très-brutalea » et très-choquantes, n'est-ce pas ? »
M. Falkland sentit toute la force de
cet appel; il me lança un regard perçant, comme s'il eût voulu voir au fond de mon ame , et aussitôt détourna les yeux; je pus m'appercevoir qu'il était saisi d'un frisonnement convulsif qu'il comprimait fortement et qui était à peine sensible, mais qui avait je ne sais quoi d'effrayant. Il laissa ce qu'il faisait, fit quelques pas dans la chambre : sa figure prit par dégrés une expression singulière de férocité ; il sortit brusquement, et poussa la porte avec une violence capable d'ébranler toute la maison.
Est-ce là, me dis -je, l'effet d'une conscience criminelle? ou bien, est-ce l'indignation d'un homme d'honneur injustement accusé d'un crime?