CHAPITRE I
De la naissance de V auteur et de ses premières années.
étiré dans ma ville natale après avoir mené l'existence la plus orageuse, j'occupe les dernières années de ma vieillesse à écrire cette relation. J 'ai parcouru les deux Indes, et concouru par mon épée au triomphe de la croix et à l'augmentation des domaines du roi notre seigneur, que Dieu protège. J'ai échappé à mille dangers , grâce à la protection de Notre-Dame d'Atocha , à laquelle ma mère m'avait voué
des mon enfance. Maintenant, vieux et cassé , sans récompense de mes services , retiré dans la petite maison de mes ancêtres , je n'attends rien des hommes, et je n'ai plus confiance qu'en la miséricorde de Dieu et en l'intervention de Notre-Dame, ma protectrice etma patronne.
Mon père, don André de Vargas, descendait d'un des compagnons du vaillant roi Pélage qui se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, plutôt que de plier sous le joug des ennemis de notre sainte loi ; maints champs de bataille furent teints du sang de mes ancêtres , sang versé pour la défense de notre sainte foi catholique, et dont il leur est sans doute tenu compte dans le ciel. L'un d'eux , Garci Perez de Vargas, accompagna le saint roi Ferdinand à la conquête de Séville : dans un combat sa lance se rompit ; mais , arrachant une forte branche d\m olivier voisin , il abattit tant de mécréants, qu'il reçut le surnom de machuca (massue).
Un autre de mes ancêtres prit part ¿ Ja conquête de íaen, et reçut pour sa récompense quelques terres aux environs de cette ville, où ma famille vécut long-temps dans l'aisance ; mais don André , mon père , poussé par la noblesse de son sang, dépensa presqué tout son bien au service des rois catholiques. Il se dis-
de Don Juan de Vargas. 9 tingua dans les guerres d'Italie , et Ait un des premiers qui 'plantèrent l'étendard de la croix sur les tours de l'Alhambra. Blessé grièvement dans cette occasion , il se retira dans sa patrie, n'emportant pour prix de ses exploits que ses blessures et la croix d'Alcantara , récompense plus précieuse pour un gentilhomme espagnol que ne l'auraient été tous les trésors des rois maures.
De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi délabrée par le temps qu'il l'était par la vieillesse , il épousa doña Maria de Caravajal, qui était comme lui mieux partagée du côté de la noblesse que de la fortune ; elle descendait de la maison de Caravajal, dont je parlerai dans le chapitre arrivant J : car, s'il est permis au fils d'un maltotier de décorer de bronze et de marbre le tombeau de celui dont il route le sang botirbeux, c'est un droit et un devoir pour un gentilhomme dé sang bleu (1) qui a méprisé les biens de la fortune d'employer sa plume à célébrer la gloire de ses ancêtres.
(1) L'orgueil castillan distingue dans la noblesse trois espèces de sang : sangre ami (sang bleu) se dit de la noblesse la plus illustre ; sangre colorado (sang rouge), de la bonne noblesse; sangre amarillo (sang jaune), de celle qui a reçu quelque mélange de sang pléV béien.