CHAPITRE III
Second mariage de Fauteur.
n nous envoya tenir garnison dans une petite ville nommé Landshut.
'C était un assez triste séjour, surtout en hiver, et ce fut là quéje vis pour
a première fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à ce triste climat. Un jour que nous traversions un village, nous fumes poursuivis par deschiens, et quand nous voulûmes prendre des pierres pour les leur jeter, la gelée les avait si fortement attachées à la terre que nous ne pûmes les arracher. L'un de nous s'écria, et c'était bien notre sentiment à tous : Maudit pays, où on lâche les chiens et où l'on attache les pierres !
J'avais remarqué, près de la maison o ùj 'étais logé , celle d'un vieux colonel pensionné qui avait une fille charmante. A force de passer et de repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par m'en faire remarquer aussi. Encouragé par l'attention qu'elle paraissait me témoigner, j'allai, selon l'usage de l'Andalousie , chanter le soir sous ses fenêtres, en m'accompagnant de la
de Don Juan de Vargas. 85
mandoline. 11 fallait que mon amour fut bien brûlant pour résister au froid terrible que j'avais à supporter. Enveloppé de mon manteau, je passais chaque nuit quelques heures sous sa fenêtre. Enfin elle se montra , et nous fûmes bientôt en conversation réglée , car elle avait suivi son père dans les guerres d'Italie, et je parlais la langue de ce pays.
Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid était tel, qu'il y aurait eu de la cruauté à ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de là au lit il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'eût bientôt trouvé le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin, réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus le colonel au pied du Ut, accompagné de quatre Croates armés de mousquets, et d'un père capucin. Il me déclara qu'il avait amené ce capucin pour me marier ou recevoir ma confession de mort, à mon choix , car il ne voulait violenter personne.
J'étais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au piège, d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle n'était nullement effrayée , c'est-à-dire qu'elle était complice de son père. Je pensai que le mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et de ne pas lutter contre un homme qui avait
pour lui Manille, Spadille et Basta (i). Jeconsentis au mariage , qui fat célébré sans qu'on nous laissât même sortir du lit , et le colonel se retira en nous souhaitant une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que j'avais assez chanté pour ce jour-là , et, quoique ma mandoline fut dans un des coins de la chambre, je n'étais nullement disposé à faire des roulades.
Une fois marié, je résolus de quitter le service , d'autant plus que mon histoire n'aurait pas manqué de se répandre, et queje redoutais d'avance les railleries de mes camarades. Mais où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme , et après tout, en supposant qu'elle fût complice de son père , je ne pouvais lui en vouloir de m 'avoir mis dans l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais
ni
grâce à mes services et à l'appui de quelques amis de mon beau-père, j'obtins une place d*écuyer dans la maison de l'empereur.
(1) Termes du jeu de l'hombre.