CHAPITRE XIII
Retour de V auteur en Europe.
ien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore uue ville importante et considérable , habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y arrivai complètement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.
D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se repent d avoir divorcé d'avec sa femme , il cherche quelqu'un qui consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on appelle un huila. Un jeune marchand qui de-
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meurait dans notre caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère , me proposa de lui servir de huila. J'épousai donc cette belle inconnue ; le mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me fit signer l'acte de divorce ; pour ma peine , il me donna dix sequins d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la route , nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les ballots de marchandises , et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.
En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était en guerre avec les Turcs , et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde ; pour me récompenser, il me promit de me ramener en Europe , et me tint parole. Après quelques semaines de séjour à Alep , nous partîmes ensemble pour Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des ca-
de Don Juan de Vargas. 179 ges remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un , après lui avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils correspondent avec leur famille.
D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D. Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince , on me le fit voir. Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au gouverneur de Milan , qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais ce qu'il est devenu.
Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo , me donna la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m embarquer à Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène ; mais il était dit que je devais être malheureux jusqu'au bout : nous fumes pris par les Français et conduits à Marseille , où j'eus à subir une assez longue captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à Barcelonne , et de là je ga-
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guai Jaen . 11 y avait près de cinquante ans que j'avais quitté cette ville pour la première fois.
Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de ses vertus. Je retrouvai encore ma mère , presque centenaire, et qui ne semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle mou* rut peu de jours après. Quant à moi , je n'ai tiré de mes voyages d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde, et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne , je finirai par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen.